Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 295 du 7 juin 2003 - p. 3
L’adieu au Père Tranquille
L’ami Jean

Il était le plus délicat des mal-embouchés que la vie m’ait donné de rencontrer. Le front plissé dans un éternel froncement de sourcil, la tête emboîtée dans des épaules puissantes, roulant des yeux et des "r", Jean Nouyrigat déplaçait avec lui l’impression rugbystique qu’un môle n’était jamais loin de se former.

Il y avait du plantigrade pyrénéen dans cet homme-là. Mais pas seulement. Sous le piquant du pelage se cachait une tendresse de myosotis et sous la licence IV, un licencié en droit.

C’est au trente de l’avenue du Maine, à l’enseigne un tantinet anarcho-syndicaliste du "Père Tranquille", héritée de trois générations de bistroquets, qu’il oeuvra.

J’ai connu l’endroit juste après la dévastation pompidolienne du quartier. Il fallait pour y parvenir la familiarité pour les terrains vagues de Bicot, président du club des Rantanplan. Une palissade masquait la vue de l’établissement de l’extérieur. Ou plutôt ce qu’il en restait après l’érection de la Tour. De la boue, des planches, un chantier et au fond, un boyau d’une dizaine de tables dressées en enfilade sous le panorama photographique d’un Montparnasse, jauni, disparu, mais humain. Que les coeurs sensibles me pardonnent, mais nous avons passé des moments délicieux dans ce décor miteux où devaient flotter les mânes de Léon-Paul Fargue et de Raoul Ponchon.

La praxis Nouyrigatienne divisait le monde en deux parties diamétralement complémentaires : on était rouge ou blanc. Le centrisme n’avait pas cours puisque « Le rosé c’est pas du vin ! ».

Pour simplifier ses notions comptables quelque peu brouillonnes, Jean Nouyrigat décréta aussi la mesure de l’homme : « Ici l’unité c’est la bouteille ! ». Nounours, alias le Vieux sauvage, aimait comme les rois Plantagenêt d’Angleterre, les vins de Loire. Il en fut à Paris l’un des découvreurs. Par irrédentisme Gamay, Champigny, Bourgueil, Chinon et autres Vouvray se gardaient en effet de frayer avec les comptoirs parisiens. La mode qui bien plus tard les emportera par palettes entières sous l’artifice des néons de supermarché, n’avait pas encore pointé son nez. Au "Père tranquille", on buvait sec et frais. Le muscadet selon le voeu de Jacques Perret, n’y avait pas le goût de l’eau.

Le reste suivait le baromètre de l’humeur du patron. Temps variable, avis de tempête, quatorzième (arrondissement) rugissant, Jean ne pratiquait pas une cuisine de tout repos. Les mauvais jours, ils ne furent pas les plus nombreux, le poivrier se noyait dans la marmite et les pommes de terre demeuraient roses à l’arête. Le reste du temps, selon l’inspiration du moment, qui pouvait changer d’un jour à l’autre, Jean Nouyrigat accommodait à sa façon d’inimitables plats : ragoûts, ris de veau, coquilles Saint-Jacques, haddock, brandade, homards dont nous conservons le souvenir ému. Seule sa terrine suivait dans sa composition une régularité de métronome. Un soir cependant il se trancha la main en découpant les foies de volaille. Le midi suivant Armel le serveur breton glissait à l’oreille des habitués : « Aujourd’hui je vous recommande la terrine, elle est au sang du patron ! ».

La mousse au chocolat était le dessert immuable de la maison. Jean la préparait au Glenn Fiddish, ce qui au premier abord peut sembler le comble du snobisme. Je le soupçonne en fait d’avoir ainsi écoulé le stock de "drogue dure" acheté pour complaire à Jean Bourdier et Jean-François Chiappe. Enfin il réussit le prodige de me faire aimer les épinards. Une année l’académie Rabelais officialisa tous ses mérites en lui décernant "la Coupe du meilleur pot". Cette coupe Davis des bistrots à vins récompensait un service sans double faute. Quand on demanda à Pierre Chaumeil, alors critique gastronomique de Combat, quelle cuisine Jean Nouyrigat pratiquait, il répondit « la sienne ». On ne peut plus succinctement définir le mariage d’un instinct et d’un caractère.

La camaraderie fut en réalité le véritable piller du "Père tranquille", où défila l’équipe de Minute : François Brigneau y retrouvait Serge Jeanneret, Jean Bourdier ses amis de la Serp, Pierre Durand et Paul Robert. Georges Laffly y conviait Jacques Perret, j’y entraînais Jacques Laurent tandis que Pierre Chaumeil trinquait avec Bob Giraud. Roland Gaucher, François Lancel, Serge de Beketch et ADG étaient ici personna grata et il n’était pas rare d’y croiser Pierre Serval, admirateur du maréchal de Bourmont, Michel Perrin, compagnon d’Hugues Panassié, l’inoxydable rêveur Christian de La Mazière, Marcel Montarron fondateur de Détective, le gentil Pierre Bonte ou Michel Piot, qui apporta sa science lyonnaise de la table au Figaro. "Le Père tranquille" n’était plus en vérité un bistrot, mais un club où l’on pénétrait par cooptation.

Un surlendemain d’élection européenne, je me précipitai chez Nounours pour lui annoncer qu’un de ses anciens serveurs était devenu député à Strasbourg. Il leva les paupières de la cocotte où mitonnait une daube, essuya lentement ses grosses mains sur son tablier bleu et m’asséna ce mot formidable : « Ça ne m’étonne, pas cette maison est un tremplin ! »

Sous le béret, Nounours trimbalait avec moins d’élasticité que Gaston Bonheur des sentiments républicains. Par atavisme béarnais son républicanisme était fortement teinté de catholicisme, à l’image de son compatriote Léon Bérard, qui fut ministre de l’instruction publique sous la Troisième. Père pas tout à fait tranquille, Jean Nouyrigat participa à la prise de Saint-Nicolas du Chardonnet que par fierté contenue, il résumait d’une formule : « Je suis livreur chez Saint-Nicolas ». Il y a des anticléricalismes moins accommodants. Si par hasard là-haut, certains s’amusaient à trafiquer les vignes du Seigneur, je leur souhaite désormais bien du plaisir.

Aramis
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