Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003 - p. 15
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Les années folles, en province, et en auto !

Mon père n’avait pas encore dix-huit ans lorsque mon grand-père acheta sa première voiture. Grand-père était un conducteur médiocre, redouté de ses collègues instituteurs qu’il versait mollement dans les fossés, car il n’aimait pas la vitesse - par bonheur.

Mais mon père, si. Naturellement, comme il n’avait pas de permis de conduire, il n’avait pas droit à l’objet sacré, mais il avait appris depuis longtemps avec son meilleur ami, un peu plus âgé que lui, le fils du garagiste. C’est avec ce brillant imaginatif qu’il avait mis au point un dispositif d’ "essuie-glaces à lunettes". L’engin ne marchait pas tout seul et demandait de bonnes mâchoires, car il ne consentait à fonctionner que si deux tuyaux, par un mécanisme que j’ignore (je ne suis pas douée de ce côté-là) étaient vigoureusement poussés de haut en bas par la denture de l’impétrant, dans une perpétuelle grimace très peu décorative. Cela ne pouvait durer que le temps d’une petite averse. Mais - m’affirma toujours mon père - avec de bonnes dents, c’était parfait !

Pour en revenir à l’automobile de mon grand-père, Papa, à dix-sept ans, fut ébloui par ce joujou. Il y en avait encore assez peu dans la petite ville en 1928/29 et il vit tout de suite les nombreuses félicités qu’il pourrait en tirer. Les bals, d’abord, et surtout les beaux bals des campagnes, si tentants pour un jeune homme ! Mais fallait-il encore obtenir l’autorisation de se servir de la mirifique voiture. Or, grand-père, méfiant, n’entendait pas la donner comme ça. En fait, Papa conduisait, et de loin, beaucoup mieux que lui. Mais peu importe - l’auto était intouchable. En théorie. En fait, le garage était tout au fond du jardin et la chambre de mes grands-parents, aux antipodes, donnait sur une rue passante.

Très vite, les lycéens s’enhardirent, et mon père, traversant le jardin, leur ouvrait vers 11 h du soir la porte du garage. Les enfants joyeux s’entassaient dans l’auto sacrée et en avant pour le bal à Matha, aux Eglises d’Argenteuil, à Torxé... Dix, puis 20 km dont ils revenaient à 6 h du matin. Et ma grand-mère s’étonnait, déjà inquiète : "Claude est tout blanc, je trouve. - Tu as mal dormi, mon petit ?" L’adolescent passait une main faible sur son front bouclé : - "J’ai révisé mes maths tard hier au soir". Les parents, tout de suite sur le qui-vive : "Il lui faudrait peut-être un fortifiant, René, tu demanderas au docteur Texier." On abreuvait mon père de liqueurs revigorantes dont le coupable, sans rougir, disait à ses copains que ça l’aidait fortement à tenir le coup pour les bals des nuits blanches.

Honni soit qui mal y pense ! J’ai emprunté, trente-cinq ans plus tard, le même chemin du jardin par le garage, pour aller danser nuitamment aux bals de la salle municipale où je rencontrais, parmi mes amis de l’aéro-club, celui, timide, qui ne dansait pas et qui devait devenir mon mari.

Pour en revenir à mon père, une nuit, la précieuse automobile tomba en panne. Les étourdis avaient oublié qu’elle ne consentait à marcher qu’avec de l’essence de pétrole. Ils durent la pousser à la main sur 6 ou 7 kilomètres et la rentrèrent au garage, silencieux comme des anges, mais fourbus, la petite mèche bouclée dansant d’exaspération sur le front de mon père.

Le lendemain, patatras, Grand-père voulut prendre sa voiture pour une course dans une ville voisine - elle refusa de partir.

Peu doué pour la mécanique, il se résolut, au bout d’une demi-heure de manivelle, à appeler le garagiste.

Celui-ci vit tout de suite d’où venait la panne et l’expliqua en langage clair :

- Si vous mettiez de l’essence dedans, elle partirait, vot’ trottinette.

- C’est un peu fort ! s’exclama Grand-père, j’avais fait le plein il y a trois semaines.

Il ajouta, pensif :

- Je n’aurais pas cru qu’elle pût s’évaporer si vite, car il n’oubliait pas le subjonctif, même avec son mécanicien, qui rétorqua - Elle a pas pu. Ça s’évapore pas comme ça. On vous l’a volée. Grand-père, scandalisé, fit mettre un cadenas à la porte extérieure de son garage, ce qui obligea Papa à en prendre une empreinte car il entendait bien continuer à aller danser dans les bals de campagne.

Mais il n’oublia jamais de se munir d’un bidon d’essence, après quête auprès des copains.

Mon grand-père était si piètre conducteur que, quelques années plus tard, ayant acheté une autre voiture et marié son fils aîné avec ma mère, il proposa à celle-ci d’aller chercher mon père à la gare de Saintes. Papa faisait alors son service militaire à Saumur. Maman, innocente, accepta avec joie : mais arrivés à Saintes... - Ma chère petite, dit Grand-père très ennuyé, j’ai oublié comment s’arrête cette automobile...

Maman avait 20 ans, elle éclata de rire.

- Comment comptez-vous faire dit-elle.

- Eh bien, nous allons tourner en rond autour de la gare jusqu’à ce qu’elle s’arrête toute seule.

Tête de Maman !

Heureusement, au troisième tour de la petite ville, Grand-père trouva le frein par hasard et la voiture s’arrêta. Au retour, il trouva courtois de confier le volant à mon père, qui accepta tout de suite en respirant de soulagement. Ma mère était enceinte et il redoutait les célèbres versements de Grand-père dans les fossés. Faut-il rappeler aux lecteurs de ces équipées que la plupart des routes étaient encore blanches en 1933 ? et festonnées de trous et de bosses 1 Avec des "nids de poule" en plein milieu.

Quasiment le Moyen-Age. Qui le sait encore aujourd’hui ?

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