Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 297 du 28 juin 2003 - p. 15
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Ma Colombe
et la drogue

Je partage avec l’oncle Antoine, un amour immodéré pour les "Métamorphoses" d’Ovide, les "Géorgiques" de Virgile et certains contes d’Apulée (Cupidon et Psyché) ou Appelonius de Rhodes ou Lucrèce.

On y trouve des choses bien curieuses...

- Quoi donc ? dit Colombe.

- Eh bien par exemple, songe que sous Louis XIV, les médecins se disputaient encore pour savoir si le sang circulait dans les veines. Molière ne se privait pas de s’en moquer. Ovide, lui, fait allusion plusieurs fois dans les "Métamorphoses" à là circulation du sang comme une évidence, jeunes filles changées en arbres et où le sang circule devenu sève, ou en fontaines et où le sang devient un cours d’eau rapide ("au lieu de sang vivifiant, dans les veines décomposées c’est de l’eau qui coule" / chant V / 433), etc. Non seulement mais encore Ovide fait allusion au terrible tourbillon qui entraîne dans le ciel immense là terre, le soleil et les astres. En fait, Ovide raconte ses merveilleuses légendes sans en croire un seul mot, et c’est en le traquant qu’on peut se faire une idée de ce qu’il savait réellement.

Ainsi parla l’oncle Antoine. Cela explique que des enfants comme Paul ou même Colombe prennent plaisir à sa conversation. Il est resté jeune sans se forcer et met toujours sa culture au service de ses interlocuteurs, quelque âge qu’ils aient. J’ai beaucoup appris auprès de lui. Il me mit dans les mains "Bouvard et Pécuchet" de Flaubert quand j’avais 12 ans et en poussa l’énorme comique à ma portée par ses explications pleine d’humour. Décidément l’oncle Antoine est un homme de salon du XVIIIe siècle.

***

Les statistiques sont effarantes. Je me lance et je me livre à une enquête :

- Colombe, est-ce qu’on t’a souvent proposé de la drogue ?

- Du cannabis oui. Mais j’ai eu peur et j’ai refusé, voilà.

- Et toi, Paul ?

- J’ai été horriblement malade avec ma première cigarette et ça a été la seule. Ça m’a suffit.

Somme toute, nous sommes des parents qui avons de la chance. Ce n’est pas le cas de tous. Rien qu’à quelques kilomètres de chez moi, dans deux établissements scolaires différents, deux adolescents sont morts par surdose.

- Dans ma classe, dit Colombe, il y a des garçons qui prennent de l’ecstasy et au moins une fille.

Je suis épouvantée de l’entendre me dire cela avec son petit air tranquille. Elle s’en aperçoit et m’embrasse :

- Puisqu’on n’a pas besoin de ça, Paul et moi. Pourquoi te fais-tu du souci ? On ne se drogue pas ; Paul drague mais pas moi, je suis trop jeune.

- Comment, je drague ? Qu’est-ce que j’entends ? rugit Paul, on me drague, ce n’est pas pareil !

- Ah, dit l’oncle Antoine en riant, j’admet que cela change tout.

Mais Paul bat en retraite devant ce terrain glissant, si j’ose m’exprimer ainsi, et s’informe :

- Elles disent quoi, ces fameuses statistiques ?

- Elles disent que la consommation de cannabis a plus que doublé en dix ans chez les jeunes de 17 ans, qu’ils fument leur premier joint à 15 ans en moyenne. En 2002, 28 % des garçons reconnaissaient consommer de la drogue régulièrement contre 9,7 % en 1973. Les filles sont plus raisonnables. 54 % des garçons reconnaissaient...

- Ça nous mène à quoi ? dit Paul, laisse les statistiques au Figaro, qu’est-ce qu’on peut faire contre ? Et d’ailleurs, la meilleure définition que je connaisse de la statistique, c’est tu as les pieds dans le four, la tête dans le frigo, tu es bien au milieu.

- Rigole pas, c’est sérieux. La France meurt de la drogue.

- On dit que les Romains ont vu leur civilisation décliner par le plomb des cratères de vin, nous, notre jeunesse va mourir de la drogue. Il y a pourtant des médecins courageux pour s’élever depuis longtemps et je ne citerai que pour l’exemple le professeur Nahas ou le pauvre docteur à qui est échu le redoutable privilège de me soigner, qui ne ménagent pas leur peine. Mais la civilisation occidentale est en péril avec la toxicomanie et l’immigration, et je crains que ce ne soit maintenant inéluctable.

***

Je me doutais bien qu’on avait proposé de la drogue à Paul, et même à Colombe. Aucun enfant n’est à l’abri, ni le mien ni le vôtre, vous qui me lisez.

Que faire pour éviter le péril ? D’abord en parler. Surtout en parler.

Le cannabis, dit le docteur Lovenstein de la clinique Montevideo de Boulogne, a longtemps été négligé pour des raisons post-soixante-huitardes ! Belles raisons ! Et de déplorer qu’on attendait autre chose des sénateurs qu’un constat de faillite. Mais là où les médecins ne peuvent rien, que pensent faire des sénateurs ? Et de conclure que nous sommes "dans une société de défonce". Ça fait bien plaisir.

Tout le monde le sait. On en est arrivés là à force de permissivité, à coups de divorces et d’abandons d’enfants devant la TV et dans des colonies de vacances. J’en passe. Mais comment redresser la barre à présent ?

Je ne le sais pas plus que vous. Au coup par coup, enfant par enfant, discussion coeur à coeur... Comme on peut. il n’a jamais été aussi difficile d’être parents que de nos jours. Finissons sur une petite lumière : un joli livre : "L’Aventure du Roi de Torla" aux éditions Elor, par Jacques Michel. Pour 8 à 12 ans. C’est charmant (avec les premiers dessins de Pierre Joubert).

Sommaire - Haut de page