Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 294 du 28 mai 2003 - p. 15
Derrière l’écran
par Nicolas Bonnal
Loin du Festival de Cannes... blanches

Nous ne faisions que répéter une fête druidique survivant aux monarchies et aux religions nouvelles... On se sentait bien exister dans ce pays du Valois où, pendant plus de mille ans a battu le coeur de la France.
(Nerval).

La France s’est donnée la réputation d’être une terre de lumières, d’égalité et de technocratie. Elle se veut le pays où l’on joue à Descartes.

Mais il y a une autre France. Une France profonde, mystérieuse, magicienne et mérovingienne. Une France templière, une France du chat botté et des contes de fées.

Cette France humiliée a vu le jour avant la France. Elle a pris sa retraite il y a trente dans notre cinéma et nos séries télévisées.

Souvenez-vous des temps bibliques, francs et gaulois de l’ORTF, souvenez-vous des compagnons de Jehu, de Baal ou d’Eleusis, de Belphégor du Louvre et du Fantôme de l’Opéra.

Avant cela , avec nos cathédrales de lumière gothique, nos abbayes romanes cachées, nos villages celtes engloutis, il y eut les récits de Chrétien de Troyes. La magie de madame d’Aulnoye et de Perrault, le romantisme magique de Nodier, Nerval ou Gautier, le fantastique mathématique de Marcel Schwob, et puis tous nos grands écrivains populaires, Dumas, Verne, Le Rouge ou Leroux.

Jusqu’à une date récente donc, nos médias reflétèrent cette poésie du réel et du chevalier Tempête, de Thierry la Fronde et du Guesclin, qui déplace les montagnes et les champs de haricots. De cette France endormie comme la Belle dans sa chambre dorée, on pourrait dire - comme la comtesse de Ségur - « Tu étais endormie dans mon coeur et je n’osais te réveiller ».

Eh bien, réveillons-la.

Le premier génie du cinéma français fut Louis Feuillade, l’homme de Fantômas et de Judex. C’est lui qui célèbre la poésie de Paris, des supérieurs inconnus et du justicier magicien. A la même époque, Maurice Leblanc dessine le portrait ésotérique d’Arsène Lupin, cambrioleur de l’histoire de France, qui dans son île aux trente cercueils lutte contre un Antéchrist préfigurant Hitler (jusque dans la croix gammée et les chambres à gaz). Grand tradition hauturière, à la fois celte et normande, remontant à Bran. Brendan ou Maelduin. Hermès gaulois, notre Arsène est le gouvernant secret de la France enracinée et baladeuse.

Les maîtres se succèdent à la grande époque du muet : il y a le grand, l’immense Jean Epstein qui célèbre la Bretagne occulte dans Finis Terrae et reprend comme Baudelaire la maison Usher d’Edgar Poe. (Le génie juif et sa conception de la terre virtuelle expliquent cette complémentarité qui n’apparaît paradoxale qu’aux imbéciles).

Et puis, après les immondes années trente, il y a la renaissance sous l’Occupation. La France occupée renonce au prosaïsme cartésien dénoncé par Lawrence d’Arabie en personne dans ses Sept Piliers, et redécouvre les mythologies impériales dans Poncarral, les dorures de l’Eternel Retour, les fantaisies du carnaval (les enfants du paradis, bien sûr), le moyen âge vécu comme un état initiatique dans les Visiteurs, les fracasseries du capitaine dans le grand-oeuvre méconnu d’Abel Gance. Enfin la Belle et la Bête, les roses rouges et les conflits de l’Animus, la domestication de la nature humaine par la douceur chrétienne et l’attachement païen. Images fantastiques de Henri Alekan, poésie de Cocteau, prophète présumé du Prieuré de Sion, présence de Jean Marais, dieu protecteur sexuellement incorrect des films de cape et d’épée. Et ce château du Raray, demeure maudite d’Île-de-France où tous tombaient malades durant le tournage, et transformé depuis en hôtel de luxe avec terrain de golf. Pauvre France recouverte par nos banlieues de merde, nos parcs de loisirs, nos rocades et nos grandes surfaces... La France que fuit messire Hubert dans les Visiteurs...

Pendant une génération, nous avons rêvé grâce à Jean Delannoy, André Hunebelle, Marcel Bluwal (réalisateur des premiers Vidocq avec la chanson superbe de mélancolie de Gainsbourg : « Oh oh oh je suis un évadé... »), Marcel Grinberg, Guillaume Radot, et bien sur le grand Franju, cinéaste le plus maudit de notre histoire interdite : les yeux sans visage, plus grand film fantastique du cinéma, le sang des bêtes, plus grand film surréaliste et végétarien de l’histoire, Pleins feux sur l’assassin, oeuvre prémonitoire annonçant la transformation de nos demeures philosophales et ancestrales en spectacles son et lumière.

La génération 68 voulait porter l’imagination au pouvoir : Albicocco illustra le grand Meaulnes dans une mare aux anges, Goscinny nous enseigna les arcanes du bouclier arverne, Resnais redécouvrit les quanta à sa manière avec Jacques Sternberg et Robbe-Grillet (je t’aime je t’aime et bien sûr Marienbad), et Demy réconcilia les filles avec la cuisine, l’anneau de fiançailles et la vie de château dans Peau d’âne. Demy-Legrand, le parfait binôme images-musique de notre histoire filmée. Après, ce fut le crépuscule de nos aspirations, un peu comme dans la mortelle randonnée racontée par Audiard et filmée par Claude Miller. Depuis, plus rien ou presque, et comme d’habitude ce sont les Américains qui recyclent notre patrimoine, du Bossu de Notre-Dame à la Belle et la Bête. Nous, nous célébrons le Taxi de Naceri et oublions ceux de la Marne...

Quand donc renaîtrons-nous ? Vaines tentatives de Promenons-nous dans les bois, du gluant pacte des loups, des pochades visiteuses, du Vidocq piqué aux effets numériques, tout cela manque de grâce et de race, comme disaient nos ancêtres.

La France endormie attend un prince qui se fait attendre.

- Anne, ma soeur Anne, ne vois-tu rien venir ?

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