Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 - pp. 20 et 21
C’est à lire
Jean Norton Cru, le Faurisson
de la Grande Guerre

Les éditions du Seuil ont récemment publié un bien curieux livre sous la plume de Frédéric Rousseau, maître de conférences d’histoire contemporaine à l’université Paul Valéry de Montpellier : Le Procès des témoins de la Grande Guerre / L’affaire Norton Cru. Il s’agit d’une enquête universitaire sur l’ouvrage très controversé de Jean Norton Cru, Témoins, paru en 1929 et laissé rapidement dans l’oubli jusqu’à sa réédition en 1993 qui ranima les plus vives controverses.

Rousseau pénètre si profondément dans l’ouvrage de Norton Cru qu’il est parfois difficile de trouver la ligne de partage entre l’auteur de Témoins et son porte-parole.

Frédéric Rousseau dresse le portrait de cet ancien combattant écrivain qui, révolté par les nombreuses oeuvres de fiction parues au lendemain de l’armistice, exprime sa colère contre « les littérateurs coupables à ses yeux de faire carrière sur ce sujet sacré ».

Né en 1879 en Ardèche dans une famille protestante - le père est pasteur et la mère d’origine anglaise - Norton Cru passa sa prime jeunesse dans une île du Pacifique. Fort marqué par l’Affaire Dreyfus durant ses deux dernières années de lycée, il gagne les Etats-Unis pour y enseigner le français. En août 1914, répondant à l’ordre de mobilisation générale, il rejoint la France et atteint le front et la guerre réelle dès octobre 1914 : « C’est le choc terrible ; un choc sous l’effet duquel sa conception livresque des actes et des sentiments du soldat au combat vole en éclats. » Et de citer Norton Cru : « Notre baptême du feu fut une initiation tragique [...]. Sur le courage, le patriotisme, le sacrifice, la mort, on nous avait trompés et aux premières balles nous reconnaissions tout à coup le mensonge de l’anecdote, de l’histoire, de la littérature, de l’art, des bavardages de vétérans et des discours officiels. » Cette découverte du « mensonge » sera à l’origine de Témoins. Retourné aux Etats-Unis, il y travaille dès 1922 et le publiera en 1929 dans une petite maison d’édition à Paris, après de nombreuses vicissitudes. Pour Norton Cru, « quand on est combattant il ne faut pas écrire de roman de guerre ». De la fiction à la désinformation il n’y a qu’un pas ; Norton Cru a donc choisi le témoignage comme source de vérité, refusant toute mise en scène susceptible de dénaturer les expériences individuelles. C’est ainsi qu’il récuse Barbusse le communiste et Dorgelès le romancier avec lesquels il entrera rapidement en guerre.

Droit à l’histoire pour la "piétaille"

Rousseau montre avec justesse comment Norton Cru définit le témoin : « tout homme qui fait partie des troupes combattantes » et non pas « le soldat prisonnier, le général commandant le corps d’armée [...], ni tout le personnel du GQG ». Norton Cru crée le statut de témoin qu’il ne veut plus voir cantonner aux prétoires ; il invente un droit nouveau : le droit à l’histoire pour la « piétaille ».

L’auteur de Témoins avoue avec simplicité qu’il n’a pas acquis sa méthode et ses outils de recherche sur les bancs de la faculté. Alors comment s’y prend-il ? D’abord, une masse considérable de témoignages de combattants, qu’il recoupe systématiquement, lui fournit une charpente solide. S’y ajoutent, précise Rousseau, « des recherches ponctuelles sur la campagne de chaque auteur afin de déterminer ses fonctions, son grade, son unité, la durée de son séjour au front ». Bref, pour reprendre Norton Cru lui-même : « Avait-il qualité pour parler en témoin ? »

C’est ainsi qu’il est persuadé que son livre permettra de mieux connaître la guerre et constituera une arme dissuasive pour le maintien de la paix. En dévoilant le vrai visage de la guerre, il s’institue dépositaire de la « vérité historique » qu’il entend brandir contre le mensonge officiel. Ce combat pour la paix, Norton Cru le croit réalisable, d’autant plus qu’il écarte l’idée selon laquelle la violence gratuite, le meurtre seraient fréquents à la guerre : « On voit mourir beaucoup plus souvent qu’on ne voit tuer. La grande majorité des morts ne sont pas causées par l’infanterie, par l’homme qui frappe à courte distance, qui voit sa victime ; elles sont dues à une cause anonyme, impersonnelle, à l’obus, à la gerbe mathématique de la mitrailleuse. » Il ne craint pas d’affirmer que « le corps à corps n’eut jamais ou presque jamais lieu » et « la mêlée compacte est encore l’épisode favori du peintre de batailles et du romancier [...] ».

