Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 295 du 7 juin 2003 - p. 17
Histoire à l’endroit
par Anne Merlin-Chazelas
Le jour où le Turc mit le pied en Europe

29 mai 1453, cette date, sans doute, ne dit pas grand’chose aux jeunes générations.

Et pourtant, si l’année 1453 marque un événement si marquant dans l’histoire du monde que l’on s’est souvent accordé pour en faire la fin du Moyen-Âge, c’est que ce 29 mai, Constantinople succombait sous les coups des Turcs pour devenir, définitivement et jusqu’à nos jours, Stanbul ou Istanbul, gardant la partie de son nom qui signifie "la ville" mais perdant toute référence à son fondateur, Constantin, et à la Chrétienté dont elle fut un pôle dominant.

La partie occidentale de l’Asie et, à l’époque, l’Europe balkanique, devenaient des terres interdites à toute progression ou retour de la religion chrétienne et Constantinople une base dont les souverains ottomans allaient se servir pour tenter de conquérir le reste de l’Europe et de l’Asie mineure.

Pourtant, le passé chrétien de Constantinople était lourd de signification. C’est en effet l’empereur Constantin le Grand(1) qui, sur l’emplacement d’une modeste localité nommée Byzance (elle-même fondée, selon la légende locale, au VIe ou VIIe av. J.-C. et refondée sous Auguste), fonda, en 324 (douze ans après sa conversion et onze après l’édit de Milan qui garantissait une totale tolérance pour les chrétiens(2)) sa ville qu’il voulut entièrement chrétienne.

Sa "capitale" ? ce n’est pas certain. Persuadé que l’immense étendue de l’Empire exigeait qu’il se donnât des adjoints avec droit de succession (les "Césars"), puis qu’il fît de l’un d’eux l’empereur d’Occident, l’Auguste, Dioclétien avait établi un étrange système, la tétrarchie. Si celle-ci eut de bons résultats sur le plan militaire, sur le plan politique il n’en fut pas de même et les tétrarques ne cessèrent, pendant les quelques années qu’elle dura, de s’éliminer mutuellement : on vit même sept "Auguste" simultanément. En 324, Constantin, fils de Constance Chlore, se débarrassa du dernier de ses concurrents, Licinius, lequel avait succédé à Maximin Daia en Orient. Toutefois, il est probable que, dans son esprit, Rome(3) restait le centre et la capitale de l’Empire et d’ailleurs Constantinople, sous son règne, n’eut pour la gouverner qu’un simple proconsul et un Sénat dont les sénateurs n’étaient pas, à la différence de ceux de Rome, dits "clarissimi" et, sur le plan religieux, un simple évêque suffragant du métropolite d’Héraclée.

La division entre l’empire d’Orient et celui d’Occident, esquissée sous Dioclétien et jusqu’en 324, devait, presque accidentellement, reparaître en 395 quand Théodose Ier conféra le titre d’Auguste à ses deux fils, non comme empereurs de deux empires distincts, mais comme coempereurs se partageant la charge d’un empire unique, les décisions étant prises en leurs deux noms. Les deux empereurs qui régnèrent simultanément continueront longtemps à se considérer comme Romains et il faudra attendre Tibère II (578-582) pour trouver un premier empereur d’origine grecque.

Cependant, sous les coups de ce qu’on appellera les invasions barbares, caractérisées bien plus souvent par une infiltration progressive de populations d’origine extérieure à l’Empire que par des invasions brutales(4), la partie occidentale de l’empire romain s’affaiblissait de plus en plus, d’autant que l’armée, composée essentiellement de "barbares", n’avait plus de respect envers l’Empereur dont elle avait été jadis le soutien. Le dernier empereur d’Occident, Romulus Augustule, fut renversé par son généralissime Odoacre qui, par dérision, envoya les insignes de l’Empire à Constantinople.

L’Empire d’Orient, redevenu empire unique, ne jouit cependant d’aucune autorité sur l’Occident, divisé en royaumes "barbares", à l’exception des exarquats de Ravenne et d’Afrique, réorganisés à la fin du VIe siècle. Il est vrai qu’il était lui-même miné par les querelles religieuses qui opposaient les monophysites et les monothélites à l’Église romaine(5).

Un coup plus dur lui fut porté par les invasions arabes, qui après avoir conquis l’Arménie, la Mésopotamie, la Syrie et la Palestine, l’Égypte, mirent une première fois le siège devant Constantinople, siège qui dura quatre ans (674-678) et fut levé grâce à l’invention du "feu grégeois", puis envahirent l’exarquat d’Afrique. Ce fut sans doute une des causes des tribulations de l’Empire après la chute de Tibère III en 711 ; pendant les années suivantes des empereurs éphémères se succédèrent sur le trône, puis une nouvelle querelle religieuse, celle de l’iconoclasme, domina la vie de l’Empire romain d’Orient pendant un siècle et demi (jusqu’au règne de l’impératrice Théodora). Cette crise eut une conséquence aussi durable qu’inattendue : les patriarches de Constantinople prirent l’habitude de rester les agents de la politique impériale, plutôt que de suivre la direction donnée par Rome ou d’avoir une politique autonome. Cette habitude survécut, si curieux que cela puisse paraître, à la conquête ottomane.


(1) "Canonisé" par la vox populi et reconnu par l’Église d’Orient et même par l’Église catholique romaine qui le fête le 21 mai, bien qu’il soit sans doute mort dans l’hérésie arienne.
(2) Ce n’était pas, d’ailleurs, le premier édit de tolérance : citons celui de Galère en 311, qui ne s’appliqua pas à la partie orientale de l’Empire où, au contraire, Maximin Daia continua la persécution de Dioclétien.
(3) Où mourut sa mère, sainte Hélène.
(4) Que les empereurs d’Orient détournèrent d’ailleurs habilement, sans combat, vers l’Occident.
(5) L’empereur Constant II alla jusqu’à emprisonner le pape Martin Ier, puis à le déporter et le laisser mourir de misère.
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