Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 297 du 28 juin 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau

SUR LA GREVE - La première image dont je me souvienne est celle d’une grève, à Douarnenez, au début des années vingt : j’ai trois ou quatre ans. Nous habitons à l’école. Un potager le jouxte. Je suis assis sur le muret qui le borde. Ma grand-mère maternelle me tient dans ses bras. Elle porte la coiffe de Fouesnant. Comme elle est veuve, les rubans lui pendent dans le dos. C’est la tradition. Son visage est long et triste, avec un grand nez, des yeux gris et doux, où passent parfois des éclairs de férocité. J’aime beaucoup ma grand-mère. Parfois je regrette qu’elle prise, quand elle m’embrasse.

Ma vie commence là. Le soir tombe. En contrebas, au pied d’une sorte de ravin, une sombre procession descend la route de Ploaré. Des drapeaux rouges se déploient dans le vent. La rumeur monte, avec des chants de colère. Soudain, il y a des fouets qui claquent et aussitôt des cris, des clameurs qui nous arrivent, par bouffées. Des lueurs pourpres s’allument, sans doute des torches. On distingue des remous dans la foule. Des grappes d’hommes se forment. Elles s’empoignent. Ça cogne partout. On voit tournoyer des gourdins qu’on appelle pen-bas, en breton. Manifestants, contre-manifestants (« Les jaunes », dira mon père), forces de l’ordre casquées, la bagarre devient générale. Les fouets étaient des armes à feu. Il y a des rafales. Ma grand-mère m’arrache. Je n’ai pas le temps de souhaiter bonne nuit à Arthur, mon lapin préféré, qui grignote à longueur de journée des carottes dans son clapier. Ma grand-mère se met à courir.

- Vite, potic (petit), vite... C’est la révolution !

Malgré le milieu républicain où elle vit, ma grand-mère a la Révolution en horreur. Elle ne lui pardonne pas d’avoir guillotiné Marie-Antoinette et mis au bout d’une pique la tête de Mme de Lamballe. Elle est beaucoup moins sensible avec les lapins.

Le soir beaucoup de personnes s’entassent dans la cuisine qui est la salle à manger, l’atelier de couture de ma mère et la salle de séjour. A travers la cloison, le brouhaha des voix accompagne mon sommeil. Un mot revient : « La grève ». Pour moi, la grève, c’est la petite plage, sous les pins de Plomarc’h, où je vais jouer, à marée basse. Que vient faire la grève là-dedans ?

Mon père m’expliquera, plus tard... La grève, c’est aussi la guerre qui oppose les ouvriers et leurs patrons. Depuis des siècles et des siècles, pour obtenir des améliorations de salaire ou de conditions d’existence, les ouvriers n’ont jamais eu qu’un moyen : pratiquer la cessation collective du travail. Mon père n’était pas qu’un maître d’école de métier. Il était pédagogue de vocation. Il aimait expliquer : la cause, les effets, le pourquoi du parce que, etc. Le mot grève vient de la place de Grève, où les chômeur attendaient l’embauche. La grève est une épreuve terrible. Une fois lancée, il faut tenir. Pour vivre et faire vivre sa famille, le travailleur n’a que le salaire de son travail. S’il ne travaille plus et que la grève dure des semaines, voire des mois, les maigres économies sont vite épuisées. L’argent manque pour l’essentiel : le loyer, le charbon, le pain. On était pauvre. On devient miséreux. Se priver, on peut. Mais les enfants ? Les femmes s’encolèrent. Elles accusent les "meneurs". On arrive à des mots qui ne s’oublient plus. Des ménages craquent. Des esprits s’aigrissent. Des patrons, concurrents du patron frappé par la grève, l’utilisent contre lui. Des partis politiques et même des dirigeants de syndicats s’en servent. Le climat se détériore. Des incidents naissent. Ils dégénèrent entre ceux qui ne veulent pas céder, et ceux qui souhaitent reprendre le travail. Ces derniers l’emportent souvent. C’est dur de rester là, des jours et des jours, à tourner en rond, inutiles, fatigués de ne rien faire, sous l’oeil anxieux de la femme... Il faut alors rentrer à l’usine, avec, dans la tête et au coeur, le désespoir de l’impuissance, l’aigreur que laissent les batailles perdues, la honte d’avoir condamné les siens à la mouscaille, pour longtemps.

