Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 299 du 22 juillet 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau

14 Juillet 1789 - Contrairement à ce que croit la majorité des Français, le 14 juillet n’est pas la fête de la France. En choisissant cette date anniversaire de la prise ou, plus exactement, de la surprise de la Bastille, le Nouveau Régime ne fête que son imposture originelle. Il célèbre une falsification historique. Il glorifie les crimes de guerre civile.

La Bastille n’était pas le symbole de l’oppression judiciaire qu’en ont fait les historiens de la République. Elle servait peu, et rarement contre le peuple. De 1782 à 1789 on n’y compta, en moyenne, que douze prisonniers par an, tous ou presque nobles ou bourgeois. Le 14 juillet 1789 il ne s’en trouvait que sept : quatre escrocs à la fausse lettre de change ; un Irlandais enfermé pour démence depuis sept ans ; un autre fou, embastillé depuis 1759, et le comte de Soulages que son père fit incarcérer pour "crimes atroces et notoires".

A l’origine, la Bastille était une des portes, la porte Saint-Antoine, chargées de défendre Paris. Huit tours rondes, hautes de quatre et cinq étages, en faisaient une forteresse. Devenue prison, elle conserva son gouverneur et sa garnison. En 1789, celle-ci était forte de 127 hommes, occupés surtout aux services. Quinze canons, placés au faîte des tours, servaient à tirer des salves et ne pouvaient braquer en bas. Placées à l’entrée, trois pièces de campagne rappelaient la vocation première de la Bastille. Enfin, ne l’oublions pas, la troupe disposait de douze fusils de rempart, du modèle dit "amusettes du comte de Saxe". Malheureusement six d’entre eux avaient rendu l’âme. Bref, rien qui pût inspirer une haine farouche entraînant l’insurrection.

La Bastille comptait si peu dans le système répressif du gouvernement du roi que sa démolition était décidée. Le sieur Corbet, inspecteur de la Ville de Paris, avait déjà dressé le plan de la place Louis XVI qui devait lui succéder. On peut le voir au musée Carnavalet.

Lors de l’assaut, dont l’héroïsme continue, après deux siècles, à faire l’admiration des foules, la puissance de feu de la garnison ne s’exprima que par un seul coup de canon. Il n’y eut pratiquement pas de combat. Beaucoup d’assaillants succombèrent en tombant dans les fossés, poussés par l’enthousiasme et la boisson. D’autres se tuèrent par maladresse. La Bastille se rendit quand les canons de l’émeute furent pointés sur la porte d’entrée. Croyant à la promesse qu’il ne serait fait aucun mal à la garnison, M. de Launay, le gouverneur, donna les clés du petit pont-levis.

Aussitôt c’est la ruée. La populace envahit la cour intérieure. Deux invalides - soldats que l’âge et les blessures ont rendu inaptes aux armes - sont tués. L’un est transpercé de coups de sabres et de piques. L’autre est pendu. Trois officiers sont assassinés. Dans le mouvement, la meute hurlante entraîne M. de Launay vers l’Hôtel de Ville. J’ai toujours une pensée émue pour lui quand je vais manger des solettes et boire une bouteille de chablis au "Dôme Bastille". C’est à qui lui portera des coups de poings, de pieds, de bâtons, de crosses, de piques. Le malheureux perd son sang par vingt blessures. Le sang excite toujours la canaille. Un patriote, encore plus patriote que les autres, prend son courage à deux mains. Il lui décolle la tête du tronc, l’embroche à la pointe d’une pique et la montre à la foule, dans les clameurs.

Trois jours durant, la tête de ce pauvre M. de Launay fut promenée dans Paris, au-dessus d’un écriteau où l’on pouvait lire "M. de Launay, gouverneur de la Bastille, traître et parjure au Peuple". En 1989, au cours des festivals du Bicentenaire, on se demande pourquoi nous n’avons pas eu droit à la reconstitution de cet épisode. Les intermittents du spectacle n’auraient pas fait grève. En émeutiers, ils auraient montré une sincérité bouleversante. Convenons cependant qu’il n’y avait pas de quoi faire une fête nationale.

14 Juillet 2003 - Ces réminiscences iconoclastes me trottent dans la tête tandis que le président de la République délivre son message à Poivre d’Arvor, à Pujadas et à la nation. Elles m’aident à établir une filiation entre les truquages originels et les mensonges actuels. Sans en avoir le souffle et le talent, Chirac est dans la lignée des grands hâbleurs de la République. Devant Pujadas et Poivre, venus dialoguer, il monologue pour expliquer que l’important c’est le dialogue. C’est du bidon. Il le sait. Il le montre, Certes il faut dialoguer quand on gouverne, consulter, palabrer, écouter. Mais gouverner, c’est d’abord choisir, décider, prévoir, diriger, conduire et, s’il le faut, imposer.

Depuis quelque quarante ans que M. Chirac est aux affaires, vous pensez bien qu’il ne l’ignore pas. Mais il ne peut le dire. Ce serait maladroit. Alors il poursuit son plaidoyer ronron-petit-patapon, son one man show avant la garden-party. Restons français. A l’Elysée on protège la francophonie.

Poivre et Puja le regardent d’un oeil consterné. Ils ont baissé les bras. Impossible d’arrêter ce robinet d’eau tiède. imperturbable, ratissant l’air horizontalement, des deux mains, d’abord jointes, mais qu’il écarte peu à peu pour montrer l’ampleur de la tâche entreprise ; ou, au contraire, découpant l’air verticalement, en tranches parallèles, afin de sérier les problèmes et de les classer en ordre d’urgence ; ou bien encore enveloppant l’air (M. Chirac n’en manque jamais) d’un mouvement arrondi des paumes creusées et des doigts écartés qui se rejoignent, au bas de la course, pour soulever l’atmosphère et exprimer à la fois le soutien de l’Etat et sa caresse personnelle, le Président joint le geste à la parole. Il développe son baratin radical-libéral, dans le sens du poil et de l’oecuménisme européo-corrézien, non pas pour plaire, mais pour déplaire le moins possible aux électrices et aux électeurs.

