Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 295 du 7 juin 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau

LES "ENSAIGNANTS". Hier les enseignants, éplorés et chétifs, se lamentaient. Nul ne se doutait de leur galère. Dans leur classe, ils ne pouvaient venir à bout de deux douzaines de morveux hirsutes, dépenaillés, mal embouchés, à 10-11 ans portés sur le jupon, le joint et la baston, et décidés à tout, sauf à apprendre.

Aujourd’hui, changement à vue. Les enseignants ont mangé du lion. Ils n’ont plus peur de rien, ni de personne. Ils terrorisent le pays réel. Ils contestent le pays légal. On les appelle les ensaignants.

L’an dernier les enseignants élisaient en masse le président Chirac, le seul homme capable de sauver la République. Cette année, les enseignants le défient, le narguent, l’affrontent. Ils lui pissent où M. Fogiel pense. C’est affreux. Si ça continue, dans les sondages, M. Chirac ressemblera au Titanic, après l’iceberg. L’heure des cantiques va sonner. "Plus près de toi mon Dieu..." Vous connaissez la suite.

Les yeux exorbités, la bouche tordue par les injures, les ensaignants défilent sept jours par semaine, en brandissant des pancartes. Ils ferrent Ferry. Il enfarinent Raffarin. A Nice, à Perpignan, ils sabotent les examens malgré la détermination (?) gouvernementale d’en assurer le cours. Ils imposent le renvoi à l’automne de la réforme des universités, dont six mois de palabres avaient établi l’urgence. Ce n’est qu’un début ! Continuons le combat ! A la trappe les retraites. Au panier la délocalisation de l’administration, la décentralisation, l’aménagement du patin, l’affinement du couffin, la Corse et tout le toutime. Les piqués de grève sont formels. La victoire sera totale, la rase campagne, ou le bordel sera partout, et attention, pas la Maison Tellier, familiale et débonnaire, le boxon sado-maso, c’est la mode. Pour un oeil, les deux yeux. Pour une dent, toute la gueule. Signé Blondel, un ami qui vous veut du bien.

La majorité démocratique de l’Assemblée nationale se fait lessiver grandes eaux par la minorité insurrectionnelle de la section des Piques, modèle 1793 modifié 2003. Beau sujet de méditation pour le citoyen Chirac qui coiffait de bonnets rouges ses militants du RPR, dont les survivants sont devenus UMP. Le monde va changer de base. La loi du nombre devient la loi du petit nombre. Les majorités silencieuses capitulent devant les minorités agissantes. Elles sont le moteur des révolutions. Nous y sommes, mine de rien. Comme toujours le système, épuisé, à la godille dans ses dossiers, aura été achevé par ses privilégiés. A savoir les fonctionnaires, au premier rang desquels pavoisent les émeutiers de l’école laïque, gratuite et obligatoire, les enseignants, beaux comme des soleils.

UN SCANDALE. En écrivant cela je sais que je vais choquer. Rares sont les familles françaises qui ne comptent pas un ou plusieurs fonctionnaires et membres de l’enseignement. Quand on les critique, leurs parents regimbent. C’est normal. Mais il est également normal de regimber contre l’anormal. Or la manière dont les fonctionnaires se comportent est anormale, paradoxale, scandaleuse, injustifiée.

Les fonctionnaires ont fait des pieds et des mains pour parvenir à l’être. Ils ont passé des concours, des examens, fait jouer le piston quand ils en avaient la possibilité. Toujours dénoncé chez les autres, chacun estime qu’il aurait tort de négliger le piston, puisque tout le monde le pratique. Celui des francs-maçons est particulièrement recherché. Bref, personne n’a obligé les fonctionnaires à être fonctionnaires. Personne ne les empêche de quitter leurs fonctions de misère pour le privé.

