Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 297 du 28 juin 2003 - p. 10
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La loterie des notes du Bac

A l’approche du jour fatidique des collantes du bac, Le Libre Journal, désireux d’accroître son audience auprès de la jeunesse, a le plaisir de livrer un argumentaire inspiré de l’ouvrage de Ch. Hadji, L’Evaluation démystifiée (ESF), à développer auprès des parents pour expliquer d’éventuelles mauvaises notes.

Selon le Guilford Laboratory of Quantitative Psychology (labo de mesure en psychologie), toute évaluation consistant à attribuer des nombres à des choses, une mesure objective suppose que, une fois définie l’unité, on ait toujours le même nombre lié au même phénomène.

Ainsi, dans le domaine des notations scolaires, l’objet à mesurer est la copie d’un élève et l’instrument de mesure est le correcteur.

Or à l’expérience, il est évident que le rapport entre instrument, objet et résultat n’est pas constant.

Pas de mètre étalon en platine iridié en matière d’examinateur.

N’importe qui peut comprendre que le correcteur qui, juste avant d’ouvrir les copies, a été verbalisé à cent quarante sur l’autoroute ne sera pas aussi bien disposé que la prof qui a rencontré l’amour de sa vie dans l’escalier du lycée.

On a mesuré (bien sûr) la chose en faisant noter une même copie par plusieurs correcteurs. Les notes divergent très largement.

La docimologie (dokimê : examen) a démontré, depuis Henri Piéron en 1963, que l’idée d’examen comme instrument de mesure ne tient pas.

Ainsi la comparaison des notes attribuées aux copies du bac philo de 1955 par trente jurys (dix-sept en série philo, treize en série math) faisait apparaître des moyennes variant de 5,81 à 9,06 pour l’écrit de math, et de 8,30 à 13 pour l’oral de physique. Conséquence : cette année-là, les pourcentages de candidats admis allaient, selon les centres d’examen, de 31 à 53 %.

En 1984, le recteur de l’Académie de Lille, constatant, dans son académie, un taux de réussite au bac inférieur à la moyenne nationale, voulut vérifier si ses élèves étaient effectivement moins bons, ou si ses correcteurs étaient plus sévères qu’ailleurs.

On décida de soumettre des copies déjà corrigées à l’appréciation de nouveaux jurys lillois et d’autres académies.

Les jurys lillois donnèrent une moyenne à peu près identique (7,74 pour l’un, 7,80 pour l’autre).

Le jury de Nancy accorda une moyenne de 8,81.

Celui de Poitiers monta à 9,05.

On parvint donc à la même conclusion qu’en 1955 : la probabilité pour les candidats d’être reçus varie significativement selon les régions.

Les enseignants eux-mêmes ne sont pas à l’abri de ces caprices.

En 1989, le jury du CAPES de math ayant pourvu 82,7 % des postes offerts, celui de lettres modernes 66,7 % et celui d’espagnol seulement 50,2 %, le ministre de l’époque qualifia le jury d’espagnol d’ « excessivement sélectionniste » (à l’évidence, ce ministre-là n’avait pas le CAPES de français...). A ces variations il faut ajouter ce que les spécialistes du beau langage appellent « les espaces de dispersion », autrement dit les limites dans lesquelles les examinateurs bornent leur notation (certains notent de 1 à 19, d’autres de 6 à 13, par exemple).

En 1996, une examinatrice d’anglais dut être remplacée en plein oral : la moyenne de ses notations ne dépassait pas 8, ce qu’elle trouvait plutôt bien puisque son « espace de dispersion » à elle était de 0 à 13).

Quant à la divergence entre correcteurs, elle est, selon les experts, égale ou supérieure à trois points pour la moitié des copies.

Cela touche parfois au grotesque : une copie de Sciences économiques et sociales notée 15/20 à Lille n’obtint que 5/20 à Nancy ; le premier correcteur récompensant « une assez bonne utilisation des documents difficiles », le second sanctionnant des « documents mal exploités ».

Pire encore : en 1994, une élève de terminale à Henri IV à Paris fut recalée avec 1/20 en Philo ; elle était deuxième prix au Concours général de Philo.

Les candidats savent donc ce qu’ils doivent faire : passer le bac à Poitiers ou gagner le Concours général...

Le Libre Journal
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