Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 294 du 28 mai 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau

GREVES : LE COMPLOT. Voisine de celle qu’envisageaient Rocard et Jospin - hommes de gauche - la réforme des retraites proposée par Fillon et Raffarin - hommes qui se défendent d’être de droite - n’affecte pas la SNCF. La grève générale de protestation du mardi 13 mai ne la concerne donc pas. En principe. En fait, dès le lundi 12, des trains regagnent le dépôt avant l’heure. Le lendemain la France est arrêtée. Le mercredi 14, la situation ne s’améliore pas. Dans l’Ile-de-France on compte 250 kilomètres de bouchons. A Paris, c’est la cohue. « Un foutoir géant », dit un voisin, qui a réussi à s’en extirper. Je me fais un sang d’encre. Une de mes petites-filles attend son premier bébé. Comment pourrait-on l’aider si... Dans la mêlée qui piétine sur les trottoirs, les sentimentaux rappellent le bon vieux temps, quand l’Armée mettait ses camions et ses troufions à la disposition des travailleurs décidés à travailler. Aujourd’hui il n’y a plus d’Armée. Les bidasses sont devenus des guerriers professionnels. Ils conduisent leurs camions en Afghanistan, au Kosovo, en Côte d’Ivoire, au Congo, un peu partout, sauf chez nous, si je puis m’exprimer ainsi sans choquer SOS-Racisme. Les journaux reparlent du "service minimum". C’est une idée intéressante. Malheureusement le chef Blondel n’en veut pas. Ce serait une atteinte aux libertés syndicales, quand elles ont décidé de supprimer la liberté de circuler aux Françaises et aux Français.

Heureusement il y a M. de Robien. C’est un homme d’action. Le président Chirac nous l’a assuré en le nommant. Chargé de l’Equipement, du Logement, du Tourisme, de la Mer qu’on voit danser le long des golfes sombres de mazout, et des Transports, M. de Robien n’hésite pas. Il monte en première ligne pour mettre en garde les camarades syndiqués :

- Cette grève est illégale, s’écrie-t-il d’un ton qui ne souffre pas la contradiction.

Les femmes qui, après huit heures de travail, en ont encore trois de marche et de contre-marche avant de pouvoir s’occuper de la maison et des enfants, lui savent gré de son soutien. Elles savent qu’il ne peut faire plus. La difficulté d’être des ministres actuels est connue. "Je parle donc je suis" est la formule qui leur convient le mieux. Leur bonne volonté est aussi grande que leur impuissance. D’autant que M. de Robien a raison. Dès le mercredi 14, les cheminots encore en grève sont hors la loi. Les préavis qui auraient légalisé les arrêts de travail "reconductibles" n’ont pas été déposés. Les régimes spéciaux de retraite - privilèges dont ils jouissent malgré le déficit chronique de leur entreprise, grâce à la générosité des contribuables, leurs bienfaiteurs - ne sont pas menacés par le projet de réforme. Enfin, en pratiquant ces grèves de harcèlement et de sabotage social, ces syndicalistes, a priori apolitiques depuis la charte d’Amiens (1906), si démocrates et républicains de conviction qu’ils soient, participent à un vaste complot politique dont le but est d’empêcher le bon fonctionnement du système démocratique mis en place par la République. Ce sont très exactement des factieux. Quoiqu’il ait beaucoup servi, le mot est oublié. Il continue néanmoins à désigner ceux qui « exercent contre le pouvoir établi une opposition violente tendant à provoquer des troubles » (Petit Robert).

DOUCE FRANCE. Vendredi 16 mai. La situation serait à peu près normale sur l’ensemble du front. Je dois déjeuner au fin fond du XIVe avec des amis. Je m’y risque donc. L’aller, ça coule, mais le retour c’est la cata. Le métro est hyperbondé. Les portes s’y reprennent à trois fois pour réussir à coulisser sur des grappes humaines supercompressées. (Je parle jeune. Ça compense.) Pour pénétrer, il faut entrer en mêlée. Quand on y parvient, on est tout de suite au bord de l’asphyxie, moi, en tous cas. Depuis un bon bout de temps je perds un centimètre par an. Dans un magma de ce type, j’arrive encore à regarder dans les yeux le plexus d’un individu moyen. C’est fou ce que l’humanité grandit. Sans parler de Sounion au coucher du soleil, j’ai connu des points de vue plus remarquables. L’année prochaine je prendrai le bus.

