Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau

PINOCCHIO ! - Mardi 10 juin. Première de gala aux Bouffes-Républicains. On donne "Le drame des Retraites". Seul en scène, le Premier ministre articule :

- Le temps de la lucidité démographique est venu.

La droite applaudit. C’est beau comme l’antique. On espère seulement que la question ne sera pas posée aux malheureux enfants du baccalauréat : ça veut dire quoi, la « lucidité démographique » ?

- Voilà trente ans que notre pays ne remplace plus ses générations, poursuit l’orateur.

Un frisson passe. Trente ans. Nous sommes dans les années 70. M. Raffarin ferait-il une allusion perfide à la loi Simone Veil - Chirac permettant aux femmes d’interrompre volontairement leur grossesse et donc de remplacer les générations ?

Il ne semble pas. Impavide, il passe du particulier au général, sans pour autant citer de Gaulle. Il élève le débat :

- La société d’aujourd’hui, la société de demain, c’est la société des réformes.

Sa voix vibre. L’exemple de M. de Villepin est contagieux. Tout en conservant ses allures paternes, M. Raffarin a pris le goût des formules qui résonnent longtemps dans l’âme du peuple. « La société des réformes », voilà qui devrait séduire les socialistes réformistes.

Eh bien, pas du tout ! Le Français de gauche est comme le Français de droite, du milieu ou d’ailleurs. Il est idéologiquement pour les réformes quand il s’agit des autres. Des noms d’oiseaux commencent à pleuvoir de la Montagne. L’un d’eux paraît particulièrement blessant au Premier ministre : Pinocchio !

Et la préférence nationale, qu’en fait-on ? Si l’on commence à ajouter le répertoire européen des insultes au français, il faudra réviser Maastricht.

Dominant sa blessure, M. Raffarin attaque en force sa péroraison. Il assure le pain, la paix, la liberté et les retraites, grâce au travail, à la famille, à la patrie et aux réformes. C’est émouvant. Mais il n’empêche... Pinocchio ! M. Raffarin en a gros sur la patate. Il se touche le nez, machinalement. Un peu voûté, il se rassied.

C’est alors que les communistes et des socialistes se lèvent. A pleins poumons, ils entonnent "L’Internationale" :

Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !

On connaît la suite. Elle vaut le début. M. Raffarin paraît douloureusement surpris et choqué. Je me demande bien pourquoi. Voilà plus d’un siècle que les socialistes et les communistes chantent "L’Internationale", tantôt ensemble, tantôt chacun de son côté, à l’unisson ou en canon, salon la tactique du jour. Voilà plus de cent ans que dans toutes leurs réunions, manifestations, défilés, grèves, légales ou illégales, voire insurrectionnelles, et jusqu’aux fins de banquets, socialistes et communistes ne ratent jamais une occasion d’exhorter les forçats de la faim à faire table rase du passé. Ce rituel est entré dans les moeurs. Il ne scandalise plus. On sourit même lorsque les enfants lèvent leurs petits poings en scandant :

Ni Dieu, ni César, ni Tribun !

"L’Internationale" n’a pas empêché le citoyen Raffarin et ses amis de faire alliance avec ces chanteurs contre le Front national et le MNR. Mieux vaut un candidat qui chante "L’Internationale" qu’un candidat qui chante la "Marseillaise". C’est la consigne du B’naï Brith. Le président Chirac entend qu’elle soit strictement observée. Alors, pourquoi le Premier ministre est-il consterné quand ses alliés de 2002, qui seront ses alliés en 2004, se lèvent dans l’hémicycle et chantent :

S’ils s’obstinent ces cannibales
A faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux !

M. Raffarin aurait-il oublié que la gauche a le monopole du choeur ?

L’INTERNATIONALE - Les socialistes se présentent volontiers comme des hommes de progrès aux yeux fixés sur l’avenir. Leur hymne est pourtant bien ringard. Il date. Il fut écrit en 1870 par un républicain nommé Eugène Pottier, qui avait failli être une victime de la Deuxième République. En juin 1848, celle-ci avait chargé le général Cavaignac de mater les ouvriers. Pottier en faisait partie. La répression fut sévère : des milliers de morts, onze mille arrestations, quatre mille déportations en Algérie. Le général Cavaignac était un républicain de la pire espèce. Il avait de qui tenir. En 1793, son père, Jean-Baptiste, membre de la Convention, vota la mort sans sursis de Louis XVI et ordonna l’exécution des jeunes filles royalistes de Verdun. Bon sang ne saurait mentir.

Le même phénomène se reproduisit en 1871. Le républicain Pottier fut à nouveau victime de la répression de la Commune. Ordonnée par le républicain Adolphe Thiers, et conduite par Mac-Mahon, le futur premier président de la Troisième République, l’épuration fut sauvage : vingt mille morts, trente-huit mille arrestations, sept mille cinq cents déportations en Nouvelle-Calédonie. Pottier ne dut son salut qu’à la fuite. Il réussit à filer en Angleterre, resta dix ans en exil, profita de l’amnistie de 1880 et revint au pays vivre de son métier de dessinateur sur étoffe et de "L’Internationale".

