Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003 - pp. 18 et 19
Otan, Union européenne
et folie internationale
VI
Comment Washington a fait de l’OTAN le valet d’armes du Nouvel Ordre Mondial

Le temps est venu de modifier nos conceptions anciennes des "buts de guerre" : dorénavant, sera considérée comme "guerre juste" toute guerre utile aux financiers qui contrôlent la Maison-Blanche.

C’est l’effondrement de la puissance soviétique qui a permis cette évolution en autorisant l’administration Bush-père à entreprendre sans risque de prépositionner dans la péninsule Arabe des volumes de troupes jamais atteints à proximité des gisements de pétrole Arabian Light après avoir gelé le pétrole irakien, endetté lourdement l’Arabie Séoudite et le Koweit, et surtout provoqué l’invasion du Koweit par l’Irak le 2 août 1990, donnant ainsi prétexte à l’opération de "libération du Koweit".

Les Etats-Unis ont réuni une coalition dont ils ont pris la tête. Par la suite, pendant les douze années qui ont suivi, les Américains ont oeuvré inlassablement à l’ONU pour que l’embargo sur le pétrole irakien ne soit pas levé.

Ayant fermé temporairement les puits d’Arabian Light irakien, les Américains ont décidé de prendre pied sur la corne de l’Afrique.

Ils avaient déjà établi une base stratégique à Diego Garcia pour leurs bombardiers B52 rénovés. Mais l’acheminement depuis cet archipel situé loin au sud des Maldives de troupes d’infanterie est trop cher en temps. Depuis longtemps ils souhaitaient supplanter les Britanniques à Aden, mais lorsque la Royal Navy et les commandos de marines britanniques quittèrent Aden, ils en furent chassés par les Yéménites fermement soutenus par les Soviétiques. Pas question pour les Américains de s’installer. Les Français tenaient Djibouti, donc il leur fallait trouver autre chose.

La Somalie aurait été un bon emplacement mais, comme l’Ethiopie après le Négus, Mogadiscio était tombée dans les mains des Soviétiques. Le Soudan avait un régime plus que fermé à la pénétration américaine, Hassan at Tourabi ayant soin de veiller à l’orthodoxie islamique du pays, au nord, et de le "convertir" au sud.

Par le Commandant Pierre-Henri Bunel

Mais l’effondrement du Pacte de Varsovie laissait l’Ethiopie sans contrôle politique aux mains des technicals, ces voyous armés jouant aux seigneurs de la guerre et, deux ans après Desert Storm le général Johnston, à la tête d’une MEU (une Marine Expeditionary Unit - en français, un corps expéditionnaire des Marines) débarquait à Mogadiscio devant les caméras de CNN(1). C’était le début de l’opération Restore Hope, tentative de prise de contrôle de zone sous couverture humanitaire.

Seulement, les Somalis avaient si bien ruiné leur pays qu’on ne pouvait plus rien en tirer sauf frais énormes de reconstruction. Or un tel plan Marshall n’aurait eu de sens qu’au prix d’une recolonisation préalable. Les Marines du général Johnston rembarquèrent donc en laissant à une force de l’ONU, UNISOM 2, donner aux opinions publiques qui avaient payé le riz de l’Uncle Ben l’illusion qu’on s’intéressait encore au sort des civils qui faisaient les frais des guerres de bandes.

Au même moment, des élections se déroulaient au Cambodge. Là aussi, les stratèges américains savaient ne rien avoir à glaner. Ils déléguèrent donc leurs pouvoirs à un général... australien qui, lui-même, refila à son adjoint, le général Robert Rideau, légionnaire d’origine, grand chef et grand soldat, tout le travail opérationnel et se réservant le contrôle du système de télécommunications, calibré pour informer "en temps réel" Washington et Londres (c’était le système UKUSA dont les messages portent l’en-tête Releasable AUSCANUKUS - communicable à UASCANUKUS(2))

L’implantation en Arabie et au Koweit était, quant à elle, assurée pour encore quelques années. Le roi Fahd est de santé fragile, mais des médecins américains et suisses font tout pour le maintenir en état de régner, pour retarder l’accession au pouvoir du prince héritier, son frère Abdallah, qui n’a qu’une idée : chasser les forces occidentales, surtout américaines et britanniques, de la péninsule Arabe.

Dans le même temps, les stratèges, dont le métier est de voir loin, étudiaient déjà d’autres points d’appui que le royaume séoudien.

C’est une des clefs de l’invasion de l’Irak et des menaces sur la Syrie de Hafez al Assad, mais aussi sur les Emirats arabes unis dont l’émir président est jugé des plus belliqueux ; le Pakistan qui a pris ses distances avec les Américains depuis qu’on leur a fourni l’arme nucléaire islamique que n’a pas pu réaliser Saddam Hussein(3) ; et surtout l’Iran dont les relations diplomatiques avec les pays européens et la Russie déplaisent fortement à Washington.

