Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 293 du 15 mai 2003 - pp. 20 et 21
C’est a lire
Alexandre Soljenitsyne,
contre monts et marées

De toute ma vie, chaque fois que j’ai eu à prononcer le terme "juif" ou "juive", quel que soit mon interlocuteur, je l’ai toujours vu devenir prudent. S’il était juif lui-même - et pour être honnête quand je le savais je m’arrangeais pour éviter de prononcer le mot - je voyais sur son visage une ombre ou de grivoiserie lascive si c’était un simple quidam, ou de sévérité, de jugement, si c’était un intellectuel. Par la nature de mes activités, il m’arrivait le plus souvent d’avoir des relations avec des gens cultivés, c’était toujours le regard chargé de reproches qu’ils m’écoutaient, bien que je n’aie jamais été antisémite et n’aie jamais exprimé de positions antisémites ; ce qui aurait d’ailleurs été exclu, ayant toujours été, comme littéraire, entouré d’ouvrages d’auteurs, professeurs, camarades et collègues juifs, leur devant beaucoup, en admirant certains, et en en aimant d’autres, tout simplement. Le mot "juif" prononcé à haute voix était le plus ordurier des jurons. Les yeux roulaient sur moi, on se mettait à siffler et à jeter des regards circulaires : un des juifs n’aurait-il pas entendu comment j’ai prononcé le mot "juif" ? Le livre de Soljenitsyne réhabilite le mot "juif" dans son acception russe, c’est le mot "juif" comme nationalité uniquement. Pas d’ambiguïté, pas d’autre lecture. Mais beaucoup de choses se cachent derrière un mot.

Dans un foisonnement de thèmes et de questions se succédant les uns aux autres, Soljenitsyne montre son extraordinaire aptitude à voir l’objet de sa recherche de points de vue différents, c’est-à-dire dans la multiplicité des aspects, bons et mauvais, des manifestations accidentelles et légales, des faits caractéristiques et complémentaires. Et chaque reflet de ce cristal de l’Histoire doit être décrit précisément, expressément, clairement, dans ce qu’il effleure et réfracte du monde environnant ; sans perdre de vue l’ensemble ! Et ici l’ensemble, ce sont des millénaires et presque tous les continents.

La réponse russe à la question juive

Même une fois assimilés les principes d’analyse de l’auteur, on ne se lasse pas d’admirer son art, la fraîcheur de son regard et sa vision hors du commun. Ce regard, ces principes d’analyse avaient déjà été élaborés à l’époque de L’Archipel du Goulag et s’étaient peu à peu précisés dans la symphonie qu’est La Roue rouge, mais dans Deux siècles ensemble ils ont atteint leur apogée, avec virtuosité.

Deux siècles ensemble est un livre non sur les juifs et leur destin en Russie, mais sur la Russie, sur l’Histoire russe, ses drames et ses tragédies. La question juive dans l’Histoire russe, c’est la question russe. Sans elle, on ne peut pas comprendre la métaphysique de l’Histoire russe. C’est réellement un ouvrage patriotique dont l’objectif est non seulement la réhabilitation de l’Histoire russe, mais celle des droits des Russes envers leur Histoire qui, au cours des dernières décennies, a été bafouée avec persévérance par une abondance de publications malhonnêtes, éhontées et odieuses de la part d’ "historiens" soviétiques mais aussi antisoviétiques et post-soviétiques (post-modernistes). Deux siècles ensemble s’inscrit résolument et inévitablement dans la grandiose construction de l’Histoire du XXe siècle de notre patrie, illustrée par La Roue rouge, L’Archipel du Goulag, Le Veau d’or, La Question russe à la fin du XXe siècle et La Russie sous l’avalanche.

A son tour, mais dans une lumière particulière, Deux siècles ensemble pose la question de savoir ce qu’est la Russie, en quoi réside l’essence métaphysique de ce phénomène historico-politique. Du point de vue de la "question juive", des éléments comme la question du Caucase (au fait, combien d’années ensemble ?), celle des Tatares et d’autres encore revêtent un aspect nouveau, comme la "réponse russe" à ces questions.

Des paroles capitales : « Les rapports entre les destins russe et juif, qui se sont mêlés au XVIIIe siècle et qui ont éclaté au XXe, ont une clef historique que nous ne devons pas perdre pour l’avenir. Là, peut-être, est le dessein secret que nous devons mettre au jour et accomplir. » C’est presque une révélation, ou un pressentiment de révélation, dont pourrait naître toute une pensée théologique. Ils sont présents dans tout le deuxième tome de l’ouvrage, où s’accumulent les faits et les opinions, dans des prises de position et des oppositions. Cette idée mériterait de figurer en avant-propos, ou même sur la quatrième de couverture...