De station en station, la lutte pour la survie tourne au corps à corps. Ceux qui veulent entrer poussent sur ceux qui poussent parce qu’ils veulent sortir. Entre les deux, ceux qui ne veulent ni entrer, ni sortir, ne broient pas que du noir. Je vous l’assure. Sans parler de l’angoisse des demoiselles qui redoutent les mains baladeuses, ni de la crainte des hommes de bien de se faire tirer le portefeuille. Même dans l’apocalypse le malfaisant ne perd pas le nord.

A Saint-Lazare, c’est la renverse. Brutalement ce moteur centrifuge devient centripète. Je gicle comme un noyau qu’on pince. Heureusement qu’un ado d’un mètre quatre-vingt-dix minimum - à présent un ado de moins d’un mètre quatre-vingt-dix minimum n’existe pas - me bloque d’une seule main. Sinon je me réveille à l’hosto. Dans l’hypothèse optimiste où je me réveille.

Les escaliers mécaniques sont également en grève. Ça ne fait rien. Haut les coeurs, et les pieds ! J’attaque l’ascension de la face Sud de la gare, côté Amsterdam, sans sherpa, mais dans une marée montante d’autres naufragés, à la brasse dans les roseaux, comme moi, ce qui n’est pas la meilleure méthode pour grimper. Dieu merci, il y a les rampes. On se traîne. On se hisse. On émerge enfin au milieu d’une autre mer humaine, celle des citoyennes et des citoyens qui attendent leurs trains.

La tête levée ils surveillent les tableaux d’affichage qui n’affichent rien. L’oreille tendue ils essayent de comprendre le baragouin des haut-parleurs qui bredouillent des onomatopées, comme dans Les vacances de M. Hulot. Ils semblent immobiles. En réalité un étrange mouvement d’arrière en avant, aussi hypocrite que tenace, les anime. Du dernier rang ils essayent de gagner le premier, au cas où se pointerait le convoi désiré.

Ma tentative de déplacement est différente. Il me faut aller latéralement de droite à gauche, d’Amsterdam à Rome, où se tiennent d’habitude les trains pour Saint-Cloud. Dans la situation actuelle il s’agit d’un parcours du combattant, cent cinquante mètres de ramping vertical dans un conglomérat d’agglutinés. Mon seul avantage, c’est que je suis un voyageur sans bagages. Autrement, mieux vaudrait attendre le train du Havre. Son quai n’est qu’à dix mètres. Mes charges pondérales valent bien des valises. Ces considérations ne m’arrêtent pas. Je me lance, façon de parler. Je tente de progresser, de profil, par ondulations successives, en minaudant : "Excusez-moi, madame ! Pardon, monsieur ! Excusez-moi si je vous demande pardon !" Personne ne répond. Personne ne s’écarte. Englué, au ralenti, comme dans les rêves, je m’enfonce dans un édredon muet et résigné. C’est long. C’est très long. Je me récite Apollinaire pour garder le moral :

Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras l’heure où tu pleures
Qui passera trop vitement
Comme passent toutes les heures...

Dans le train ceux qui sont assis se réjouissent d’avoir pu s’asseoir. Ceux qui sont debout se félicitent d’avoir pu monter. Depuis quatre jours qu’ils attendent la fin de la grève de vingt-quatre heures... depuis tant d’années qu’ils sont les victimes du terrorisme syndical et de l’immobilisme gouvernemental, ils n’ont plus la force de râler. Cela se voit aux yeux morts, aux visages gris de fatigue, aux épaules qui tombent. D’ailleurs râler à qui ? Contre qui ? Nous n’aurons pas la chance d’être contrôlés. Les contrôleurs sont en grève.

FERRY BOÎTE... Il y a seulement quelques mois, lorsque Luc Ferry passait, pensif, courbé sous sa chevelure ondulée de chaque côté d’une raie médiane creusée comme un sillon, le peuple français, peuple de sens rassis et de jugement sûr, disait :

- Il y en a dans cette tète-là. Ne troublons pas sa réflexion. Ce monsieur a en charge la Jeunesse, l’Education nationale, la Recherche et les Economies nécessitées par la gabegie socialiste : 14 années de Présidence et 16 années de Gouvernement en 21 ans. Ce n’est pas rien(1).

