Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 298 du 9 juillet 2003 - p. 13
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Brasillach
parmi nous

L’oncle Antoine a pris en mains la culture de Paul :

- Tu ne connais de Robert Brasillach qu’un procès profondément injuste et retentissant, mais il faut lire ses livres ; son très intéressant et très contesté "Notre avant-guerre" donne un éclairage sulfureux et véridique des années 30, et sa traduction unique de la poésie grecque est un miracle de ce que put écrire une civilisation !

L’oncle Antoine est lancé. Il déclame l’enlèvement de Perséphone avec mesure :

« ... Elle jouait avec les nymphes de l’océan aux jolis seins - et cueillait des fleurs, des roses, des crocus, de belles violettes - dans la tendre prairie, et des jacinthes, et des iris - et aussi la fleur que par ruse la terre fit croître - le narcisse, selon là volonté de Dieu (...) pour là fille fraîche comme une corolle - la fleur brillait merveilleusement et ceux qui la virent en perdaient la parole (...) et au parfum de cette boule de fleurs, tout le vaste ciel et dans les airs sourit (...). L’enfant étonnée étendit à la fois ses deux mains pour saisir le joli jouet, mais s’entrouvrit la terre aux grands chemins, tatata et il en jaillit avec ses cheveux immortels - le Roi de tant d’hôtes, le fils aux mille noms du Temps éternel ! »

- Oncle Antoine, dis-je, tu déflores tout avec tes manques et ton tatata.

- Pas d’accord, dit Colombe, c’est très beau moi, je trouve.

- Je croyais, dit Paul, que Brasillach n’était qu’un journaliste.

- Ah, que ce mot dans ta bouche est restrictif ! Un journaliste est souvent un excellent écrivain.

- Comment n’acquiescerais-je pas ? dis-je.

- Sa traduction des poèmes grecs date de 44, continue l’oncle Antoine, c’est une période foisonnante. Après "Les enfants du Paradis" et "Les visiteurs du soir" pour ne citer que ceux-là, le cinéma va s’éprendre avec bonheur de Jean Cocteau qui pense déjà à "L’Eternel retour" et à "La Belle et la Bête". Si j’étais professeur, je mettrais au programme le film de "La Belle et la Bête" et le journal quotidien de Cocteau pendant le tournage. Ce serait une belle étude du français.

- Superbe programme, dis-je, quand tu sors de tes mots croisés, tu as des idées géniales.

- Pour en revenir à Perséphone, reprend l’oncle Antoine qui suit sa petite idée, les "Métamorphoses" d’Ovide...

- Ah non ! Pas tout le temps !

- Mais non, pas tout le temps ! Juste ce petit passage : « ... en un instant, elle fut aperçue, aimée et enlevée par Pluton - Le Roi des Enfers, n’est-ce pas, Colombe - ... Les fleurs cueillies tombèrent de sa tunique dénouée, et si grande était l’ingénuité de ses années enfantines que cette perte chagrina son âme virginale ». N’est-ce pas merveilleux ?

- Tu me raconteras tout ? dit Colombe, pleine d’espoir. L’oncle Antoine exulte. C’est le Fénelon de la famille. Il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour lui faire écrire un conte de fées en grec ancien afin d’avoir le plaisir de le faire ensuite traduire à ses neveux. Son idole de 2003 est Jacqueline de Romilly. On peut trouver plus mal.

- « Le premier goût que j’eus aux livres, il me vint des fables des "Métamorphoses" d’Ovide », écrivit Montaigne, je te les lirai, Colombe.

- Ça vaudra mieux, dit Paul, que de jouer avec des poupées Barbie !

Colombe le foudroie.

- Parle-moi plutôt de "La Belle et la Bête", dit-elle. L’oncle Antoine ne demande que cela !

- Christian Bérard fit les costumes : un miracle. Aletran faisait les prises de vue. De Christian Bérond, Cocteau écrit dans "Le Journal d’un film" : « ... Chez Paquin, Parmi les tulles et les plumes d’autruche, barbouille de fusain, couvert de sueur et de taches, la barbe en feu, la chemise qui sort, il imprime au luxe le sens le plus grave. » Jean Marais en lynx XVIIe était éblouissant.

- J’ai vu le film, dit Colombe, mais tu me donne envie de le revoir.

- Certains critiques firent la fine bouche. D’autres pressentirent que le film deviendrait un classique. Les extérieurs avait été tournés au superbe château du Raray. Ce film, enfants du siècle des ordinateurs, ce film qui est un chef-d’oeuvre, a été tourné avec des draps de lit et des bouts de ficelle.

L’oncle Antoine en remet toujours un peu.

- J’étais folle de la chambre de la princesse, dit Colombe, le lit au milieux d’une forêt enchantée, et les flambeaux tenus par des bras humains !

L’oncle Antoine regarde Paul et Colombe avec tendresse : allons, il récolte un peu de ce qu’il a semé.

Evidemment, il y a les poupées Barbie.

Que voulez-vous, on ne peut pas tout avoir !

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