Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 294 du 28 mai 2003 - p. 17
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Le jour de la Grande Bataille

Ma petite soeur de deux ans l’appelait "Bo’io", les grandes personnes l’appelaient "mademoiselle Pibolleau" avec une nuance de considération dans la voix, mais pour moi et mes petits amis, elle était "le pibolle". On n’aurait pas trouvé plus fine brodeuse dans toute la ville, ni caractère plus acariâtre. Elle faisait des journées de raccommodage pour gagner son pain. C’est ainsi qu’elle venait tous les jeudis chez ma grand mère, et Dieu sait quelle inspiration fâcheuse poussa Maman à lui demander de m’enseigner à coudre. J’avais dix ans, beaucoup de goût pour le dessin et contre toute attente, Bo’io me dégoûta instantanément de la couture. Ma petite soeur adorait Bo’io qui lui rendait son amour.

- Qu’est-ce que tu lui trouves ? disais-je au bébé, fâchée de la voir lui tendre les bras. Très joyeuse, l’enfant aimait jouer avec moi à baigner sa poupée, ou se laissait fleurir de pampres avec de grandes traînes de lilas, mais la voix aigre de Bo’io déchirait le jeu, elle était jalouse :

- Tu viens coudre, ou je le dirai à ta mère. L’heure n’est pas finie, il s’en faut de huit minutes.

Et j’allais me piquer les doigts sur le point noué, mais j’étais douée d’une vengeance infaillible : le dessin. Même une enfant de dix ans comprenait que la brodeuse ne se fût jamais mariée avec son menton en galoche et son nez trop long qui pointait vers le bas. Je remplissais mes feuilles de brouillons de portraits de Mlle Pibolleau si criants de vérité que Grand-mère les cachait ou les brûlait, mais pour la joie de mes petits copains, j’avais une revanche lumineuse : la buée sur les vitres. J’y dessinais d’un doigt sûr et entraîné le profil détesté de Bo’io. Un jour vint où Grand-mère oublia le jeudi de jeter un coup d’oeil sur ses vitres de salle à manger. Elle n’avait jamais vu les caricatures de Léonard de Vinci (moi non plus) mais dans le genre, c’était aussi laid. La vieille demoiselle qui n’avait rien vu ne comprit pas pourquoi grand-mère se précipita sur sa porte-fenêtre avec cette diligence.

***

Ma mère aurait aimé me sortir du collège mixte de Saint-Jean d’Angély pour me former dans une école de fille - mais il n’y en avait pas où l’on fit du latin et la famille tenait au latin, moi pas. Je ne tenais qu’aux lettres et surtout qu’au dessin. Mais les collèges mixtes avaient leurs inconvénients dans les petites classes (jusqu’à la troisième environ, c’est-à-dire l’âge des premiers flirts) où certaines fillettes passaient par une phase de vrais garçons manqués, ce qu’était mon cas - les frères Hardy en savaient quelque chose, qui ne manquaient jamais de me provoquer en me tirant les cheveux ou en renversant mon encrier (les tout nouveaux Bics étaient interdits dans l’enceinte sacrée du collège).

Le jour de la "Grande Bataille", je ne me souviens plus quelle blague idiote ils m’avaient faite, mais je sais que j’étais animée d’une terrible colère, comme en ont parfois les jeunes enfants. A la sortie des cours, je saisis d’une main ferme mon lourd cartable lesté de deux énormes dictionnaires latins, deux monstres, un pour le thème, l’autre pour la version (qui ne reconnaîtra pas les Gaffiot sans frémir ?) je me jetais sur Henry et Michel Hardy en tournoyant sur moi-même comme un derviche, les terribles dictionnaires, bons à quelque chose pour une fois faisant office de catapulte. Les deux frères attaqués se reprirent vite, et là devant la grande ruine majestueuse des "Tours" de Saint-Jean où s’ébattaient les corneilles, hors de l’enceinte du collège, il y eut une bagarre mémorable. Je ne lâchais pas mon cartable qui me garantissait des coups trop forts, mais j’eus rapidement le dessous, car ils étaient deux et costauds - nous roulâmes par terre comme des jeunes chiots sous les yeux du surveillant général (dit "le surgé") médusé. Déjà, des plus grands s’interposaient, nous remettaient debout. On me tendit un mouchoir et je vis que je saignais du nez. A ma grande satisfaction, Michel faillit s’évanouir : il ne supportait pas la vue du sang. Rentrée chez mes grands-parents où je vivais, je fondis en larmes. Mon grand-père stupéfait, enregistra le nez amoché, une poche de mon manteau arrachée, les genoux couronnés et m’évita la remontrance de ma grand-mère, la chère femme, en me demandant : « Qui t’a fait ça ? »

- Les frères Hardy ! Ils ne font rien que de m’embêter.

Horrifié de la tournure de la phrase autant que de l’aspect de sa petite-fille, grand-père prit son pardessus, sa canne et son chapeau, me saisit de l’autre main et nous allâmes sonner chez les frères maudits. Leur père, un monsieur bien découplé (ses fils tenaient de lui) vint ouvrir et après nous avoir fait asseoir, écouta les courtoises doléances de mon grand-père : deux grands garçons, s’en prendre à une petite fille sans défense...

Là, M. Hardy eut un mince sourire. Il ouvrit une porte et appela : « Henry ! Michel ! »

Mon grand-père demeura songeur devant I’oeil bleu-noir de Henry et les joues égratignées de son jumeau. Je passe sur un pantalon court vert d’herbe à l’ourlet déchiré et autres sédiments.

- Votre petite-fille me parait se défendre très bien, cher monsieur, dit le papa, j’ajoute que Michel a eu un malaise ; il ne supporte pas la vue du sang.

- C’était le mien, dis-je toutes griffes dehors.

- Mon petit enfant, balbutia grand-père très déconcerté, à ce moment-là, et je vis nettement que les deux messieurs retenaient une grosse envie de rire.

- Oh, me dit Colombe suffoquée, grand’mère, est-ce possible ?

- Parfaitement. L’année d’après, mes parents m’arrachèrent à mon cher collège et me livrèrent à un "lycée de jeunes filles" où ce genre de bagarre était impensable et où je regrettais beaucoup Henry, Michel et les autres : les filles ne savaient pas se battre. En revanche elles rapportaient aux professeurs.

La honte quoi !

J’y attendis patiemment la 3e afin de pouvoir flirter comme tout le monde avec les garçons du lycée voisin.

Sommaire - Haut de page