Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 298 du 9 juillet 2003 - p. 22
Derrière l’écran
par Nicolas Bonnal
Italo-Américains : les rebelles de Hollywood

« There was no melting pot. » Il n’y a pas eu de melting pot, dit Edward James Olmos, le lieutenant Castillo de la série-télé Miami Vice.

Hispano-Américain, perdu dans son barrio de L.A., ville fondée comme presque toutes les villes de l’Ouest par les Espagnols, il sait de quoi il parle.

Les Américains d’aujourd’hui sont native-Americans, Afro-Americans, Wasp, Jews, Caucasians, Mexicans, Italian-Americans, Muslims. Bref, une vraie salade russe. John Wayne n’y retrouverait pas son ombre. Et l’on comprend pourquoi le patriotisme poussé au fanatisme est indispensable à la bonne marche des Etats-désunis d’Amérique.

Tout comme la prison (deux millions de détenus tout de même), dépeinte génialement par Tom Fontana dans sa série Oz.

La minorité ethnique qui a le mieux reflété les difficultés du melting pot est la minorité italienne. En butte au racisme, à une société d’exploiteurs durs et violents, à la cathophobie protestante, à la peur des anarchistes (Sacco et Vanzetti), les Italo-Américans se sont défendus comme ils l’ont pu. Et cela a donné entre autres la mafia.

Le cinéma des années rebelles, fin des années soixante, début des années soixante-dix, est le fait des grands réalisateurs italo-américains, issus de la deuxième génération.

Le premier film emblématique de cette période est bien sûr Le Parrain, véritable déclaration de guerre, souvent ignoré sur ce point. Le Parrain narre la résistance italo-sicilienne à l’ordre Wasp (le brutal capitaine de police dans Le Parrain I) et sa lutte contre le monde du jeu juif (Mo Green dans Le Parrain I, Hyman Roth, interprété par l’extraordinaire Lee Strasberg, dans Le Parrain II). Sur fond de semaines saintes folkloriques, de célébrations familiales (la famille comme recours contre la foule solitaire américaine, sa société anonyme et son Etat-providence aveugle) et de séjours en Sicile, la saga du Parrain montre la confrontation entre une communauté et un ordre jugé inique.

Mais cette communauté a des racines ancestrales : Coppola dans sa version commentée évoque l’Odyssée ; il a d’ailleurs produit une très bonne version du texte du Patron (c’est ainsi que Péguy surnommait Homère), lorsque Diane Keaton est attablée à sa machine à coudre.

Il évoque aussi le choc culturel entre la femme anglo-protestante et l’homme méditerranéen, choc qui se conclut par une séparation et un avortement. Le livre de Puzo est encore plus polémique : l’ordre américain est inique, il est impossible de le réformer ; il est donc légitime de recourir à la mafia, au protecteur féodal Corleone, comme le fait le croque-mort lors de l’ouverture célèbre du film.

Le Parrain d’ailleurs n’avait pas été un film cher : six millions de dollars seulement, avec finalement beaucoup de huis clos.

L’autre film important des années soixante-dix est Taxi Driver de Martin Scorsese. Icône de la culture punk, le personnage de Travis joué par de Niro est inoubliable : l’horreur de la vie moderne livrée au vice, à l’anonymat, à la laideur, et le besoin chevaleresque de trouver une Blonde d’Amour à servir, une demoiselle à conseiller, comme disait Chrétien de Troyes. Derrière il y a le crime, la prostitution et la politique, suprême prostitution. Vision nihiliste mais en même temps messianique. Travis devient le sauveur de la jeune prostituée. Taxi Driver fut décrété fasciste par la critique de gauche de l’époque. Mais le film décrocha quand même la Palme d’or à Cannes.

Les carrières de Coppola et de Scorsese, comme celle de Brian de Palma, auteur du fantastique L’Impasse ("Carlito’s way"), avec Al Pacino, ont connu des fortunes diverses. Coppola a réussi à décrypter la guerre de l’information dans La Conversation, et réalisé L’Apocalypse dans son film le plus célèbre. Au coeur des ténèbres, Marlon Brando lit T.S. Eliot, décrète que nous sommes des hommes creux, la caboche pleine de paille, il célèbre des sacrifices païens, insulte l’armée et le patriotisme, encourage la rébellion et la désertion droitière pour fuir une bureaucratie tarée. Film à la fois d’extrême gauche et d’extrême droite (comme d’ailleurs tous les grands films de cette époque), Apocalypse Now fut écrit par John Milius, néo-païen et nationaliste déclaré. Heureuse Amérique qui laisse s’exprimer tous ses enfants, même les plus fous ! Scorsese lui est revenu, avec Gangs of New York, à ses premières amours : les "mean streets", les rues misérables de New York. Il décrit la confrontation du racisme protestant et du catholicisme irlandais qui part au combat de rues derrière les croix celtiques. Film politiquement incorrect en des temps d’union sacrée guerrière, mais que les frères Weinstein et Michael Ovitz ont eu le courage de produire.

Les films de gangsters juifs ont eu aussi leur importance, de Il était une fois l’Amérique à Bugsy. Le gangster est la métaphore social-darwiniste de la lutte pour la vie. Il est aussi le dernier chevalier, qui lutte contre le dragon social pour affirmer ses droits ou son honneur ; qui ne sait pas s’arrêter à temps et qui chute comme Prométhée. On pense au fastueux Scarface de De Palma, qui fournit à un Al Pacino cubain le deuxième rôle de sa vie. Tout comme Mickey Rourke avait eu le sien dans Ramble Fish de Coppola, hymne à l’espace vital (quitter l’aquarium urbain pour gagner le lion océan).

Empereur rebelle, Coppola a déterré le Napoléon d’Abel Gance, ressuscité dignement Dracula, accueilli Leni Riefenstahl, produit Kagemusha. Mais ce dont il est le plus fier, c’est de son vignoble de la Napa Valley. Saluons le vignoble de l’empereur.

Sommaire - Haut de page