Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 298 du 9 juillet 2003 - p. 19
Balades
par Saint Plaix
Muséologie du XXIe siècle : Apologie de l’an-information

Les vacances aidant, les Français vont redécouvrir leurs musées, parmi les plus variés et les plus riches du monde. Ou du moins était-ce ainsi naguère...

Mais l’après-soixante-huit et ses délires maoïdes ont vidé les musées à peine remis de la guerre qui les avait fermés, désorganisés...voire pillés (pas seulement par l’occupant) et, depuis, la muséographie héritière de ces deux désastres se veut minimaliste.

- Maximum de lumière dans des salles blanches animées par des jeux de projecteurs ;

- Minimum de pièces exposées selon le principe "Le nombre de pièces exposées est inversement proportionnel au volume disponible" (les collections restant dans les caves !) ;

- Absence d’information au public qui, comme dans l’Educ’ Nat’, doit redécouvrir "par lui-même" ce qu’il n’a jamais appris, selon la vieille revendication gauchiste de "droit à l’ignorance".

Enfant, je partais à la découverte du monde avec ma mère au Jardin des Plantes et au Muséum d’Histoire naturelle de Paris. Errant de vitrine en vitrine, comparant les spécimens, je me bourrais le crâne de noms, de classifications, de répartitions géographiques. On ne manquait pas d’informations alors... J’en oubliais la moitié, certes, mais je "révisais" la fois suivante et j’en apprenais d’autres... Petit à petit cela rentrait !

C’est ce qui décida de ma vocation de naturaliste, d’ailleurs, et me mena à Normale Sup. A mon humble avis il est des procédés pédagogiques qui donnent de beaucoup moins bons résultats...

Puis, j’ai vécu le calvaire du Muséum : dégradation de la grande verrière, fermeture du musée, angoisse des conservateurs et des gardiens déplaçant des spécimens centenaires pour leur éviter les atteintes de l’eau, éléphants sous bâche, spécimens d’animaux disparus en péril, etc., le tout dans l’indifférence des pouvoirs publics plus préoccupés de distribuer des crédits à l’acquisition de barbouillages qualifiés de chefs-d’oeuvre de l’art moderne par des ministres de la cul-culture très familiers du marché de l’art...

J’ai découvert ensuite "La Grande Galerie de l’évolution".

L’appellation annonce la couleur : il ne s’agit plus de donner à voir mais d’imposer une doctrine, celle de l’évolution. Pour y aider, 90 % des animaux exposés ont été censurés : pratiquement plus un oiseau ni un reptile...

Ces pièces seraient enterrées dans des armoires fortes réfrigérées, au titre de la conservation des étalons d’espèces (échantillons primitifs à partir desquels lesdites espèces ont été décrites et étudiées et le plus souvent nommées). Quant aux autres ? Mystère...

Il ne reste du foisonnement naturel du monde offert jadis aux yeux émerveillés des visiteurs qu’une file de quelques dizaines d’animaux sans âme, sortis de leur milieu, alignés sans réalisme... Et surtout plus un seul élément d’information sérieux. Les immenses vitrines d’insectes, le long des murs, n’indiquent pas même un nom !...

Par hasard j’ai retrouvé dans un coin mon vieil ami Arthur, le rhinocéros de Louis XV, doyen de cette extraordinaire ménagerie empaillée. Il est là, tristement posé sur un parquet bien blanc, contemplant de ses yeux de sulfure les quatre murs blancs qui l’entourent.

Depuis, j’ai fait d’autres expériences aussi tristes : le désert du nouveau musée du Conservatoire des arts et métiers, par exemple, d’où a disparu une multitude d’outils, d’engins et d’objets nés du génie inventif français...

Et toujours pas d’information. Le visiteur déambule le long de rangées de moteurs posés sans plus d’ordre apparent que d’explication. Le Fardier de Cugnot boude dans son coin comme l’Avion de Clément Ader pourtant restauré à grand prix, voilà quelques décennies, par des ouvriers virtuoses des ateliers du défunt Entrepôt central du matériel aéronautique de Nanterre.

A Cherbourg, la cité de la mer est du même tonneau.

On a mobilisé pour elle l’ancienne gare maritime où résonnent encore aux oreilles des nostalgiques les sirènes des "Queens". Quel spectacle, alors, que l’arrivée de ces monstres dont la corne s’entendait à vingt kilomètres à la ronde et qui étaient mis à quai par six remorqueurs !

Mais ce hall immense d’où les foules d’émigrants gagnèrent les Amériques autour de 1900 est vide. Une sinistre cafétéria, une minuscule boutique et une billetterie, avec lecture électronique et sas d’entrée à faire pâlir les responsables du métro parisien, constituent son seul ornement.

Le musée, lui, est à l’extérieur dans un bâtiment construit exprès (on se demande bien pourquoi !).

Quant au contenu, en dehors d’un extraordinaire aquarium (où plus de 80 % des espèces présentes n’ont pas de fiche informative), on n’y trouve que des écrans tactiles offrant des informations qui seraient refusées pour un documentaire de La Cinq et, dans de petits auditoriums, des courts-métrages en boucle réalisés par des amateurs qui n’ont visiblement jamais entendu parler de Thalassa.

Seul Le Redoutable, sous-marin nucléaire en retraite, fort bien aménagé, propose un excellent système de commentaires (intelligents, cette fois) par écouteurs.

En somme, les musées de France souffrent des mêmes maladies que les autres médias : confusion du fond et de la forme, mépris de l’information au profit de l’émotion, promotion du virtuel au détriment du réel.

Tiens, je m’en vais retourner auprès d’Arthur, "mon" rhinocéros... Finalement, c’est dans ses yeux que je retrouverai le reflet des vitrines de mon enfance. De ce monde grouillant d’une vie si naïvement et joliment imitée.

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