- Tu comprends ? disait mon père.

UN ETRANGE PHENOMENE - J’essaye. L’époque va m’aider. J’ai besoin de voir et de voir faire pour savoir et pour faire, pour apprendre et pour comprendre. Je suis empirique, ni organisé, ni organisateur, hélas !...

Maintenant nous sommes à la fin des années vingt. Je vais sur mes dix ans. Nous habitons Concarneau, le berceau de la famille. Déferlant depuis l’Amérique, la lame de fond de la crise balaye le pays. A la grève des ouvriers et des marins répond le lock-out, qui est la grève des patrons. Les usines ferment. Les bateaux restent à quai. Si gaie, si rieuse, quand le poisson donne, pleine de vie et de chansons que les sardinières chantent :

Matelots joyeux
Petits filets bleus

en les rythmant des claquettes de leurs socques de bois, la ville est comme morte, prise à la gorge par un gant de fer. Les commerçants sont obligés de vendre à crédit. Sur les carnets, la liste des emprunts s’allonge. Quand pourra-t-on les rembourser ? Nous sommes des privilégiés. Ma mère quête pour les soupes populaires qui s’organisent. Même pour un enfant épris de littérature et de football, la détresse et la fureur sont sensibles. Un jeudi, en allant sur le port, mon quartier de prédilection, je tombe en plein affrontement. La garde à cheval est massée devant la mairie. Alors que seuls les rassemblements de moins de trois personnes sont autorisés, la foule fait masse autour des halles. Elle grossit de minute en minute. Je ne suis pas plus courageux qu’un autre, mais je suis curieux. Je veux me rapprocher. Je me faufile le long de l’usine de conserve Le Marié. Les clameurs s’élèvent et les chants s’enflent :

Osez, osez le défier
Notre superbe drapeau rouge
Rouge du sang de l’ouvrier (bis).

Un roulement de tambour qui se prolonge établit le silence. Un homme en noir, ceint de tricolore, s’avance. C’est le commissaire de police. Il lit les sommations d’usage. La manifestation était interdite. Si elle ne se disperse pas avant le troisième avertissement, la garde a l’ordre de déblayer. Tambours... Un ! Tambours... Deux ! Tambours... Trois ! Personne ne bouge. Je n’ai plus un poil de sec. D’ailleurs je n’ai pas encore de poils. Premier commandement. La garde dégaine. Pas de réaction ! Deuxième commandement. Sabre au clair ! Frémissements, légers reculs. Troisième commandement. La ligne des chevaux avance au pas. Contact. Elle pénètre dans la mêlée. Les gardes frappent du plat du sabre. Résistance. Hurlements. Ça se met à s’éclaircir. Hennissements. La chasse à courre commence. Fuites éperdues dans tous les sens. Des gens se jettent dans les couloirs des immeubles. Il n’y a pas de code et on ne ferme pas encore les portes d’entrée. Dans la bousculade, des femmes tombent devant moi. Je panique et détale. J’habite à un kilomètre. J’arrive au galop, en nage, surexcité comme le guerrier qui dut courir 40 km pour raconter la bataille de Marathon aux Athéniens et mourut en ayant seulement annoncé la victoire. Ma mère me reçoit fraîchement. Je commence par prendre une paire de claques, où elle exprime toute sa tendresse. Qui aime bien châtie bien. Ma grand-mère proteste.

- Ce n’est qu’un acompte, dit ma mère. Son père lui donnera le solde quand il apprendra que monsieur est sorti, sans demander la permission, pour aller galvauder sur le port, avec des vauriens de son espèce.

Ma mère n’avait pas de respects particuliers pour les paladins antiques et, de toutes façons, les seuls héros reconnus et adulés sont les héros morts.