Celle-ci était alors déclamée. Ce n’est qu’un an après la mort d’Eugène Pottier, en 1887, que Pierre Degeyter, ouvrier tourneur sur bois à Fives-Lille, et membre de la chorale "La Lyre des travailleurs" composa la musique qui allait faire le tour du monde. Son succès fut colossal. Traduite dans toutes les langues, elle devint même l’hymne national de la Russie soviétique, après la révolution bolchevique de 1917, fille de la Révolution française, ne l’oublions pas.

Dans nos milieux, je croyais être le seul à connaître l’intégralité de "L’Internationale" jusqu’au jour où je rencontrai Jean-Marie Le Pen. Comme moi il savait par coeur ses six couplets, sans oublier le refrain, bien sûr. La lutte finale n’est jamais finie.

RAFFARIN’S BLUES - Quarante-huit vers de mirliton furieux ! Un jour de mai 68, debout sur un banc du boulevard Montmartre, nous les avons chantés tandis que défilait le long cortège des camarades syndiqués, en grève de solidarité. On l’oublie trop souvent. Les étudiants n’étaient pas les seuls à faire les zigotos. Dix millions de salariés avaient débrayé. Ils ne voulaient pas manquer le pince-fesse protestataire. Ils manifestaient contre de Gaulle qu’ils avaient plébiscité le 28 septembre 1958. Oui : 80 %. Non : 20 %. Comme Chirac a été plébiscité l’an dernier. Les mêmes chiffres...

Je nous verrai toujours sur ce banc : hilares, inépuisables, toute la lyre (des travailleurs) :

La terre n’appartient qu’aux hommes,
L’oisif ira loger ailleurs...

- Où ? demandait l’un.

- En banlieue, répondait l’autre.

La manif, qui s’arrêtait autant qu’elle avançait, applaudissait. Ce doit être la seule fois que l’extrême gauche a applaudi Le Pen. Elle reprenait au refrain, car elle ignorait les couplets. Elle riait, comme on rit au "Grand meeting du métropolitain".

Au temps du capitalisme sauvage, de la journée de dix heures, des enfants exploités dans les fabriques par des patrons qui se croyaient de droit divin, des grèves terribles : Carmaux, Decazeville, Anzin, du 1er Mai de Fourmies raconté par Drumont, "L’Internationale", malgré ses niaiseries anarchistes, avait des accents pathétiques.

Aujourd’hui le pathétique est devenu comique !

Quand on voit le révolutionnaire Blondel, rubicond et replet derrière son havane, comme s’il sortait du festin, se déguiser en « forçat de la faim », quand on découvre Strauss-Kahn en « damné de la terre », alors qu’il facturait 600 000 francs les conseils qu’il donnait aux camarades de la Mutuelle, on ne peut qu’être secoué d’une intense rigolade.

C’est ce qu’aurait dû faire M. Raffarin. Au lieu d’être poussé à l’hilarité par ce concert de grotesques tartuffes, il a été affligé de s’entendre comparer aux « rois de la mine et du rail, hideux dans leur apothéose ». Il a perdu son self-control et ses recommandations de prudence : pas de remous, pas de vagues, on la joue modeste, entre deux mots choisis le moindre, pas de polémique, c’est la tactique Raffarin. Meurtri par l’incident du matin, le soir, il avait oublié ses propres recommandations. Dans une réunion de militants, il déclarait :

- Les socialistes, il me semble qu’ils préfèrent leur parti à la patrie.

Le malheureux ! Qu’avait-il proféré là ! Il avait pourtant des excuses. Il parlait sans notes, dans le noir. Des démocrates, partisans des Lumières, avaient coupé l’électricité. M. Raffarin ne pouvait plus lire son discours. Cela méritait l’indulgence du Tribunal révolutionnaire. T’as qu’à croire, comme disait l’abbé Grégoire. Dix minutes plus tard, le propos incendiaire courait sur les radios. L’indignation montait. Après la marée noire, c’était la marée rouge. Lors de l’émission "Questions (pour un champion) au gouvernement", Hollande suffoquait. Il n’a pourtant jamais manqué d’air. Des excuses ? C’était lui qui en exigeait du Premier ministre, sinon les socialistes quittaient l’Assemblée. Fabius, qui supporta toute l’affaire du sang contaminé, un peu pâle mais impassible, se tordait les mains de douleur. C’était une honte ! Il exigeait réparation, au nom de nos martyrs et des grands Ancêtres qui étaient plus grands que ceux d’aujourd’hui.

- Retirez, criait-il, retirez.

M. Raffarin ne retirait rien, mais il paraissait accablé. Visiblement il vivait une tragédie républicaine de force 8 sur l’échelle de Baudin, ce député qui mourut sur une barricade pour la Démocratie et 25 francs par mois, environ 4 euros, c’était en 1881, il ne connaissait pas Alfred Sirven.

Tout à son tourment, le Premier ministre ne songeait pas à interroger les responsables du coût de la grève. Il ne songeait pas à prendre l’engagement solennel que cette fois les jours de grève ne seraient pas remboursés, pour amoindrir le déficit causé. Il ne s’excusait pas, mais il présentait ses respects. Le mot revenait dix fois. Respectez-moi car je vous respecte. Je vous ai compris, mais comprenez-moi. Il avait le blues démocrate. C’est le système qui veut ça. Quelle que soit la gravité de la situation, il faut d’abord penser aux prochaines élections.

François Brigneau
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