Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 - p. 17
Histoire à l’endroit
par Anne Merlin-Chazelas
Une croisade contre les chrétiens d’Orient

Malgré la victorieuse défense de Constantinople contre les Arabes par Léon III et sa contre-offensive, continuée par Constantin V, dans tout le Moyen-Orient, l’empire restait d’autant plus fragile que Ravenne, conquise par les Lombards, lui avait échappé, sans parler des incursions bulgares.

La querelle iconoclaste avait laissé des traces durables : déçus que la nouvelle reconnaissance des images n’ait pas été accompagnée de vengeance, les anti-iconoclastes se révoltèrent, avec l’appui du pape, contre leur patriarche Photius, fort modéré et grand savant, mais parvenu au trône patriarcal par des méthodes douteuses, et qui n’hésita pas à entrer en voie de schisme (869-879), première fissure préludant, de fort loin, au grand schisme d’Orient.

Dans l’intervalle, sous la dynastie macédonienne qui réussit à se maintenir, par des successions régulières, pendant deux siècles, l’empire byzantin allait connaître sa plus belle période, malgré des guerres continuelles, notamment contre les Arabes et les Bulgares.

L’union religieuse avec Rome avait toujours été fragile, nous l’avons vu. La déchirure était d’autant plus sensible que les empereurs byzantins considérèrent comme une offense personnelle et un geste d’hostilité le couronnement de Charlemagne comme empereur d’Occident par le pape, le jour de Noël de l’an 800.

La rupture définitive intervint peu avant la fin de la dynastie macédonienne, en 1054 (il y aura neuf cent cinquante ans l’an prochain) quand le patriarche Michel Cérulaire décida de ne plus reconnaître l’autorité de Rome.

Les années suivantes furent catastrophiques pour Byzance : une attaque des Seldjoukides écrasa et fit prisonnier l’empereur Romain Diogène (1071), et s’assura d’une grande partie de l’Asie Mineure, ce qui provoqua une longue période d’anarchie jusqu’à l’avènement de la dynastie Comnène, qui refit de Byzance une grande puissance, malgré la perte de l’Italie du Sud et de la Dalmatie. Mais si les musulmans reculent définitivement en Espagne où les rois d’Aragon et de Castille mènent la « Reconquista » et provisoirement au Proche-Orient, conquis par les Croisés (bien qu’en 1158-1160 Manuel Ier ait réussi, malgré l’opposition du royaume latin de Jérusalem, à rétablir sa souveraineté sur Antioche), les Croisades ne sont pas dans l’ensemble favorables à Byzance, qui, comme schismatique, n’a en Occident que des ennemis ; les voies commerciales vers l’Orient ne passent plus obligatoirement par elle, mais bien par la Syrie ; bientôt l’empire perdra une bonne partie de son étendue, Chypre allant aux Lusignan, un nouvel empire bulgare, aussi hostile que le premier, se créant avec Jean Asên Ier.

Devenu, déjà, « l’homme malade », l’empire byzantin semblait promis au premier qui oserait s’y attaquer. Ce fut non pas un souverain d’Europe, mais le doge de Venise, Enrico Dandolo, qui réussit, sous prétexte de rétablir un empereur déposé, à détourner la quatrième Croisade contre Constantinople. La ville fut prise et affreusement saccagée(1) (13 avril 1204), une grande partie du butin étant rapportée à Venise, qui s’octroya également les principaux ports, la plupart des îles et une partie du territoire même de Constantinople.

Mais l’empire était si décomposé que la prise de la capitale n’impliquait pas la domination de l’ensemble du territoire : on vit une grande partie de celui-ci se constituer en royaumes indépendants, tandis que Baudouin de Flandres était élu empereur et faisait du territoire byzantin subsistant une mosaïque de principautés attribuées à des Croisés (Thessalonique, l’Achaïe, etc.). Cette situation ne devait guère durer qu’un an, en raison d’une invasion bulgare dont les ambitions étaient attisées par l’évidente faiblesse de ce qui restait de Byzance.

On put cependant croire un instant à la reconstitution de l’unité de l’Eglise, quand le clergé de Constantinople écrivit au pape Innocent III pour lui proposer sa soumission, sous des conditions fort anodines : le pape, malheureusement, crut ne pas devoir répondre et le clergé imposa un empereur, Théodore Lascaris, qui sut rétablir la situation, malgré la rivalité qui l’opposa à l’empire « latin » et à des concurrents, Michel puis Théodore Ange et, surtout, au tsar de Bulgarie Jean Asên II, qui l’écrasa en 1230 à Klokonitsa.

(A suivre)


(1) Il ne faut pas s’étonner de ces actions entre chrétiens : elles furent fréquentes, et l’on vit même, plus de trois siècles plus tard (1526-1527), l’empereur Charles Quint laisser ses lansquenets mettre à sac Rome et l’occuper près de deux ans, obligeant le pape Clément VII à se réfugier au Château Saint-Ange.
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