Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003 - p. 7
Bon sens interdit
par Anne Merlin-Chazelas
Retraite
ou Bérézina

Au moment où la France est de nouveau secouée par ses incurables convulsions stériles des retraites, à propos des retraites peut-être n’est il pas inutile de tenter la thérapie traditionnelle du gros bon sens.

Tout le monde sait (ou croit savoir) ce qu’est la retraite par répartition : les cotisations des actifs servent immédiatement à payer les retraites de ceux qui ont l’âge de ne plus travailler.

Bien peu, en revanche, se souviennent des circonstances dans lesquelles ce système a été établi.

La grande crise de 1929 suivie de la seconde guerre mondiale ayant réduit à néant les placements des caisses de retraite et des particuliers les personnes âgées ne percevaient plus, malgré leurs cotisations ou leurs efforts personnels, que des "pensions"dérisoires qui les réduisaient à la misère.

Le système de la répartition fut alors créé pour assurer aux retraités un niveau de vie décent même si leurs cotisations s’étaient évaporées. Mais ce choix comportait un terrible défaut : il était presque irréversible. En effet, les cotisations des actifs étant immédiatement absorbées par les retraites à verser, aucune réserve suffisante ne pouvait être constituée. Si l’on passait du jour au lendemain du système de répartition au système de capitalisation, de deux choses l’une : soit les retraités (et les personnes proches de la retraite) seraient réduites à la misère noire du jour de la fin de leur activité, soit les cotisations des actifs devraient doubler pour assurer à la fois les retraites en cours et constituer le capital dont les revenus assureraient leur retraite, rien ne garantissant d’ailleurs que ce capital ne se volatiliserait pas un jour.

Pour les fonctionnaires, ce choix de la retraite par répartition ne modifiait en rien la situation. Ceux-ci perçoivent en effet une pension qui n’est pas assise sur la cotisation des actifs ou de l’employeur (les cotisations qui figurent sur leurs bulletins de paye, par symétrie avec ceux du secteur privé, sont purement fictives). L’État (c’est-à-dire les contribuables) qui est leur employeur paye aussi bien leur pension que leur traitement d’activité et il n’y a aucune communication entre la partie du budget qui sert à ce payement et les caisses de retraite du secteur privé.

Il en découle que toute diminution des pensions des fonctionnaires, toute augmentation de la durée de cotisations ou du montant (fictif, je le répète) de celles-ci ne pourrait qu’assouvir provisoirement la passion de l’égalitarisme qui sévit en France mais en aucun cas augmenter d’un centime les retraites du secteur privé.

On peut même estimer que des réformes en ce sens ne peuvent avoir qu’un effet pervers, car, pour d’évidentes raisons de charges fonctionnelles, le fonctionnaire en fin d’activité coûte au budget de l’État plus cher que le fonctionnaire à la retraite, si bien que cette réforme pourrait entraîner, non la baisse des impôts, mais leur augmentation. La prolongation d’activité faisant obstacle au seul mode efficace (et indolore) de réduction des dépenses publiques, qui est la réduction du nombre des fonctionnaires par le non-remplacement des départs à la retraite.

Quant à modifier sans concertation ou compensation la situation des fonctionnaires, garantie par statut ce serait légalement impossible et politiquement suicidaire. Tout au plus pourrait-on imaginer un nouveau statut pour les nouveaux fonctionnaires, ce qui d’ailleurs, n’en ferait pas disparaître les inconvénients.

Mieux vaudrait que l’Etat renonce une fois pour toutes à confier au secteur publique des activités relevant du secteur privé.

Ce n’est donc pas dans la réforme de la retraite des fonctionnaires que l’on peut trouver le remède à la maladie de langueur qui frappe les caisses de retraites du secteur privé et dont la cause ne se trouve pas dans le statut des fonctionnaires, mais relève de facteurs multiples, dont, avant tout, la dénatalité, mais aussi la prolongation des études, l’abaissement de l’âge de la retraite et, même si c’est dans une bien moindre mesure qu’on ne le dit, l’allongement de la vie qui amène la majorité des retraités à percevoir leur retraite plus longtemps qu’auparavant.

Donc, il faut innover, tâche difficile pour nos gouvernants. Une solution envisagée (mais refusée par l’opinion "politiquement conforme") consisterait à relever très modérément et progressivement les cotisations des actifs et de consacrer le supplément à la constitution d’une retraite par capitalisation (avec le risque de volatilisation déjà évoqué).

Les syndicats de gauche proposent - bien entendu - de nouveaux impôts sur les entreprises et les "riches". Mesure destructive de l’économie comme chacun sait (eux aussi). Toutefois, on pourrait trouver quelques ressources en obligeant les entreprises qui licencient pour délocaliser et diminuer ainsi leurs charges de main d’oeuvre à continuer à verser (si elles sont bénéficiaires seulement) pendant quelques années les cotisations patronales de retraite des personnels licenciés.

La même opinion "politiquement correcte" s’insurge contre toute suppression de la "retraite à 60 ans" (tout en acceptant en général, hypocritement, l’allongement de la durée de cotisation obligatoire, ce qui revient exactement au même !) Il ne serait pourtant pas impossible et de "faire passer la pilule" en accordant, en revanche, le droit de partir à la retraite dès que l’on aurait cotisé pendant la durée réglementaire. D’ailleurs, pourquoi ne pas laisser les salariés du secteur privé et les fonctionnaires libres de continuer à travailler et à cotiser passé le sacro-saint "âge de la retraite" en les faisant bénéficier alors d’augmentation de leurs pensions Cette solution n’éviterait pas les inconvénients budgétaires décrits, mais les réduirait puisque cet allongement de la durée d’activité se ferait sur la base du volontariat.

Mais quelque soit le résultat des manifs et aussi longtemps que résonne l’écho des slogans, une évidence s’impose désormais : nul ne peut encore croire ou laisser croire qu’on gagnera plus en travaillant moins.

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