Ce n’est pas flambard. Comment le lui reprocher ? C’est la faute au système dont il est l’héritier et le serviteur, le camelot et le profiteur. Depuis deux siècles, la Démocratie est obligée de ne pas être démocratique pour faire croire que la Démocratie est viable. Elle ne se maintient qu’en trahissant les principes qu’elle prétend incarner, et sur lesquels elle s’assied - dans tous les sens du terme. Les principes, si nobles en apparence, sont si faux en réalité qu’elle est obligée de mentir, de truquer, de tricher, de falsifier, sans trêve ni repos, pour qu’ils soient encore présentables et représentés au Parlement. Dans ces conditions, s’il veut continuer à jouir des avantages matériels et moraux que dispense l’Elysée, M. Chirac ne peut être différent de ce qu’il est : le chef d’un grand orchestre de manches à vent et de mirlitons.

J’ignore ce qu’en pensent Poivre d’Arvor et Pujadas, mais les citoyens, téléspectateurs lambda comme moi, aimeraient entendre une autre musique. Malgré les fards, les farces, les attrapes, les vacances et le Tour de France, les Français voient bien qu’ils traversent une crise économique, financière, intellectuelle, politique et même existentielle grave. Les événements de ces derniers mois l’ont avivée. Ce printemps, des enseignants ont refusé de faire classe et des cheminots de faire rouler les trains, pour protéger leurs privilèges et leurs droits syndicaux. Cette grève ne pouvait que nuire aux intérêts de la collectivité nationale tout entière. Elle était pourtant conduite par des fonctionnaires et assimilés qui constituent la caste sociale privilégiée du régime. Cet été, le soulèvement des intermittents du spectacle a suivi. Manipulés et médiatisés par l’agit-prop anarcho-bolcho, pour sauver la culture, ils ont interdit les festivals en chantant « Du passé faisons table rase ». C’est peut-être surréaliste. Ce n’est pas très logique.

Dans un domaine tout différent, le procès Elf a marqué les esprits. Il n’a rien appris à ceux qui savent tout. Mais le grand public a découvert que, pendant de nombreuses années, sous la présidence de M. Mitterrand comme de celle de M. Chirac, les profits énormes réalisés par une entreprise d’Etat étaient partagés entre les Grands initiés trois points com. et les trésoriers des partis politiquement corrects. Le grand public eût aimé qu’une voix officielle lui expliquât comment le pouvoir républicain avait pu si longtemps couvrir cette escroquerie républicaine. Pourquoi les déficits record du monde au sein d’autres entreprises d’Etat, comme le Crédit Lyonnais, creusés par des administrateurs incapables, aventureux ou malhonnêtes, des filous ou des prédateurs, étaient épongés par le contribuable, Sa Majesté le Con. il aurait bien voulu connaître les dessous des mystères du Sentier, pas si lumineux que ça, et de ces serial-truands dont les procès vont se terminer en eau de boudin, quoique le boudin ne soit pas casher.

Je batifole, toujours folâtre. Puisque nous souhaitons qu’on nous cause du pays, il y a des sujets beaucoup plus essentiels. Il y a la France. La délitescence de la France par l’immigration, sa dissolution dans l’Europe, sa dislocation par la décentralisation-régionalisation. Ne touchez pas trop aux équilibres ajustés par le temps. On le voit en Corse. Le "oui" demandé par Chirac, Sarkozy, et Raffarintintin, et refusé par leurs électeurs qui voulaient dire "non" aux séparatistes, laisse une situation encore plus difficile qu’avant. Ne jouez pas avec les allumettes. Tant sous la Monarchie que sous la République, la centralisation fit la France et en maintint l’unité. La centralisation souffrait de l’éloignement des provinces, de la lenteur des transports, des communications difficiles retardant l’analyse et la décision. L’auto, l’avion, le TGV, l’hélico, le courriel, le téléphone, le fax ont raccourci les distances et rapproché les interlocuteurs. A-t-on assez réfléchi aux problèmes nouveaux que vont poser les pouvoirs locaux ? Les querelles, les jalousies, les concurrences, les rivalités ? Les facilités offertes aux politiques étrangères de peser encore plus sur notre politique nationale ? L’affaiblissement d’une France vouée à la cohabitation permanente entre régions de gauche et régions de droite, régions centripètes et régions centrifuges, dans une Europe aux Etats en désordre, livrée aux Etats-Unis d’Amérique, lesquels sont en train de sombrer en Irak ?

Sur tous ces sujets et sur bien d’autres - la vérité sur la Dette galopante depuis 1981 - on voudrait une voix forte, une voix haute, sincère, et grave, et vibrante, reconnaissant les erreurs collectives, dénonçant les torts personnels et mobilisant les générations actuelles pour sortir la France de la déliquescence, de l’avachissement, de la soumission à l’étranger où la conduit la dictature démocratique. Ce 14 juillet 2003 on n’a entendu que le consensus bla-bla d’un vendeur d’aspirateurs à suffrages. Le Président a eu tort de présider le défilé militaire. C’était trop raide pour son propos. Le défilé des lesbiennes, des gays, des bi, des trans, des instits en goguette, des cheminots à pied, des bovéistes du spectacle et des intermittents de la culture eût été plus accordé à son discours. Mais il fallait la falsification. La poudre aux yeux. Le mensonge, comme en 1789.

François Brigneau
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