Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003 - p. 13
De notre correspondant en Espagne
Nicolas Bonnal
Jeudi saint sur l’Albaicin

C’est quoi la semaine sainte ?

Des guignols déguisés en adeptes du Ku-Klux-Klan, et qui célèbrent l’Inquisition ?

Une fête païenne, puisque les soi-disant cathos espagnols adorent des figurines innombrables ?

Une attraction touristique, bonne à faire pardonner au touriste moyen les pluies primavérales ?

Non. Je vais vous dire ce que c’est, la semaine sainte.

D’abord, moi je ne sors que le jeudi saint parce que c’est le jour de la confrérie de la Estrella, de l’étoile... de David ! (elle a six branches). La semaine sainte vient à moi comme Dieu est venu à nous, je ne vais donc pas faire du tourisme et descendre en ville avec les ploucs venus de France.

Et puis c’est mon quartier, mon barrio, repris de haute lutte aux musulmans après sept siècles d’occupation. C’est donc la fête. Le dimanche des Rameaux, les habitants sortent table, nappe, crucifix et romarin. Ils étendent tout cela dans la rue au passage de la première procession conduite par le don Camillo de San Salvador, là où je vais à la messe. Misa, messe et table, c’est le même mot, n’oublions pas.

Mais bon, je n’ai toujours pas dit ce que c’était la semaine sainte.

La semaine sainte c’est une fanfare. C’est un enfant de quatre ans qui bat le tambour de six heures de l’après-midi à quatre heures du matin.

La semaine sainte c’est des tas de gens, de jeunes ados, décalés comme les nôtres, mais qui le temps d’un paso retrouvent leurs racines. La semaine sainte c’est des kilomètres d’offrandes, de sacrifices physiques et financiers, de mamans qui agitent leurs mouchoirs, accompagnent leurs petits tambours ou trompettes, leur donnent à boire et prennent des photos. La semaine sainte c’est des gens qui s’exercent toute l’année pour prier sous la pluie. C’est aussi des gens qui touchent les teintures magnifiques des carros, qui représentent la marche de Jésus ou bien la Vierge en pleurs. C’est des costaleros, des costauds, souvent professionnels, qui de leur pas de précession des équinoxes (m’apprend SDB) caressent le bitume ou le pavé du plus vieux quartier du monde reconquis.

La semaine sainte c’est de l’ésotérisme (touche pas à ma gnose, abruti de janséniste !) chrétien, des fraternités musclées revivifiées par le généralissime Franco, des mannerbunde initiatiques avec leurs rites secrets. Une d’entre elles, réservée aux nègres affranchis, était interdite aux blancs. A ce niveau de transcendance, le politiquement correct n’a plus cours.

Mais je vois ce gamin. Il était là l’an dernier, il avait trois ans et demi. Au commencement il y a les pénitents blancs, mes capucins bien-aimés. Certains vont pieds nus, ils tirent une croix, errent avec des chaînes. Leurs enfants sont là derrière, il y en a des centaines pour la Estrella qui démarre de San Cristobal, et il y a des centaines de pasos dans le pays, dans mon Andalousie régionale-socialiste à tendance pagano-chrétienne effrénée. Andalousie qui dit merde à Lustiger.

C’est qu’elles ont bossé, les dames, pour habiller leur Madone, allumer les bougies, briquer les stucs et les dorures. Elles y ont mis de la passion (sic), ces bonnes bourgeoises bien habillées qui en semaine vont boire leur chocolat avec les copines. Vont faire la charla.

Et là elles sont pieds nus dans la rue, filant leurs collants et elles attendent que le convoi chrétien s’ébranle. Que la Madone à deux tonnes s’ébranle. Un agafate frappe contre le carro et nos costaleros le soulèvent. On y va Maurice ?

Derrière les mômes en fanfare, les batteurs de tambours, les surhommes de la foi qui déplace les montagnes tirent l’orchestre divin. Et mon petit bonhomme sagement bat la mesure, il est bon mais il n’est pas le seul. Ce qui me démonte c’est qu’il ne se fatigue pas. Ils ne bâillent pas, les mômes. Ils ont l’air grave, concentré, ils ne veulent pas décevoir les parents. Doux Jésus...

Le mercredi, il y a avait un paso plus bas, mais toujours dans mon quartier. Il a été annulé pour raisons de santé... du ciel. Et ils pleuraient et ils pleuraient de ne pouvoir s’étirer huit heures durant de par les rues jusqu’à la cathédrale. Calle san Juan de los Reyes, ça vous en bouche un coin, un nom comme ça quand vous vivez rue Jean Jaurès ou Gambetta...

Donc mon môme va perdurer les huit heures. Ils descendent le Chapiz, longent le paseo de los tristes, le long de la rivière Darro, dont Lorca disait qu’il était le plus beau mille du monde, et ils vont à la cathédrale. Après ils remontent par Alhacaba, une pente à dix degrés et ils passent à nouveau près de chez moi, calle de Panaderos, rue des Boulangers, mais boulangers ibéro-wisigothiques, boulangers qui ne sont pas trompés par leurs femmes (quatre fois moins de divorces en Andalousie qu’en France).

Et tout le monde est là, et mes dames voilées, et mes fanfarons et mon petit tambour-major. Petit tambour-major, soldat de Jésus-Christ, je te salue bien bas, toi et ton peuple saint, moi qui viens d’Hexagonie, c’est-à-dire de nulle part, comme il est dit dans Ubu.

Dans quelques jours, concours de poésie sur plaça Larga. C’est le dia de la Cruz. Et cet été on fête la chasse aux Moros sur toutes les côtes méditerranéennes. Moros y christianos. Ils n’ont pas la Licra en Espagne ?

Ici la jeunesse ne chasse pas Le Pen. Elle suit Jésus en fanfare. La vérité est bien en-deçà des Pyrénées, vous ne croyez pas ?

J’ai craqué. A deux heures du matin, je me suis endormi. Je n’ai pas vu mon tambour de quatre ans remonter sur la septième colline. Et je devais veiller, d’autant que je savais l’heure. Mais mon môme il battait du tambour. Un lapin Duracell de la terre christique... Hosanna les mômes !

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