C’est pour de tels propos que la sortie de Témoins a fait l’effet d’une bombe. A l’exception de La Victoire et de Candide, la presse en général se montre réticente à parler du livre. Mais, objets d’un classement sévère par Norton Cru, les écrivains cités sont vexés et finissent par réagir : H. Barbusse se déchaîne et en appelle à R. Dorgelès qui l’assure de sa solidarité ; l’un et l’autre se livrent à de violentes attaques contre l’agresseur qui, il faut le dire, ne les a pas ménagés. Ce dernier résiste avec panache, s’en tenant à la précision des témoignages et déniant toute véracité à l’effet littéraire, au risque, parfois, d’avoir tort.

Rousseau consacre à ces polémiques de nombreuses pages passionnantes qui, au-delà des querelles, montrent la virulence de l’époque (1930) exprimée par voie de presse. Ce sont d’ailleurs ces prises de position qui assureront la publicité de Témoins. La diatribe terminée, d’autres s’empareront du livre « pour le discuter et finalement le faire vivre ». « Des questions essentielles, celle de la véracité des témoignages, de la vérité historique, du combat pour la paix, ainsi que celle du rapport entre témoignages et littérature, sont longuement abordées et débattues » et c’est ainsi que Rousseau, sans le vouloir, ouvre le débat sur le révisionnisme historique d’aujourd’hui. Il ne peut d’ailleurs pas y échapper : Norton Cru, avec son livre Témoins et ses « onze conditions de la véracité du témoin du front », met en perspective l’école révisionniste de la deuxième moitié du XXe siècle.

C’est sur ce point que le livre de Rousseau est curieux.

Barbusse et Dorgelès déchaînés

Dès son introduction, l’auteur prend ses distances à l’égard de ce qu’il appelle « le négationnisme » mais le lecteur qui connaît le chef de file de cette école, le professeur Robert Faurisson, pour l’avoir découvert, par exemple, dans les colonnes du Libre Journal, ne manquera pas d’être frappé par le grand nombre de similitudes entre l’auteur de Témoins et le professeur Faurisson :

- Nés l’un et l’autre dans une famille de sept enfants très croyante, une mère d’origine britannique, leur prime jeunesse hors de la métropole, des difficultés d’adaptation dans des écoles françaises à leur retour, marqués, chacun, par un grand événement (l’Affaire Dreyfus pour Norton Cru, l’Epuration pour Faurisson), tous deux professeurs de français, prétendant, l’un et l’autre, avoir découvert le « Grand Mensonge », ressentis comme des monstres froids et dénués de sensibilité, se présentant comme des messagers de la paix, ils ont, dans leur vie de chercheurs, un objectif commun : pour Norton Cru « la véracité », pour R. Faurisson « l’exactitude » et surtout ils affichent la même méthode, qui d’ailleurs leur sera reprochée communément : l’excès de la recherche du détail exact qui les « entraîne de la critique méthodique à l’hypercritique pointilleuse et ridicule ». Ils connaîtront enfin, l’un comme l’autre, d’immenses difficultés à se faire publier, pour aboutir, Norton Cru, dans une toute jeune maison d’édition, Les Etincelles, dirigée par Marcel Bucard, très marqué à droite, et R. Faurisson dans une maison d’édition confidentielle d’ultra-gauche, La Vieille Taupe.

Ces similitudes expliquent peut-être pourquoi Rousseau, qui se veut le défenseur de Norton Cru et surtout le propagateur de Témoins alors que ce dernier est accusé par certains d’ « avoir ouvert la voie au négationnisme », ne se livre à aucune critique objective de ceux qu’il appelle les « pseudo-historiens » et qu’il condamne sans appel. Rousseau s’aventure néanmoins à citer Bardèche, Rassinier, Guillaume et Roques mais se garde bien de nommer Faurisson, qui, comme on le sait, spécialiste universitaire de la critique de textes, s’est beaucoup intéressé aux témoins et aux témoignages.

Jean Norton Cru ne renaît qu’en 1993, soit soixante ans après la publication de Témoins, avec une réédition réalisée sous l’égide du secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants. Attendons paisiblement 2040 pour que les éditions du Seuil ou Gallimard publient les Ecrits révisionnistes de Robert Faurisson !

René Schleiter

Frédéric Rousseau, Le Procès des témoins de la Grande Guerre / L’affaire Norton Cru, Seuil, Paris mars 2003, 320 pages, 21 neuros.
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