Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 294 du 28 mai 2003 - p. 13
Histoire à l’endroit
par Léon Arnoux
Les chiens ne font pas les chats

Les situations de crise sont toujours de bons révélateurs, et la crise irakienne ne fait pas exception. Le premier constat est que les nations ne changent guère, et le deuxième est qu’une Europe à 25 ou davantage ne résiste pas au gros temps. Dans les assemblages politiques tous les partenaires ne sont pas d’égale importance ni ne présentent le même intérêt. Avant un mariage, c’est bien connu, mieux vaut peser soigneusement les choses et ne pas se tromper. Les unions réussies ne vont pas de soi : à preuve celle des Tchèques et des Slovaques, qui s’est terminée comme on sait, pour ne rien dire de la Yougoslavie. Prétendre donner quasiment les mêmes pouvoirs décisionnaires à des pays comme la France, l’Allemagne, la Pologne ou l’Ukraine n’est pas réaliste. L’axe Paris-Berlin-Moscou n’a pas d’équivalent.

Ceux qui voulaient encore espérer en la volonté de l’Angleterre de jouer le jeu européen et qui feignaient de croire que le motif de son adhésion au traité de Rome était le renforcement de l’Europe et non - si elle ne pouvait la dominer - de la détruire, ceux-là ont le dur pain de la réflexion à mastiquer. De Gaulle avait raison là-dessus. Mais pourquoi diable, dans ce cas, s’être précipité dans les bras de Churchill bien avant l’armistice de 1940 ?

"Vérité pour l’Allemagne" de l’historien allemand Udo Walendi a été longtemps interdit dans son pays. Il vient d’être autorisé à la vente par décision judiciaire. Il est maintenant traduit dans notre langue et montre, vu par un oeil allemand, le déroulement des semaines qui amenèrent au conflit avec la Pologne. Chamberlain avait donné des garanties sans condition à la Pologne, sans juger bon de consulter l’allié français et sans bien savoir comment, en cas de conflit, on pourrait aider ce pays.

L’ouvrage rapporte avec précision l’attitude des dirigeants des pays représentant aujourd’hui la "Nouvelle Europe" selon Donald Rumsfeld et ses adjoints du Pentagone, P. Wolfowitz et D. Perle. Ceux que le député européen Otto de Habsbourg désignait en parlant des « Juifs du Pentagone » ?

Walendi nous rappelle quelques déclarations (ou provocations ?) de la part du Tchèque E. Benès, et d’autres venant du Colonel Beck, tour à tour Président du Conseil ou ministre des Affaires étrangères de Pologne. Ce dernier était fortement convaincu de la supériorité de l’armée polonaise sur celle de son voisin allemand. Très pointilleux sur ce qu’il estimait être l’honneur de son pays, il donnait à la cantonade des avertissements du genre : « Nous autres Polonais n’admettons pas le concept de la paix à tout prix. Il n’est qu’une chose dans la vie des hommes, des Etats et des nations qui soit sans prix : c’est leur honneur. »

La Pologne dans ses frontières de 1939 ne l’intéressait guère, disait-il. Non, c’était surtout la Grande Pologne, celle qui avait existé autour du Xe siècle et qui, d’après les cartes assez imprécises que le gouvernement polonais faisait publier, s’étendait sur un million de km². Ce but déclaré l’autorisa à participer au démantèlement de la Tchécoslovaquie en annexant Teschen. Il affirmait des revendications territoriales vis-à-vis de tous ses voisins : Lituanie, Ukraine ou Allemagne. Les revendications polonaises allaient pratiquement jusqu’à Berlin.

De récentes émissions télévisées nous ont montré l’état actuel de la Pologne profonde. Visiblement la gestion économique n’est pas le point fort des Polonais et l’état de la Mazurie, par exemple, nous a aidé à comprendre l’état d’esprit des populations allemandes de Prusse orientale ou de Dantzig à la perspective d’être gouvernées par des Polonais. Ils connaissaient le sort cruel des Allemands vivant, par la grâce du traité de Versailles, sous domination polonaise, et auraient fait n’importe quoi plutôt que de subir de pareilles conditions.

Il en était de même pour les populations allemandes incorporées de force par ce diktat à l’intérieur des frontières tchèques. Ils étaient 3,5 millions dans les Sudètes, une région où ils étaient bel et bien majoritaires. En face d’eux vivaient sept millions de Tchèques, et ces derniers n’entendaient pas leur reconnaître le moindre droit dans l’Etat nouvellement créé. Les dirigeants actuels de ces Etats de la "Nouvelle Europe" sont-ils plus sages que leurs grands-pères ? Bien présomptueux qui pourrait l’affirmer. Personne ne doute non plus que les Rumsfeld, Wolfowitz et Perle ne soient de grands manipulateurs. Eux aussi ont des antécédents. Ce sont les mêmes que ceux dont Chamberlain, parlant à James Forrestal, ministre de la Guerre des Etats-Unis, disait quels avaient poussé la Grande-Bretagne à la guerre pour défendre leurs intérêts, en se souciant peu de savoir si cette guerre devait aboutir à la fin de l’empire britannique ("The Forrestal’s Diaries").

Eh bien, pour dire le fond de notre pensée, dans cette patiente et révélatrice mise en place de la coalition mobilisée contre l’Irak, nous avons vu les mêmes tirer les ficelles. Hier l’Allemagne, aujourd’hui l’Irak. Le résultat de l’opération pourrait bien être la formation d’une énorme fissure dans l’édifice américain, fissure dont ce dernier ne se remettra peut être jamais. Que leur importe.

Décidément, partout où ils passent, certains n’auront pas volé leur réputation de démolisseurs d’empires.

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