Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 298 du 9 juillet 2003 - p. 20
C’est à lire
Leurre du crime

On savait M. Eric Lebec talentueux journaliste, talentueux documentariste TV, talentueux historien, talentueux mythographe ; on ne le savait point superbe romancier. Ce qu’établit son dernier texte, "Le Repaire de la loutre"(1).

Ah ! le beau livre ! Tout commence entre la bigoudémie et le Vannetais, vieille campagne païenne devenue miroir du christianisme, du catholicisme plutôt, puis le foyer de l’homérique chouannerie bretonne. Un pays formé de bocages dédaléens, de clairs ruisselets, de vastes gâtines, d’abruptes failles. Là, dans le marais de Bro-Ellé, alors qu’il traque une loutre blanche, l’insaisissable "Leurre" de nos ancêtres, mourra noyé Pierre de Coatmézeul, fils de M. le Marquis Robert.

Le drame meurtrier du jeune Nemrod est la clef de voûte de l’oeuvre, une oeuvre véhicule d’une vision de l’Ordre Social que n’eussent reniée ni Jules Barbey d’Aurevilly, ni Alphonse de Chateaubriant, ni Jean de La Varende, une oeuvre dont l’écriture rappelle, par ses nobles drapés, les grandes proses de jadis qu’abhorrent tant graphomanes et pisse-articles contemporains.

Chantre du saint monachisme et poète, M. Lebec n’a pas qu’inventé une splendide intrigue peuplée d’inoubliables personnages, membres du clergé, aristocrates, bourgeois, ruraux de bonne souche, répugnantes crapules. Feuilletons "Le Repaire de la loutre"...

« L’Abbé se signe les lèvres : "Domine labia mea aperies", c’est-à-dire : "Seigneur ouvre mes lèvres", et le choeur répond : "Et ma bouche publiera tes louanges". Les gorges sont embarrassées de sommeil, il faut bien cette invocation pour éclaircir les voix et les âmes.

Sagement, on répète trois fois (...) C’est par un verset du Miserere que commence la vie du moine, pour ceux qui supplient et ceux qui ne supplient pas. »

Dieu premier servi, voyons maintenant les délicieuses peintures qu’en vrai nourrisson des Muses brosse du monde sensible M. Lebec : « Sur les bords de la Manche, le printemps s’installe par étapes. De longues journées de pluie froide battent les carreaux. Quand le soleil perce, avril fait sentir la chaleur qui vient sur les tapis de violettes (...) Les fleurs de pommiers sont tombées comme neige (...) Indiscret et glacé, le vent est au suet pendant l’évangile des Rameaux.

Chacun se répète le proverbe qui annonce ce vent dominant pour l’année ».

« A Rome, le Concile s’ouvre enfin, pendant ce mois d’octobre qui est le bonheur de Rome comme le printemps est la joie de Paris. Des ciels de gloire s’allument tous les soirs au-dessus du Tibre. Depuis Santa-Anna Sabina, la coupole de Saint-Pierre brille comme de l’or ».

« C’est l’une de ces nuits de pleine lune où les animaux (...) hésitent sous la lumière. La nasse est dressée dans la barque. Les grenouilles coassent avec conviction et se taisent parfois tout à coup, comme pour mesurer l’effet du discours (...). Les abeilles butineront toute la nuit les glycines, le blé noir et le lin. Sous le toit de roseau, la maison luit ».

Ajoutons qu’incomparable conteur, M. Lebec est aussi un bien lucide pamphlétaire. En témoignent, parmi d’autres, ces quelques phrases : « (...) Jean XXIII a fait descendre la papauté de son vitrail ». Au casino de Divonne : « les apparatchiks du FLN, ont gardé des habitudes de faux joueurs et de vrais trafiquants ». En Algérie : « le maître-nageur (Jeannot Mathieu) est fournisseur de mineurs, menus plaisirs qu’il distribue sans gêne (...). L’Algérie socialiste et indépendante ferme les yeux sur ces proies impubères (...). Au nom d’un Etat laïque, il est interdit de faire la morale, de dire le mal et le bien. »

Ah oui ! Le beau livre !

Jean Silve de Ventavon

(1) Ed. de l’Archipel. 251 p., 17,95 zeuros
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