Deux siècles ensemble est un livre russe, écrit à partir d’un point de vue russe mais qui pourtant répond aux intérêts des juifs. Beaucoup d’entre eux le liront avec profit. Ils y découvriront entre autres la quantité des sources relatives à l’histoire du peuple juif, qui étaient réservées aux spécialistes et qui leur permettront de se faire leur propre idée sur les événements du passé récent ; en outre ils entendront la voix de ces intellectuels juifs qui ont donné et donnent la juste mesure du rôle, de la place des juifs dans la Révolution russe. Par son livre, par son tirage et l’attention qu’on y prête, Soljenitsyne a donné la parole à ces quelques penseurs juifs dont les craintes et les avertissements donnés aux leurs dorment enfouis pour les siècles dans la poussière des bibliothèques n’ayant pour seuls lecteurs que les vers et les thésards. Désormais leurs paroles sont inscrites dans la pérennité. On ne les oubliera pas, on n’en détournera pas l’attention. On va les entendre, et même peut-être les écouter. En tout cas, c’est une caractéristique de ce livre. Pour les juifs en premier lieu. Pour leur mémoire, pour leur conscience, leur prise de conscience, pour leur bien.

C’est évident, Deux siècles ensemble, la lecture de l’ouvrage, le débat qui l’entoure, sa critique, constituent un moment dans le développement de la conscience nationale des juifs. Après cela, des changements dans les mentalités sont inéluctables, comme le furent ceux qui ont suivi L’Archipel du Goulag. La pensée nationale juive et tout simplement les penseurs juifs auront à juger la signification de Deux siècles ensemble par rapport au destin historique d’Israël. Ce n’est pas demain qu’une autre parole sur les juifs d’une telle autorité retentira.

Aplomb insolent et ironie mordante

Mais ce livre n’est pas important seulement pour les Russes et les juifs. Il est bien possible qu’il ait quelque chose à dire aussi aux "personnes de nationalité caucasienne". Aujourd’hui comme dans les années 1920, les Russes ressentent un choc à la vue de cette montée de violence, de prise de pouvoir (que ce pouvoir soit occulte, et même d’autant plus s’il l’est), de prise de contrôle économique de la part des Tchétchènes et des autres "Noirs"(1). L’activisme du RNE (Rousskoïe Natsionalnoïe Edinstvo, parti nationaliste russe), les pogroms récents exercés contre les Azeris à Moscou et Saint-Pétersbourg sont les fruits de telles circonstances. Seule l’impuissance ethnique des Russes en cette période nous épargnent des pogroms d’une plus grande ampleur. Récemment encore je faisais part de cette idée à un ami, entrepreneur privé, et il répondit avec un soupir : « Je pense qu’ils [les pogroms] sont trop peu nombreux, ils ne feraient pas de mal. » Et celui qui prononçait ces paroles est un homme connu pour sa bonté et sa patience. Nous avons tous en mémoire qu’avant la Perestroïka les "Noirs" éveillaient une certaine hostilité ; malgré tout, à personne ne venait l’idée de les réprimer, il n’y avait nulle crainte, nulle haine. De même que dans mon enfance je n’ai pas eu autour de moi de manifestations d’antisémitisme, je n’ai pas rencontré d’hostilité à l’égards des "personnes de nationalité caucasienne". Il n’en était même pas question. Mais alors maintenant ? Mais il est bien possible qu’il n’y ait pas parmi eux de lecteurs. Déjà que personne ne tire de leçon de ses propres erreurs, alors de celles des autres ?

Le livre est terminé. Nous l’avons lu en entier. Le second tome se distingue nettement du premier par son ton, mais aussi par son style. Le premier tome est académique, un peu ardu, grave, et beaucoup ont remarqué avec quelle précaution et quelle retenue l’auteur y exprime ses avis et ses conclusions, en "s’abritant" derrière de nombreuses citations et de multiples renvois. Le premier tome est une sorte de longue aspiration, indispensable, pour avoir assez d’air et exprimer sans reprendre son souffle toute la vérité du second tome. Celui-ci se lit d’une façon tout à fait différente, on y reconnaît une voix connue et aimée : jeune, forte, vive, avec une ironie mordante, une tension, un aplomb, ceux qui séduisent tant dans L’Archipel du Goulag et Le Chêne et le Veau. Ce n’est pas seulement un ouvrage à caractère historique comme on pourrait le croire au premier abord, mais de la véritable littérature contemporaine.

Deux siècles ensemble est une réponse virile, forte et intelligible au post-modernisme qui annonçait la mort du Grand Art. Au XXIe siècle la parole d’un écrivain reste une parole de poids si elle porte la vérité.

Contre monts et marées.

Pavel Fokine
Critique littéraire, Kaliningrad

(1) Il s’agit de Caucasiens et non pas d’Africains.(NDLR).
Deux siècles ensemble par Alexandre Soljenitsyne. Ed Fayard 27 teuros.
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