Sitôt promus, les fonctionnaires s’emploient à améliorer leur condition par l’exercice permanent de revendications syndicales. Ils y parviennent assez bien. La classe moyenne, à laquelle ils appartiennent en majorité, envie les avantages qui leur sont accordés. Elle les considère comme les privilégiés de la République. Ma grand-mère est morte encore jeune, rongée par la tuberculose et l’épuisement, mais heureuse. Elle venait d’apprendre que sur ses sept enfants encore vivants, deux seraient instituteurs. Elle pouvait s’en aller tranquille. C’était il y a cent ans, ou presque. Mais l’autre semaine j’ai lu que 70 % des jeunes gens actuels souhaitaient devenir fonctionnaires.

Les fonctionnaires sont les seuls travailleurs français à être assurés de la sécurité de l’emploi. (A condition de ne pas être révisionnistes.) Dans la période que nous vivons, ce n’est pas un mince atout. Le chômage (officiellement 8 à 9 % de la population active) ne les menace pas. Le soir ils ne rentrent pas au logis avec l’angoisse de l’employé qui a cessé de plaire au chef de service, ou de l’ouvrier qui sait que l’usine va fermer. Nous avons tous connu des copains qui n’osaient pas dire à leur femme : "Je suis viré." Je vois encore cette relation de bistrot qui, un soir, en me quittant, garda un peu plus longtemps ma main dans la sienne et dit en regardant la pointe de ses souliers : « Il y a trois jours que je suis à la rue. C’est dur. »

Contrairement à ce que certains croient, le métier de fonctionnaire n’est pas de tout repos. Celui de maître d’école, par exemple, ne se limite pas aux heures de classe. Il y a les cours à préparer et à améliorer, les devoirs à corriger, les problèmes posés par les élèves à résoudre. Il impose beaucoup de qualités et d’obligations. Dont celle de donner l’exemple et qu’on semble beaucoup ignorer, ces temps-ci. Pour autant ce ne sont pas les cadences infernales. L’année scolaire ne doit guère durer plus de six mois. Il y a les vacances de la Toussaint, de Noël, du Mardi-gras, de Pâques, de juillet-août, la grande cassure, toutes conçues pour favoriser l’harmonieux développement des jeunes intelligences, mais accordant aussi, aux maîtres et aux maîtresses, le temps de la réflexion, voire de la méditation. Il y a des semaines de quatre jours et demi, voir quatre jours, allègement judicieux qui facilite la récupération intellectuelle des gamins et permet à leurs parents de jouir pleinement du week-end. Il y a les fêtes catholiques que s’obligent à respecter les plus anticléricaux des instituteurs. Dieu sait s’il y en a. Dieu sait aussi ce que cette contrainte doit leur coûter. Mais ils l’observent. La neutralité l’impose... Tout bien mis bout à bout, on ne doit pas dépasser six mois de travail effectif, mais le ministre de l’Enseignement déclencherait une émeute en organisant des stages obligatoires de perfectionnement pendant les congés.

Je n’ai rien contre les privilèges quand ils récompensent le mérite et la valeur. L’inégalité, c’est la vie. Mais je trouve inacceptable que les bénéficiaires de ces privilèges montrent ces visages de haine et de fureur en arrêtant les trains, les avions, le métro, les bus , en empêchant les élèves de passer leurs examens ; en sabotant l’école publique au profit de l’école privée ; en aggravant la situation économique et sociale dans laquelle leur pays se trouve et en essayant de détruire la société qui les a tant favorisés.

SALUT, L’ARTISTE. Le Père Tranquille est mort. La petite communauté de la France française que nous formions l’avait surnommé "Nounours", ou "le Vieux sauvage". Il s’appelait Jean Nouyrigat. Il avait 69 ans. Un enfant de choeur, quasi. Je le voyais aller jusqu’aux centièmes rugissants, et s’occuper de mon vin d’honneur, quand j’aurais cessé de trinquer. Les années passaient. Il gardait la même allure, la tête dans les épaules, l’oeil sous le sourcil, les bras en arc-de-cercle comme s’il trimballait deux porte-bouteilles de champigny, un peu tassé sur les genoux, mais le pas lent du vieux soldat laboureur qui remonte vers les lignes. Et puis...

