Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 296 du 19 juin 2003 - p. 22
Traditions
par Michel de L’Hyerres
"Le mariage de Figaro"

Passer d’un événement hautement politique, c’est-à-dire concernant le gouvernement de la Cité, à savoir le Congrès de FN à Nice(1), au fait divers que représente la production à l’Opéra-Bastille des "Noces de Figaro" de Mozart(2), semble une fantaisie mais la pièce de Beaumarchais, vaudeville politique dont l’opéra est tiré, recèle une place importante dans le déclenchement de la Révolution, donc la chute de l’ancienne société dont nous ne sommes toujours pas remis.

Car ce fameux événement auquel on attribue d’ordinaire des causes rationnelles, me paraît de plus en plus découler de deux motifs essentiels : d’une part la légèreté française incarnée dans le personnage de Figaro, c’est-à-dire de Beaumarchais lui-même, et d’autre part un désir de mort qui conduit à tuer son prochain ou à défaut soi-même.

Ce qui se passe d’ailleurs actuellement... la légèreté, c’est-à-dire la sottise, menant irrésistiblement à la ruine !

La centralisation administrative française commencée sous Philippe Le Bel et presque achevée sous Louis XIV avait construit ce royaume merveilleux à la fois unitaire et divers : la France, d’abord Fille aînée de l’Eglise puis, peu à peu, menée par une bureaucratie athée, rationnelle et matérialiste. Sous l’ancien régime, ce qui nous ramène à Beaumarchais, le pouvoir culturel, substitut de l’autorité ecclésiale, se confondait avec le pouvoir tout court, celui du roi de France localisé à Versailles, dans la chambre du Roi, centre de décision et, plus largement par ses ministres et sa Cour.

C’est ainsi que cette pièce explosive, "Le mariage de Figaro" achevée dès 1778 avait reçu à la Comédie Française un accueil triomphal mais, malgré l’avis favorable de la censure, le roi Louis XVI qui avait senti le péril, l’interdit de représentation, considérant qu’elle manifestait "... une inconséquence dangereuse".

Mais l’entregent et l’obstination de Beaumarchais vont peu à peu triompher des obstacles, d’autant que la Reine avait déjà joué la Rosine du "Barbier" sur les planches du Trianon... et connaissait bien le "Mariage" que sa première femme de chambre, madame Campan, lui avait lue. Le roi refuse à nouveau lorsque son frère, le comte d’Artois, futur Charles X, veut faire jouer la pièce à Versailles en juin 1783 mais cède contre toute attente en septembre pour une représentation en privé chez le comte de Vaudreuil ! Le "collectif" du pouvoir culturel, la Cour, ces têtes légères, avait donc signé par cet acte symbolique lourd de conséquences, son arrêt de mort et celui du Roi, pourtant parfaitement conscient du danger...

Légèreté fatale...

Dans le même temps, musicien lui-même, Joseph II, empereur d’Autriche et frère de Marie-Antoinette, après avoir fermement interdit en 1785 le "Mariage" en traduction allemande dans ses Etats, autorisait à Da Ponte, le librettiste de Mozart, la composition en italien des "Noces de Figaro" qui fut achevé et créé le 1er mai 1786 à Vienne. Da Ponte avait gommé de la pièce de Beaumarchais, pour son livret, toute connotation révolutionnaire et licencieuse, toute allusion par trop antinobiliaire et, par voie de conséquence, toute critique indirecte de la société monarchique de droit divin.

Mais le danger de contamination philosophique écarté par Joseph II, philosophe lui-même et "despote éclairé", allait laisser libre cours à une autre révolution, sentimentale celle-là, tout aussi dangereuse, déjà romantique, faisant écrire à Mozart, dans une lettre à son père : « C’est le coeur qui ennoblit l’homme. Je ne suis pas comte, mais j’ai peut-être plus d’honneur au coeur que bien des comtes, et, valet ou comte, du moment qu’il m’outrage, c’est une canaille ! »

C’est déjà Hernani qui s’insurge !

Contestation philosophique et sociale chez Beaumarchais, sentimentale chez Mozart, la légèreté française s’alliant à l’affectivité allemande allait générer le ressentiment, ferment des révolutions qui n’a pas fini de ronger notre société traditionnelle !

Ces importantes réserves étant formulées, il n’en demeure pas moins que "Les noces de Figaro" sont le chef-d’oeuvre d’une époque où la beauté et le goût régnaient encore.


(1) Voir les trois numéros précédents du "Libre Journal".
(2) Opéra-Bastille les 29 juin à 15h et les 2, 4, 7 et 9 juillet à 19h30. Beaumarchais / Le Mariage de Figaro / Larousse. Mozart et Da Ponte / Les Noces de Figaro / L’Avant-scène Opéra / 15, rue Tiquetonne, 75002 Paris (très recommandé).
Sommaire - Haut de page