Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 - pp. 10 et 11
Sur les routes de Chartres
Deux pélés et dix-mille tondus

Vers 16 h 30, lundi de Pentecôte, 9 juin, les bannières, les soutanes, les enfants et les chants du pèlerinage de Chartres paraissent au pied du Sacré-Coeur. Bouche bée, des milliers de touristes du monde entier contemplent cette apparition de la vraie France qui ne figure pas dans leur programme (lourde erreur commerciale). Et puis la plupart d’entre eux se mettent à applaudir.

D’autres milliers de touristes grouillent dans la basilique, jouant avec les machines à sous de la Monnaie de Paris (qu’avez-vous fait de la maison de mon Père ?). Alors le cortège catholique, chapitre par chapitre, scouts marins après délégation de Versailles ou d’Irlande, descend dans les immenses jardins du Sacré-Coeur, qui lui a été réservé.

7 000 pèlerins ! Et ce n’est pas un chiffre à diviser par le coefficient préfectoral : les organisateurs précisent, par exemple, qu’ils accueillent 100 Wallons et 141 Flamands !

En plein soleil, la messe va durer deux heures. De l’autre côté des grilles cadenassées, le camelot du Libre Journal patiente en bavardant avec une dizaine d’amis, connaissances et abonnés venus flairer l’encens, ou attendre tel pèlerin à la sortie...

Ça y est, ils sortent. Un torrent. « Demandez "Le Libre Journal", très beau, très cher ! » Ce slogan retient peu l’attention des marcheurs épuisés, blancs de sueur séchée, et même boitant bas, pour beaucoup...

« Guérison miraculeuse de vos ampoules par simple application du "Libre Journal" ! » Le camelot ne lance pas ce cri sans appréhension : ils sont 7 000, ces fanatiques, et si un seul prend la mouche, la loi de Lynch pourrait bien entrer en vigueur... Voici d’ailleurs un curé en soutane, chauve, qui s’approche... Il lance :

- Mais est-ce que ça fait repousser les cheveux, Le Libre Journal ?

Patrick Gofman
***

Dimanche, neuf heures du matin. Au croisement des départementales 61 et 906. À cent mètres au nord, le pélé Chartres-Paris s’engage sur la grand’route sous la garde vigilante de scouts qui, avec des gestes larges, attirent l’attention des automobilistes, et de plots inlassablement posés le long des bas cotés avant le passage des pèlerins et ramassés aussitôt après pour être reposés plus loin. On pense à ces bénévoles dont le pèlerinage n’est qu’un incessant va et vient motorisé, dont les génuflexions servent à ramasser le matériel, dont le service est la préparation des sites et leur nettoyage, dont les bannières sont les toiles des tentes et les chapelets des instructions sans cesse réitérées.

Au sud, le pélé Paris-Chartres se rassemble pour la messe.

Deux cents mètres (et un sacre) les séparent mais ce sont les mêmes visages, les mêmes bannières, les mêmes scouts, les mêmes soutanes.

Entre les deux, momentanément indifférents à la noria des voitures de service des deux cortèges, les Martyrs de septembre se sont rituellement réunis (c’est-à-dire unis de nouveau, comme jadis) autour d’un feu allumé dans un sous-bois dégagé.

La bannière portée des années durant par Jean Nouyrigat rappelle que notre christianisme est avant tout celui de l’Incarnation et des Noces de Cana. Dounaiev, plus géant des steppes que jamais, jette sur le grill immense posé sur un feu (d’enfer ?) des longes de porc. Hélène Grimaldi, distribue des tranches de pain. Le Père Alain, de Riaumont, affronte la fumée, stoïque sous les rafales de compliments que lui vaut le sermon qu’il vient de prononcer. Jacques Arnoult, chef de chapitre, ressemble plus que jamais à un centurion des légions de Saint Michel. Ferme et droit, amical et chaleureux, donnant dans un porte-voix superfétatoire des instructions que lui-même ne semble pas pressé de suivre. Jean-Romée Charbonneau rayonne : il donne des nouvelles de ses deux aînés, légionnaires, et couve du regard le cadet qui le dépasse d’une bonne tête. Les Parmentier sont là aussi avec leur fils immense également. On réalise qu’on a vu naître ces jeunes géants, qu’on a connu bébé la jolie demoiselle qui tend un verre de vin. Le pélé a vingt ans. Tout le monde est là.

Pourtant non, il manque quelqu’un. On regarde machinalement autour de soi, étonné de ne pas entendre le légendaire « tiens, bois un coup ! » et puis on se souvient, en reconnaissant Denise, tout de noir vêtue mais apaisée et causant doucement avec les amis qui l’entourent : il y a une semaine, déjà, que Jean Nouyrigat est arrivé au bout de son pèlé à lui.

Serge de Beketch
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