Mais jusqu’ici les compagnies pétrolières américaines ont été bien obligées de traiter avec ce fournisseur important de naphte de qualité, et les velléités clintonniennes d’empêcher les sociétés commerciales de travailler avec l’Iran sous peine de voir leurs biens aux Etats-Unis gelés sont tombées dans l’oubli.

Autant dire qu’en 1992, après l’euphorie de la victoire contre "la quatrième armée du monde", les maîtres du nouvel ordre mondial ont subi une série de déconvenues qu’ils peuvent cacher aux Béotiens mais qui ne trompent pas les spécialistes. Il leur faut reprendre le manche et le contrôle du monde.

La Corée, la Chine et la Russie ne se plient pas au Nouvel Ordre, Saddam Hussein est toujours là et la Palestine reste dans son état de ni paix ni guerre. Toutes ces mésaventures ont ruiné le Trésor et conduit les Républicains de Bush-père dans l’opposition, mais l’équipe Clinton est toujours avec la nouvelle donne stratégique sur les bras. Seulement, cette équipe représente d’autres lobbies que le complexe militaro-industriel et que les financiers du pétrole. Même si la question de l’énergie reste centrale dans la stratégie générale des Etats-Unis.

C’est alors que se présente l’occasion d’intervenir en Europe dans une zone stratégique : la guerre civile qui sévit dans les Balkans dépasse les capacités des politiciens européens.

On peut se demander, au moment de la fin de la guerre froide, à quoi peut encore servir l’Otan. C’est l’éclatement de la Yougoslavie qui apporte la réponse : l’Otan peut assurer le rôle de troupes d’imposition de la paix pour le compte de l’ONU.

Point n’est ici besoin de refaire toute l’histoire de cette guerre. Il faut toutefois remarquer que dans cette crise majeure pour l’Europe les vrais alliés de Washington dans l’Union naissante (la crise devient aiguë en 1992, au moment du référendum sur le traité de Maastricht) sont les Allemands et non les Britanniques(4). L’évolution des événements conduit l’Otan à intervenir dans la région sur une mission qui ne relève pas de l’article 5. Le ver est entré dans le fruit.

la CIA et la DIA sont allées d’échec en échec

Au niveau des instances dirigeantes de l’Otan à Bruxelles, il devient impératif de formaliser les procédures liées aux opérations "non-article 5". La nécessité de disposer de forces légères et mobiles donne lieu à toute l’étude conceptuelle sur les GFIM, les groupements de forces multinationaux. Souvent appelés CJTF (Combat Joint Task Forces) en jargon otanien, même en français, ces unités seraient destinées à des missions ponctuelles exigeant néanmoins des capacités globales de tous les types de forces. L’Otan est, avec cette étude ouverte dans les années 1990 et validée au cours des conflits de Bosnie-Herzégovine jusqu’en Afghanistan, en train de devenir un outil américain à vocation mondiale.

Dans le même temps, la présence de forces de volontaires internationaux islamiques mais aussi de milices paramilitaires et de commandos terroristes, que ce soit du côté des musulmans comme du côté des Croates ou des Serbes, pose un autre problème technique aux militaires. La stratégie et les savoir-faire liés à la guerre classique ou nucléaire sont obsolètes. La nouvelle donne stratégique impose des armées sur lesquelles les industriels et les financiers américains n’ont pas investi, à la différence des pays européens, en particulier la France et la Grande-Bretagne. Pendant la campagne de l’IFOR, les systèmes américains de renseignement se sont révélés inopérants, pour des raisons climatiques et opérationnelles(5). Trop axés sur la recherche technique et pas assez sur la recherche humaine, la CIA et la DIA sont allées d’échec en échec.

Les stratèges du Pentagone, mais, pire, ceux du Conseil National de Sécurité ont engagé l’Otan, à la suite des Etats-Unis, dans le soutien aux islamistes de l’UCK, comme ils avaient misé auparavant sur les islamistes talibans en Afghanistan par l’intermédiaire de leurs agents séoudiens. Or, l’évolution des événements a conduit la Maison-Blanche à demander, par l’intermédiaire de l’Otan, l’assistance de l’armée yougoslave contre les bandes armées de l’UCPMB dans la vallée de Precevo. Ils ont commis le lourd contresens de négliger le fait que la politique générale préconisée par l’Organisation de la Conférence islamique n’est en rien alignée sur celles des lobbies américains qui se succèdent derrière les présidents américains successifs.

L’affaire du 11 septembre 2001, mal anticipée par une administration Bush-fils à laquelle elle a échappé, a conduit les Etats-Unis à une série d’échecs cuisants dans la "guerre contre le terrorisme", présentée comme la guerre du bien contre le mal.

Commandant Pierre-Henri Bunel

(1) ,
(2) ,
(3) ,
(4) ,
(5) Ces aspects de la question ont été abondamment exposés dans les livres du Commandant Pierre-Henri Bunel, "Mes Services secrets", Flammarion, 2000, "Menaces islamistes", Editions Carnot, 2001.et "Crimes de guerre à l’Otan", Editions Carnot,2001.
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