Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 - p. 15
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Les poissons souffrent-ils ?

Paul est en pleines révisions de philo.

- L’homme, disait Poincaré, est un éclair entre deux néants.

- Je refuse ! crie Colombe, je refuse. Ton Poincaré est un méchant pessimiste ! L’homme a une âme qui n’est pas entre deux néants, mais qui est éternelle.

Paul est en pleine crise de matérialisme :

- L’homme vient d’un spermatozoïde du père et d’un ovule de la mère. Tous les autres, les millions d’autres sont appelés à disparaître. Où est l’âme, là-dedans ?

- Dieu, dit Colombe, ça ne te suffit pas ?

- Non, dit Paul tristement, ça ne me suffit pas. Quand tu liras "Les Métamorphoses" d’Ovide, Colombe, tu verras que sa création du monde ressemble à celle de l’Ancien Testament, et moi (il s’ébouriffe les cheveux à deux mains) ça me rend fou. Les hommes ont besoin de contes, voilà, ils ont terriblement besoin de contes.

- Blasphémateur, Paul ! Blasphémateur, dit mon cher abbé Godolias. Les contes dont tu parles sont le creuset de l’humanité.

- Alors, racontez-moi le creuset de l’humanité, demande Colombe et Godolias commence :

- Au commencement était le Verbe...

***

Les belles phrases de la Bible apaisent Paul et réconfortent Colombe. Comme toujours, je ne me lasse pas de les entendre, leur beauté m’émeut.

***

Mais le soir, une fois bordée, Colombe me dit :

- Parle-moi de ton enfance...

Si tu veux le savoir, Colombe, l’hiver 1942 fut terrible. Deux mois de neige et de verglas. Les institutrices demandaient aux élèves d’apporter chacune tous les jours un boulet de charbon ou un morceau de bois selon la vocation du poêle de la classe. Nous, les enfants, étions dans l’enchantement des gouttières transformées en stalactites grosses comme des troncs d’arbre et dans le supplice des engelures causées par le froid, malgré les grosses chaussettes tricotées dans les brodequins en cuir bouilli à semelles de bois. J’en ai encore une paire à la maison, trouvée dans le grenier. Ces engelures étaient terribles. Nous frottions nos pieds endoloris à la récréation en pleurant presque. Et puis, à la sortie, nous courions aux merveilleuses stalactites d’un blanc pur, translucides et cassantes comme du bois sec, pour les sucer. C’étaient les seules glaces que nous connaissions avec le pain de la glacière de la cuisine, intouchable, celui-là.

C’est cet hiver-là que ma petite soeur choisit pour naître. Son berceau avait été orné d’après un modèle de "Marie-Claire" que j’ai retrouvé beaucoup plus tard : adorable. Tout en volants d’organdi rose. Ma mère avait dû dépenser tous ses tickets de tissu pour ce berceau. Je passais des moments entiers près du bébé, émerveillée de sa perfection, depuis les minuscules ongles roses jusqu’aux yeux verts de mer, mais de ce côté-là, on pouvait faire confiance à Maman, qui était une institutrice consciencieuse. Elle n’avait rien oublié.

***

Un quotidien pose une question saugrenue : « les poissons souffrent-ils ? » Mais, mon pauvre ami, vous n’avez donc jamais été à la pêche ?

Vous n’avez pas vu les poissons ouvrir et fermer leur bouche, battre des ouïes, frapper de la queue et sauter dans le bateau ? Je sais bien qu’on veut nous faire croire que la souffrance est fille de la conscience, cela arrangerait les tenants de l’avortement, mais cela ne prend pas si le poisson souffre. Le foetus aussi. S’il suffisait d’avoir un niveau de conscience pour souffrir (aucun dauphin au monde ne vous croirait), aucun bébé au monde ne pleurerait quand il a mal. La souffrance n’est pas une invention du cerveau, c’est une évidence physiologique mais il y a des gens, apparemment, que cela arrangerait de ne pas le croire. Un ami me dit que de grands laboratoires de beauté, style anti-rides, utilisent des broyats de foetus pour leurs produits, il leur faut donc la matière première et leur intérêt serait de faire croire à la non-souffrance du foetus. Je n’arrive pas à le croire.

J’ai donné à ma soeur l’excellent livre de Simone Bertière : "Marie-Antoinette, l’insoumise", chez Fallois. Un gros pavé rempli de faits et d’anecdotes passionnants. Simone est une historienne de premier ordre et je m’honore de son amitié. Elle est déjà l’auteur d’une collection qu’on trouve en livre de poche sur les reines de France depuis les Valois et Anne de Bretagne. Et plonger dans ces biographies est un régal.

Je signale aussi un charmant petit livre de souvenirs à la NRF par le fils de Marc Chagall : "Quatre pas dans les pas d’un ange".

***

- J’aime beaucoup que tu parles de moi, dit Paul, tu ne parles pas assez de moi dans tes chroniques. J’étais pourtant un petit garçon intéressant !

Une anecdote de ce modeste enfant me revient : un soir de Noël, à table, il y avait du foie gras truffé. Paul, trois ans, le recrache en s’écriant :

- Je n’aime pas du tout cette nouilliture !

Depuis, son goût s’est affirmé.

Je m’aperçois que cette chronique est très décousue, mais c’est un peu comme la vie : une conversation entre amis - cela me console.

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