Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 297 du 28 juin 2003 - p. 13
Derrière l’écran
par Nicolas Bonal
Célébration d’un juif gaulois

« Comment pourrais-je savoir pourquoi il y a eu des nazis ?
Je ne suis même pas fichu d’utiliser un ouvre-boîte !
 »
Woody Allen

Loin de moi l’idée de récupérer le plus grand génie juif libertaire du demi-siècle (avec Goscinny). Mais tout de même...

Je l’ai compris en voyant Zelig pour la première fois. Que l’on soit facho (je préfère "right-wing" mais, en français, "aile droite" fait vraiment trop rugbyman ou poulet), que l’on soit facho, donc, ou que l’on soit juif, on est obligé d’être prudent. De se cacher. De simuler. De s’adapter.

En dépit des apparences, ces deux tribus se ressemblent.

Elles sont les seules à donner un sens à ce monde de goyim, de cochons circéens (Homère était-il juif ou facho ?).

Irréductibles Gaulois ou increvables Super-Bat-Spiderman juifs sont les seuls à savoir que le ciel va leur tomber sur la tête.

Les seuls, de Céline à Woody en passant par Cohen et ADG, à être drôles. Les seuls à être vraiment paranos et conspirationnistes. Parano-conspirationniste ? En une scène, Woody le démontre. Alors qu’il décortique la conspiration qui a conduit à l’assassinat de Kennedy, sa copine, petit juive intello libérale de la côte Est, l’interrompt :

Tu inventes tout ça, parce que tu ne veux plus me faire l’amour !

Idée géniale ! On imagine le puritain Bush à bout de frustration, inventant des islamo-terroristes et lançant ses troupes à l’assaut de Bagdad (Bad gag ! dirait Woody) pour faire oublier aux nostalgiques de Clinton l’effondrement de sa libido d’alcoolo repenti.

Dans Tout le monde dit I love you, chef-d’oeuvre célébrant Paris que nos feddayins salopent alors que l’idolâtrent les seuls cinéastes américains et les Lutéciens de souche, Woody montre bien que les jeunes neocons yankees sont des déments.

Il n’aime pas ces nouveaux gnostico-rationalistes, qu’ils soient juifs ou baptisto-presbytériens. Il n’aime ni les likudniks qui spéculent sur les attentats palestiniens pour renforcer leur pouvoir, ni les WASP qui voudraient obliger le monde entier à croire que Bush is God for you.

Sur les catholiques, en revanche, il a eu à Venise ce mot aimable et, hélas, trop vrai :

C’est la seule espèce fidèle... Avec les pigeons !

Dans Zelig, Woody incarne un homme caméléon qui adopte malgré lui les usages et même les aspects du milieu ambiant : « Chaque fois que j’entends du Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne... » Assistant au Congrès de Nuremberg, Zelig devient donc S.A. Mais ayant interrompu le Führer qui allait « en sortir une bien bonne sur la Pologne », il est poursuivi et arrêté pour être torturé.

L’affaire est ensuite évoquée à la manière d’un Dossier de l’Ecran par un nazi en uniforme que l’on interroge sur l’incident comme on consulterait Hubert Reeves sur la comète de Halley. L’idée de montrer la télé poussant le conformisme médiatiquement correct jusqu’à interviewer un tortionnaire comme n’importe quelle autorité scientifique est d’une drôlerie incroyablement subversive.

Au fond, sous ses dehors tordus Woody est très sain. Assez gaulois, en somme. Dans sa vie comme au cinéma :

- Dans la vie, il préfère une jeunette asiatique à l’anorexique Mia Farrow, définitivement toquée depuis qu’elle a joué la mère du diable dans Rosemary’s Baby ;

- Il proclame son refus de se déshabiller dans les vestiaires des hommes, par peur d’y faire de mauvaises rencontres, « alors que dans les vestiaires des dames... » ;

- Dans un autre film il avoue que, n’ayant pas le physique de Paul Newman, il lui arrive de recourir à des expédients. A une maîtresse qui le félicite pour ses talents amoureux il explique : « Je me suis beaucoup entraîné tout seul »... ;

- Dans un troisième, rabroué par une épouse protestante frigide, vénale et alcoolique, il s’étonne : « Pourquoi me psychanalyser chaque fois que j’ai simplement une envie bestiale de toi ? »

Gaulois, Woody l’est aussi par son pessimisme radical. Il ne croit pas, il SAIT que le ciel va lui tomber sur la tête.

Dans Amour et Mort, un de ses grands films (avec Diane Keaton), il incarne un bidasse russe qui affronte la Grande Armée : Boris Grischenko, sorte de Candide tolstoïen.

Et si les Français gagnent, ça changera quoi ? demande-t-il à son chef.

Eh bien, essaie d’imaginer ce que sera ta femme après avoir mangé toutes leurs nourritures riches et leurs sauces trop lourdes.

A Diane qui s’enthousiasme : « Nous vivons vraiment dans le meilleur des mondes... » il réplique :

Nous vivons surtout dans le plus cher.

Pour autant, il ne perd pas de vue ses origines et, quand Diane lui montre un souvenir de famille, il réplique :

Moi, ma grand-mère a été tellement violée par les Cosaques qu’elle ne nous a rien laissé.

C’est que Woody ne craint pas d’aller plus loin que le plus radical des antisémites. Dans Radio Days, le père juif, à bout d’argument, conclut une énième scène de ménage en lançant à sa femme :

Si tu n’es pas contente, va donc respirer le tuyau à gaz...

Mais Woody reste avant tout un philosophe. Pas un poids lourd germanique, non, plutôt un amoureux des simples évidences, à la française. Témoin ce dialogue entre deux yiddische mamé à la table d’une gargote et qui livre une vérité insondable sur le paradoxe de l’existence :

C’est vraiment très mauvais, ici, non ?

Oui. Et en plus les portions sont dérisoires.

Woody c’est le vrai gogo-bobo. Toujours battu, jamais content, comme un vrai Gaulois. Et pessimiste joyeux comme un Ashkenaze.

L’un et l’autre éternellement exclus : le facho et le juif errant. Le prophète de malheur universellement honni et le bohème initiatique. L’imprécateur de tribune et le violoniste sur le toit.

L’un et l’autre délivrant, chacun à sa manière, un message identitaire et traditionnel.

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