Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 295 du 7 juin 2003 - p. 15
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Mon enfance
de guerre

Je suis toujours surprise et un peu attristée lorsque quelqu’un me dit : « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance ». Je serais désolée d’oublier les miens. Je serais désolée si mon plus jeune fils oubliait les nombreuses cabanes de Robinson qu’il construisait dans les arbres, et si l’aîné ne se souvenait plus du conte du « Petit Poisson d’or » ou de ses découvertes au microscope. Les souvenirs d’enfance sont pour la plupart (je parle des enfants aimés) un creuset précieux. Je plains beaucoup les autres, il leur manquera toujours une parcelle d’enchantement, si petite soit-elle. Tenez, les "pains dorés" de ma grand-mère (qu’on appelle aussi "pains perdus") étaient un régal pendant la guerre où précisément, l’on ne perdait rien. C’est tout simple, vous prenez deux assiettes creuses, dans l’une, vous versez du lait, dans l’autre, un oeuf bien battu ; vous y trempez alternativement du pain rassis que vous mettez ensuite à cuire dans un peu d’huile ou de végétaline à la poêle. Retournez puis saupoudrez sur le plat de sucre vanillé si vous en avez. Le lait de ma grand-mère était écrémé, les oeufs venaient de ses poules (il y avait un parc à poules et une H.L.M. de lapins au fond du jardin) et le sucre en poudre venait souvent de la récupération de la boite à morceaux de sucre, Je parle des années 1942 à 45.

Quand je vois des morceaux de pains entiers dans les poubelles de la ville, je pense toujours au "pain doré" de ma grand-mère.

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- Raconte-moi, dit Colombe, raconte-moi encore ton enfance...

Je les vois avec leurs ordinateurs, les petits d’aujourd’hui, quand ils lèvent le nez de dessus la télévision - des Martiens. En 1942, j’habitais une grande maison avec des greniers délicieux. Sous un escalier, il y avait une quantité de rouleaux de papier peints, restes de rénovations anciennes. Mimi, onze ans, la plus grande de mes petites amies, avait un don de décoratrice, et nous montions des pièces de théâtre pour lesquelles elle cousait, collait avec de la colle blanche à goût d’amande amère, assemblait. Sous sa direction, nous devenions des châtelaines à hennins immenses ou des pages à culottes bouffantes avec des "crevées" artistiques car elle était très amoureuse d’un moyen-âge plutôt 19e siècle. Je faisais les dialogues. Nous montions "Marlborough s’en va-t-en guerre" ou des contes de fées. Mais le plus grand plaisir était dans la préparation de ces saynètes, quand la table sur tréteaux était pleine de papiers à assortir par couleurs, de tubes de colle, de compas, de règles et de ciseaux. Le bonheur !

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J’aimais aussi follement une petite poupée de carton, "Shirley Temple" avec ses habits de papier, très américains 1930. Je l’ai retrouvée il y a 7 ou 8 ans, à ma grande joie, intacte - la même - chez un brocanteur. Je lui avais fait un lit dans une boîte à chaussures avec des draps en papier découpé style dentelle, elle avait un petit mobilier très simple et je jouais avec cela des heures entières sous la table de la salle à manger Henri II pur Fallières. Aussi sage que ma petite-fille avec la souris de son ordinateur.

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Mon enfance de guerre... j’y étais habituée : les vitres du haut avec le papier bleu-noir collé dessus pour éviter une lumière intempestive - les Allemands l’exigeaient par crainte de signaux lumineux à l’intention de la RAF - les lourds rideaux qu’on fermait dès la tombée du soir, la maison feutrée sur elle-même, isolée par la nuit des maisons voisines elles aussi bleu-noir, recroquevillées comme dans des boites closes, par le couvre-feu qui interdisait toute sortie au dehors au soir tombé... Le pas cadencé des patrouilles allemandes au cours de la nuit me rassurait presque : "Habitant de cette ville, dormez en paix" comme au moyen-âge, tant j’étais habituée, petite fille de l’occupation, au bruit des bottes claquant sur les pavés. La terreur jamais atténuée des alertes avec la sirène d’alarme qui réveillait la ville en pleine nuit et les vagues d’avions anglais que mes jeunes oncles, fenêtres noires ouvertes sur l’obscurité, comptaient gravement « Une-deux-trois-quatre-cinq... c’est fini, ils vont bombarder Fontenay, ou Royan, ils repasseront tout-à-l’heure, n’aie pas peur, ce n’est pas pour vous » - et je guettais, moi aussi, les silhouettes des forteresses volantes de deux heures du matin. « Ils volent bas, pour échapper aux tirs au sol, la D.CA. ».

On s’habitue à tout. Même à la peur. Je regagnais ma chambre, réconfortée par les plaisanteries des oncles de seize ou quinze ans, dix-sept ans, des enfants déjà dans "la résistance" et bien sûr, je n’en savais rien. Je serrais mon ours contre mon coeur.

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Dans les années les plus noires, 44/45, mon grand-père et moi nous tenant par la main, nous allions "au ravitaillement", dans les fermes voisines de la ville, nous achetions (cher) au "marché noir" un bocal de pâté, six oeufs, deux fromages, de quoi faire passer les rutabagas et les topinambours de l’hiver. En 42, les pommes de terre gelèrent. Les tickets donnaient droit au minimum vital, or la maison était pleine de jeunes loups toujours affamés, sans compter ma mère enceinte, et moi, petite fille maigrichonne. Ma grand-mère opérait des miracles. Elle battait le lait que nous allions chercher tous les soirs dans une ferme des environs pour le biberon de ma petite soeur (clandestinement, toujours) et à force, jour après jour, en tirait une petite motte de beurre qu’elle étendait sur mon pain noir et gluant de quatre heures - ou bien, sur le lait écrémé elle écrasait des fraises. C’étaient des tartines de choix. Le chocolat de l’occupation auquel nous avions droit, nous les plus jeunes, était parcimonieux et avait goût de poussière. L’alimentation tenait une grande place dans notre vie. Je m’aperçois qu’on y revenait toujours quand on parlait de cette époque-là.

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Le cinéma nous occupait beaucoup, mon grand-père et moi. Nous étions allés "en matinée" voir "Les Visiteurs du soir" qui nous avait enchantés. Il y avait aussi des troupes théâtrales et je vis, tôt dans mon existence "On ne badine pas avec l’amour" ; je plaçais sans vergogne dans mes dialogues des phrases entendues : « Non, je ne vous aimais pas, c’était Caelio qui vous aimait ».

Il y avait aussi les merveilleuses "fêtes du collège". J’en reparlerai. « Ecoute bien », me disait ma grand-mère quand on y donnait des passages du "Bourgeois gentilhomme" ou de "Britannicus". Ainsi, tout doucement, dans une petite ville de province occupée sur laquelle flottait le drapeau allemand, rouge et noir, avec son svastika, je me formais aux lettres classiques de la France éternelle.

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