L’homme dispose et Dieu impose. Vendredi Jean est tombé, avec la nuit, en allant arracher quelques radis, dans son jardin, à Malakoff. Le coeur avait lâché. Quand on s’est beaucoup donné, c’est le coeur qui lâche le premier. Je ne sais pas si la mort plaît. Celle-là a dû lui plaire, rapide, sans déchéance, sans hôpital, dans son jardin. Je me demande ce qu’ont fait ses chiens. Ils ont dû le veiller, jusqu’au matin, quand on l’a retrouvé, avec ses radis et un peu de terre dans sa grosse main de paysan.

Jean Nouyrigat a joué un rôle important dans ce qu’on nomme, faute de mieux, le mouvement national. A l’enseigne du "Père Tranquille", pendant une trentaine d’années, tant dans son restaurant que dans le bistrot qui lui succéda, conséquence de la transformation du quartier imposé par la Tour Montparnasse, se retrouvaient des roycos, des fachos, des cathos tradis, des anarcho-roycos, des anarcho-fachos, des cathos pas tout à fait tradis, un merveilleux marchand de pommes de terre, des curés en soutane, des amateurs-dégustateurs de vins de Loire, des lunaires égarés, j’en passe et des Meyer, puisque l’on trouvait même un agent secret de l’Irgoun.

Il y avait des après-midi littéraires avec Alexandre Vialatte, Jacques Perret, Georges Laffly, ADG, Jean Rimèze, Philippe Vilgier, etc., ou journalistiques : Serge de Beketch, Pierre Chaumeil, Paul Ribeaud, Bernard Lugan, Montaldo - qui ne doit plus s’en souvenir. L’abbé Aulagnier (dit "Aulala"), l’abbé Laguérie, l’abbé Laurens assuraient le spirituel. C’est au "Père Tranquille" qu’est né le Front national, nonobstant l’histoire officielle. C’est au "Père Tranquille" que j’ai embauché Pierre Durand, Jean Cochet et Alain Sanders à Présent. J’y tenais les conseils de rédaction de L’Anti-89. C’est au "Père Tranquille" que se monta notre participation contre-révolutionnaire à la grande fête catholique du 15 août 1989. C’est Jean Nouyrigat qui assura la réalisation de mon projet : l’érection d’une guillotine, copie conforme de l’authentique. La photo fit le tour du monde.

A la fin du déjeuner, Nounours circulait entre les tables, sa bouteille à la main. Chacun avait droit à son commentaire. L’index levé, d’une voix où roulait un robuste accent fouchtra-béarnais, il disait : « Bonne question ! », avant d’y répondre. C’était la version soft de ses interventions. Dans la hard, il tonnait : « S’il vous plaît ! » Son regard s’enflammait. L’accent se faisait terrible. Le vin chaud du soldat commençait à bouillir. Il rétablissait vigoureusement sa vérité, selon les canons du "Père Tranquille". On venait autant pour le spectacle que pour le reste. Salut, l’artiste.

Je composai un hymne en son honneur. Le choeur Montjoie-Saint-Denis l’interpréta avec toute la solennité nécessaire, quand le témoin passa à la "Mère agitée". J’essayais d’y dire que cet éructant était un subtil, ce bougon un sentimental, ce malin un naïf, ce méfiant un généreux, ce simple un compliqué, ce compliqué un simple, cet Auvergnat un Béarnais et le tout un Français. Politiquement Jean Nouyrigat était réac mais républicain. Sa grande aventure fut Saint-Nicolas du Chardonnet. Mais ce tradi n’était pas sectaire. Il va beaucoup nous manquer. A vous aussi, Denise. Sous vos larmes, je vous vois pourtant sourire à la pensée que, là-haut, lis ne savent pas ce qui les attend... Ils n’ont pas fini d’en baver.

François Brigneau
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