Je ne sais plus si la menace fut exécutée. En revanche, je n’ai pas oublié l’impression que firent ces deux événements sur l’enfant que j’étais. Ces dernières semaines, en rêvassant dans mon fauteuil à bascule, que j’utilise beaucoup plus que la bicyclette, j’y ai souvent pensé. La grève est un étrange phénomène...

LA FONCTION PUBLIQUE - En France, avant le Second Empire, tous les régimes, sauf un, interdirent les grèves et les "coalitions" de travailleurs dont elle procédaient. Sous la Monarchie, on cite la grève des typographes lyonnais, des compagnons drapiers, des canuts de Lyon, des bonnetiers de Paris, des peintres de Versailles, etc. Ils étaient passibles de peines pouvant aller jusqu’au bannissement. Au nom de la liberté du travail, la Révolution continua d’interdire les "coalitions". Ce fut la loi Le Chapelier (juin 1791). Député breton à la Constituante, il ne tarda pas à être guillotiné, mais pas parce qu’il en était l’auteur...

La loi Le Chapelier, toujours en vigueur, n’empêcha pas Louis-Philippe, le modèle de M. Raffarin, d’avoir près de 400 grèves à réprimer. La Deuxième République sanctionnait toujours le délit de grève et de "coalition" (jusqu’à 3 mois de prison, et 3 000 francs d’amende, sans grâces le 14 juillet). Ce fut Napoléon III - hé oui ! - qui, le premier, autorisa les ouvriers à faire grève sans être poursuivis. Seules les "violences" étaient condamnées.

Durant plus d’un siècle, elles ne vont pas manquer. Je pourrais remplir mon journal pendant un mois en les citant. Contentons-nous d’un rappel. 1947. La CGT a déclenché la grève totale. Le bassin minier est fermé. Près d’Arras, sur trente mètres, les rails de la voie ferrée Paris-Lille sont déboulonnés. Le train arrive. Vingt morts. Une quarantaine de blessés. L’Internationale sera le genre humain.

Le droit de grève vient pourtant d’être inscrit dans la Constitution (1946). Grâce à cette judicieuse disposition, en mai 1968, dix millions de Français pourront faire grève, sans obligations ni sanctions, même les fonctionnaires, et porter, sans danger, au pouvoir gaulliste, un coup dont il ne se remettra pas. Proscrite ou reconnue, la grève appartient au génie français.

Sans trop me prendre la tête, comme dit mon petit-fils Jean-Baptiste (1,90 m), j’ai du mal, pourtant, à trouver normal que des syndicats d’intérêts particuliers mettent la France au pied, pendant un mois et demi, au prétexte que des têtes pensantes, façon Trotskoko Blondel, ne sont pas d’accord sur le projet d’une réforme des retraites que présente, devant l’Assemblée nationale, le gouvernement choisi par le président de la République, plébiscité par 82 % des électeurs (pas moi), l’an dernier.

- C’est légal, dira-t-on. C’est dans la Constitution.

Sans doute. Mais les constitutions changent et la légalité varie. Hier il était illégal de contrarier la naissance. Aujourd’hui il est illégal de contrarier l’avortement. Demandez au Dr Dor. Il en connaît un rayon. Mais puisqu’on en est aux réformes, rien n’empêche de modifier le droit de grève. Qu’il demeure accordé au privé, d’accord. C’est logique. Les deux parties prennent des risques. Le patron perd des affaires. Le salarié perd son salaire. Si le conflit dure, l’Etat devient l’arbitre. Au nom de l’intérêt national, il impose sa solution.

Il en va tout autrement pour la Fonction public. Son patron, c’est l’Etat. Personne ne peut arbitrer. Surtout pas le contribuable. Lui, dans tous les genres de cuisine, il est plumé. Le conflit dure. D’autant plus longtemps que les jours de grève des fonctionnaires leur sont généralement payés. Ce qui ne les empêche pas de demander au privé - qui ne bénéficie pas de ce privilège - de se joindre à eux, par solidarité. Belle mentalité !

Dans ces conditions il ne serait pas inutile de se pencher sur la question, me semble-t-il, si l’on veut éviter que la Fonction publique ne continue à être la Ponction publique.

François Brigneau
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