Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 299 du 22 juillet 2003 - p. 22
Derrière l’écran
par Arnaud Guyot-Jeannin
Risi, Sordi...
Tutti Fascisti ?

Il fut un temps où le cinéma italien exhalait un doux parfum de tradition et de surréalisme enchanteur. Battant des records de qualité et de popularité, il ravissait la critique et les spectateurs. Aujourd’hui, il n’existe plus tout simplement ! Hollywood et son industrie de formatage des esprits a tué le cinéma italien. Dino Risi, 87 ans, s’est vu rendre récemment un bel hommage à la Cinémathèque française par la diffusion de 37 de ses films, mais ne tourne plus. Quant à Alberto Sordi, qui s’est éteint le 25 mars dernier, à l’âge de 81 ans, si des dizaines de milliers de Romains se sont rendus à ses obsèques pour le saluer une dernière fois, la télévision française s’est, elle, illustrée une fois de plus par sa médiocrité et sa vacuité intrinsèque en ne diffusant pas un seul film de son abondante filmographie.

Il faut dire que leur cinéma correspondait à une sensibilité latine, à la fois antique et catholique, aux antipodes du cauchemar américain. Les propos du metteur en scène et du comédien en témoignent.

Le Fanfaron, Les Monstres, Parfum de Femme, Cher Papa comptent parmi les meilleurs films de Dino Risi. Si le dernier s’avère fermement réactionnaire, que dire du catholicisme napolitain enflammé d’Opération San Genarrio et de la prestation de Vittorio Gassman jouant un cardinal haut en couleur qui ramène l’ordre et la foi dans une paroisse mise à mal par un prêtre ouvrier dans un sketch des Nouveaux monstres ?

Accordant un entretien aux cafards de Charlie Hebdo lors de la soirée d’inauguration de la rétrospective qui lui était consacrée, Dino Risi pouvait affirmer : « Je ne suis pas un militant et je ne l’ai jamais été. Je ne fais ni des films de droite ni des films de gauche. Je fais des films qui tentent de décrire ce qu’il y a de pourri dans la société et les comportements humains (...) Il faut critiquer tout ce qu’il y a de critiquable, et peu importe la bannière politique du mal. Après la droite, on a vu la gauche au pouvoir. Ils ont gouverné l’Italie pendant cinq ans, lis n’ont rien fait et se sont fait battre par ce type misérable qu’est Berlusconi. »

S’en prenant alors à Ettore Scola, rentré à partir des années 80 dans "l’Église de gauche", Risi a décontenancé le journaliste du torchon gauchiste et s’il a rituellement brocardé la période fasciste (La Marche sur Rome ou La Carrière d’une femme de chambre) cela ne l’a pas empêché de mettre en scène le vieux général fasciste sympathique de Rapt à l’italienne, titre français stupide de Mordi e fuggi (mors et fuis !) mascarade sanglante où le metteur en scène donne une de ses plus cruelles satires de l’Italie des années de plomb avec sa bourgeoisie tarée, sa gauche "démocratique" complice de ses gauchistes déments et ses politiciens pourris.

Au fond, partisan affiché d’une troisième vole tout aussi éloignée de la gauche corrompue que de la droite gestionnaire, Risi peut être considéré comme un anarcho-populiste pas si éloigné que ça des racines historiques du fascisme.

N’est-ce pas lui, d’ailleurs, qui, dans ses poèmes Vorrei une raggaza (Terziaria, Milan) croquait ce portrait du peuple italien :

« Il était heureux
En fasciste
Mais pourquoi
Cet air triste
En devenant communiste ?
 »

Comment ne pas songer à son vieux camarade Alberto Sordi, avec lequel il tourna de nombreux films, et parmi les meilleurs (Le veuf, Une vie difficile, etc.) et qui, poursuivant une carrière et une vie hors norme n’avait pas hésité à proclamer, en 1993 : « Le fascisme, c’était le bon temps ».

Celui que les Italiens appelaient l’Albertone s’en expliquait clairement en opposant le bon vieux temps du Ventonnio (les vingt ans, de 1922 à 1943, où le fascisme partagea le pouvoir avec la monarchie) au désordre démocratique actuel : « Aujourd’hui, on parle d’interrelations entre les classes, mais le racisme déferle du nord au sud. Quand nous étions Ballilla (jeunesses fascistes) nous avions un uniforme ; nous étions tous pareils, sans différences de clase, du fils d’Agnelli au fils d’ouvrier. Avec le fascisme, j’ai fait du sport, de la musique, j’allais au théâtre des marionnettes et, dans les gymnases de banlieue, il n’y avait pas de seringues par terre ». Puis, poursuivant sur sa lancée, il affirmait exprimer l’opinion de la plupart des Italiens : « Beaucoup le pensent, même si c’est moi qui le dis. »

Contrairement à ce qui se passerait en France, non seulement l’Albertone ne souleva pas un chaos de protestation, non seulement il ne fut pas bardotisé par un Fogiel italique, mais encore le président de la République italien d’alors, Francesco Cossiga, lui téléphona aussitôt en personne pour lui adresser « l’expression de sa sympathie » et lui dire, avec prière de transmettre à qui de droit : « Vous êtes l’un des plus grands acteurs de tous les temps, vous avez dit des choses que les gens simples partagent, ne tenez pas compte des insultes qui pleuvent sur vous. »

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