Depuis que les enseignants de l’Aveyron ont réservé à leur ministre une conduite de Grenoble musclée, sous prétexte qu’il est venu de Paris à Rodez pour justifier la décentralisation, le peuple français, peuple bienveillant mais suspicieux, le considère avec une certaine inquiétude. Fort de son nom, symbole du triomphe de l’école laïque, M. Ferry aurait-il minoré la complexité, la gravité et l’importance des difficultés qui l’attendent et des périls qui le menacent ? Ne sait-il pas de quel bois se chauffent, aujourd’hui, les hussards de la République ?

Le Mammouth est toujours debout. On encense sa puissance. L’ignore-t-il ?

Les images de Rodez sont navrantes de sottise. Peut-on s’en étonner ? Ces instits et ces profs vociférant, gesticulant, les poings levés, les yeux hors de la tête, déchirant par centaines d’exemplaires le livre que le ministre avait eu la courtoisie de leur offrir, ou s’en servant pour bombarder les forces de l’ordre, nous les avons vus et revus, eux ou leurs clones, dans l’exercice de leurs fonctions publiques, au cours des manifs qu’ils organisent, à la place des examens.

Où est passée l’autorité ? L’activité des révisionnistes n’est pas telle qu’elle suffit à l’accaparer.

Où sont passés les éducateurs ? Ceux à qui on confiait les gosses, les yeux fermés et le coeur ouvert, quand la classe était une seconde maison, et le maître, souvent, un deuxième père ? Je sais de quoi je parle. Je suis le fils d’un instituteur et j’en suis heureux. J’ai vécu dans une école les quinze premières années de ma vie. Ça laisse des souvenirs.

Tous les ministres qui essayèrent de répondre à ces questions et de résoudre les équations qu’elles posent, échouèrent. Chirac laissa tomber Devaquet. Chevènement ne put faire chanter "le sang impur" par des élèves bigarrés. Bayrou se résigna à ne pas appliquer ses idées. Jospin abandonna Allègre. Ferry peut s’attendre au pire. La fonction publique est une forteresse. Sous une idéologie socialiste elle entend profiter du système capitaliste sans en subir les inconvénients. Même en période de crise, de récession, de chômage, ce qui est acquis est acquis. On n’a jamais vu un instituteur licencié pour manque d’assiduité au boulot. C’est l’égoïsme organisateur. Il n’y aura pas d’abolition des privilèges et des droits syndicaux. Ni le 4 août, ni une autre nuit.

La bataille est d’autant plus rude qu’au printemps dernier, par bêtise et sectarisme, la Gauche plurielle a perdu la présidentielle et les législatives. Pour combattre, voire battre la majorité chiraco-mollo sortie des urnes, elle n’a qu’un recours immédiat : des troubles sociaux. On connaît le topo. L’extrême gauche les provoque ; les syndicats les gonflent, peut-être avec l’appui des agit-prop américains, n’oubliez pas les rapports privilégiés FO-US ; le PS en profite. La preuve : à Dijon le congrès socialiste acclamant l’apparition de Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Les trains, les métros et les bus s’arrêtent. Les écoles ferment. La poste aussi. Les usines sont obligées de suivre. Donc les magasins. On aggrave une situation qu’on avait déjà contribué à rendre dramatique. On rend ingouvernable une nation déjà difficile à gouverner. C’est le rituel troisième tour républicain, où la gauche se sert du despotisme syndical, pour faire échec à la volonté des électeurs.

Luc Ferry devrait y penser. Le 19 mars 1871, Jules Ferry, son homonyme, était maire de Paris, lorsque la foule assiégea l’Hôtel de Ville aux cris de "Ferry-Famine ! A mort Ferry ! » Il ne dut son salut qu’à une porte dérobée et à la présence à ses côtés de Paul Cambon, son secrétaire. Au galop, ils réussirent à atteindre la gare Montparnasse. Un train était sous pression. Il les amena à Versailles. Ils étaient sauvés. Même sous la Commune, les trains marchaient. Ce n’est plus le cas. Luc Ferry ne pourrait plus gagner Versailles.

François Brigneau

(1) Présidence de Mitterrand (1981-1995). Gouvernement Mauroy, puis Fabius (1981-1986). Gouvernements Rocard, Cresson et Bérégovoy (1988-1994). Gouvernement Jospin (1997-2002).
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