Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 299 du 22 juillet 2003 - p. 15
Le journal des dames
par Marie-Claude Monchaux
Ma Colombe réprime les mauvais Corses

Rien à lire cette nuit. Je reprends mes vieux remèdes : deux comprimés d’E... et "Les mémoires de la Comtesse de Boigne". Elle a quelquefois la dent très dure. Témoin ce portrait de Caroline la célèbre duchesse de Berry, lors d’un bal costumé à la cour de Charles X :

« Quant à la reine de la fête, Madame la Duchesse de Berry, elle était abominable. Elle s’était fait arranger les cheveux d’un ébouriffage peut-être très classique, mais horriblement mal seyant et s’était affublée d’une longue veste d’hermine avec le poil en dessus qui lui donnait l’air d’un chien noyé. La chaleur de ce costume lui avait rougi la figure, le col et les épaules qui ordinairement étaient très blancs, et jamais on n’a pris des soins plus heureusement réussis pour se rendre effroyable ».

Un peu plus loin, ce croquis de son vieil ennemi préféré, Châteaubriant :

« Monsieur de Châteaubriant est un homme qu’on n’acquiert qu’en se mettant complètement sous sa tutelle, et encore s’ennuierait-il bientôt de conduire dans une route facile. Il appellerait cela suivre une ornière et voudrait se créer des obstacles pour avoir l’amusement de les franchir ».

Et d’expliquer qu’il avait fait le plan de son gouvernement avec des "écoliers" et « des rédacteurs de journaux pour séides, tel était l’idéal qu’il s’était formé pour le bonheur et la gloire de la France dans les rêveries de son mécontentement ».

Mon Dieu, on pourrait trouver pire que des rédacteurs de journaux !

***

- Moi, dit Colombe qui suit l’actualité, ça serait vite fait : il y a 10 % de Corses qui ne veulent pas de la France ? Bon, très bien, on les met dans une réserve comme les Indiens d’Amérique, et puis plus rien de la France : plus un fonctionnaire, plus un instituteur, plus un gendarme, plus un éboueur, et plus d’allocations familiales, plus de R.M.I., plus un sou français enfin un neuro, quoi ! Bien sûr, avant, il faudrait faire un autre référendum, pour être certain qu’ils n’en veulent plus, mais Monsieur Chirac aime bien les référenda. Et toc, tu verrais si ça leur ferait plaisir.

- Mais tu es féroce, Colombe, tu es une affreuse réactionnaire !

- Je suis équitable, dit Colombe.

- Et qui la finance ta réserve ?

- Ils s’auto-gèrent, ils ne seraient pas les premiers, puisqu’ils ne veulent rien de la France ! Rien, c’est rien. Ils ont des bras, une tête, des tracteurs pour beaucoup, des charmes, est-ce que je sais, moi ! Ce sont des hommes, ils ont choisi d’être contre la France, il faut qu’ils assument leur choix, mais alors là, à fond.

- Tu ne peux pas mettre les gens en camps, dit l’oncle Antoine.

- Mais ils sortiraient comme ils voudraient, ce ne serait pas un camp !

- C’est ce qu’on appelle le problème des minorités, c’est très difficile à gérer, ma tourterelle. La Corse est française depuis Louis XV, ça fait un bail !

- Tu parles comme au café du commerce, dit Paul, tu te rends compte des problèmes que soulèverait ton projet ! C’est dingue.

- Tu es dur, Paul, elle n’a que treize ans !

- Raison de plus pour lui dire ses vérités.

L’oncle Antoine rit. Les discussions entre Paul et Colombe l’enchantent toujours. Il a un bon moyen pour éviter que cela ne s’envenime :

- En cinq lettres, soeur de Napoléon... tiens, comme cela tombe !

- Elisa, dit Paul, et ne détourne pas la conversation !

***

- Tu m’avoueras, dit Paul, qu’il y a des prédestinations, prends les Bonaparte (tiens, on y revient !) ils ont cinq fils, ils en appellent quatre Louis, Lucien, Jérôme et Joseph, comme tout le monde, et sur le tas, un se voit affublé du prénom impossible de Napoléon ; imagines-tu un Lucien Ier ?

- Ç’a été moins une, dit l’oncle Antoine, le jour du 18 brumaire, il aurait eu sa chance...

Je vous passe le long monologue de l’oncle Antoine. Il ne faut pas abuser des meilleures choses.

- Comment s’appelaient ses autres soeurs ? demande Colombe qui s’ennuie un peu à cette période enflammée.

- Caroline et Pauline.

- Les petites princesses de Monaco sont très traditionalistes, alors ?

- C’est bien le moins ! Il y avait aussi une Stéphanie dans la famille de Napoléon, de Joséphine en réalité.

- Moi, dit Colombe sans transition, quand j’aurai une fille, je l’appellerai Rose.

(Elle a le nez sur le carnet mondain d’un grand quotidien).

- Quand tu auras une fille, dit l’oncle Antoine, la mode sera aux Liliane, Simone et autres Claudette, car il n’y a que des roues qui tournent, là comme ailleurs. Et je te signale que Joséphine s’appelait Rose, en fait : Rose Tascher de la Pagerie.

- Liliane, Claudette, quelle horreur ! Des prénoms ringards.

- On a dit cela à toutes les générations.

- C’est terrible, il faut tout lui apprendre, dit Paul.

- Oui, il faut tout leur apprendre, encore et encore, à tous les stades de la vie. Chaque nouveau-né est un premier homme. Ça commence à la naissance. Apprendre à sourire, apprendre à marcher, puis bientôt à lire. Enfin, quand on ne tombe pas sur un instituteur féru de méthode globale - et l’on recommence tout à zéro : les fractions, les intégrales, la chimie, l’histoire.

- Et encore, n’y a-il rien de plus mal enseigné que l’histoire ?

Je sens l’oncle Antoine parti pour une de ces périodes dont il a le secret.

- La mère de Napoléon s’appelait Laetitia, dis-je très vite.

Moue de Colombe.

- Il y en a trop. Six filles se nomment comme cela dans mon lycée.

Je me tais. J’allais dire que le petit garçon des voisins né la semaine dernière s’appelle José ! A mon avis, José Bové n’y est pas étranger. Je crains les fureurs de l’oncle Antoine : Timeo furores patrumque Antonium ! Textuel.

Je tiens José Bové pour un dangereux meneur de secte, mais ne le laissons pas s’emballer ou il y en a jusqu’au souper. Heureusement, j’ai appris à démarrer au quart de tour :

- Si nous faisions un scrabble ? dis-je.

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