Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 300 du 4 septembre 2003 - pp. 18 à 20
Reportage de Nicolas Bonnal*
De Saint-Jacques de Compostelle
à Saint-Pierre de Chartreuse

Après un printemps merveilleux où les toits tuilés de mon Albaicin avaient dansé avec l’azur et les cyprès, j’avais décidé de quitter Grenade pour la Galice. La marée noire, profanation moderne, m’en avait empêché. Mais l’Espagne verte, du pays Basque au Finisterre, me fascinait. Il y a des Espagnes comme il y avait des Indes.

Je décidai de partir avec un groupe, ce que je n’avais jamais fait de ma vie d’adulte (hors quelques excursions).

Un voyageur éveillé dans un car de touristes ? L’art naît de conquête, vit de lutte, dit l’autre...

Cela devait commencer par la Cantabrie. On dit cordillère, on dit cantabre, on dit tribu, on dit mythologie. On découvre Santander, la plus belle station balnéaire du monde (et je pèse vraiment mes mots), avec ses plages blanches, ses falaises vertigineuses, ses palais victoriens, son climat doux et brumeux, ses tapas formidables. Et sa statue jamais tagguée du général Franco.

Cent ans d’air, une impression puissante, si près de la France... Enfin une station balnéaire (ville et port industriel aussi) comme elles devraient être : aristocratiques. Un Saint-Tropez d’avant le déluge avec la population de Nice et l’architecture du Biarritz de la grande époque. L’Espagne verte est couverte de monuments franquistes (statue de l’amiral Carrero Blanco à Santo). Il y a des Gondar, des Gondomil, et même des Gondolin dans ma terre promise galicienne. Tolkien a-t-il fait un pèlerinage à Compostelle ? Et le combat contre Mordor serait-il celui contre les Maures (le deuxième épisode du film de Jackson le confirme) ? L’Occident m’attire : je veux me rendre à l’ouest du monde. Mais je reste dans mon groupe, sympathise avec José, Aragonais à tête de grognard, vois les uns ou les autres chanter ou danser le flamenco (un bus d’andalous, ça se voit de loin...). Nous traversons des ports magiques comme Castro-Urdiales, avec une église et un château gothique, des rias bienveillantes, nous voyons des acantilados qui me rappellent les Canaries, nous passons comme un courant d’air devant des plages vierges et désertes, recouvertes de brumes écossaises. Nous arrivons à Santillana, village médiéval au cloître et au héros célèbre.


La sainte est la martyre Julienne. Je reste foudroyé dans le cloître par un Christ Pantocrator du haut moyen-âge, près du baptistère que les Espagnols appellent una pila. L’électricité de Dieu dans l’eau du baptême. Il règne à Santillana une atmosphère magique hors du temps et monde moderne. On est ailleurs, dans les plis dépliés des espaces épargnés par les marées noires du tourisme. Un autre lieu d’Espagne où je pourrais bien vivre... Il y a d’ailleurs deux paradors, deux arrêts.

Le circuit continue. On va aux Asturies. Le chauffeur, un gros barbu du nom auguste d’Amador reste fasciné par le passé musulman de son pays et m’explique pourquoi les femmes espagnoles, qui ont "pris le pouvoir", ne t’adressent plus la parole. Amador est nietzschéen sans le savoir. Cette affaire des filles qui ne parlent qu’à leur portable est pourtant vraie : plus personne ne veut se comprometirse, s’engager dans la voie étroite du mariage et de l’enfant.

Amador nous mène sur les frêles routes humides des Asturies. Premier royaume chrétien d’Espagne, doté des plus belles plages d’Europe, d’une gastronomie à toute épreuve et de filles blondes ou rousses comme les blés du Nord du monde. Les Hyperboréens vinrent à Oviedo, les Celtes peuplèrent de génies les herbes et les horreos, ces incroyables niches sur pilotis où le grain sèche comme il peut.

Oviedo, ville splendide et dévastée dans sa périphérie, avec des fées auburn comme en Cornouailles. Oviedo et Santa Maria del Naranco, belvédère et église magicienne bâtie par le roi Ramire pour faire pièce aux envahisseurs. Asturies, la tribu invincible qui vante sans complexe son succès sur les Maures dans les boutiques de Covadonga ou de la capitale. Covadonga, sanctuaire national et chrétien de l’Espagne, que tous mes compagnons vont vénérer. La grotte, la vierge, la forêt, les lacs sauvages... C’est un parc national.

Le monde moderne transforme tout en cirque et en circuit. Il aime nous encercler.

Les brumes aussi nous entourent. Je retourne, seul, voir Santa Maria del Naranco, chapelle du haut moyen-âge qui me fascine dans les livres depuis deux ans que je vis en Espagne. L’art pré-roman de l’Espagne, ses pierres et ses brumes. Y eut-il une vie après l’art roman, après les moines irlandais et les Barbares christianisés, comme ce Don Pelayo qui salue ses fans au pied du monastère ?

L’Asturie m’emballe. Les pics d’Europe jettent leurs crêtes d’acier dans un azur sidéral. J’ai bien rigolé avec mes amis. Je leur ai fait un discours d’adieu et j’ai décidé de poursuivre jusqu’à Compostelle comme un grand.

Pas question pour moi de faire le pèlerinage, et mon arrivée désastreuse à Saint-Jacques sous un ciel de plomb fondu, avec le granit gris et les ardoises sinistres, me font craindre le pire. La tronche des cathos bobos, cheveux gris, mollets bronzés, l’air d’idiots extatiques, et leurs Kickers frottées, tout cela me tétanise. Le pèlerin crétin sent le lapin (Coelho).

Je commence à reprendre souffle dans la cathédrale. Elle est l’infini, elle est le pèlerinage lui-même, elle est tous les styles et les époques, elle est l’Occident en mouvement (jusqu’au XVIIIe siècle donc). Il y a dix chapelles où prier, il faut les reconnaître, les recenser, nouer des relations intimes. C’est comme la messe ici. Elle est plurielle. Saint-Jacques la ville-monde. Coquille ouverte aux cheminants comme une main dans le creux de laquelle viennent manger les oiseaux de ce ciel. Je reste sept jours finalement, trois messes par jour, découvrant le rio Sar et sa merveilleuse Colegiata penchée comme la tour de Pise. Le granit me donne enfin de sa force. Je vois les rias bajas, sympathise avec un Canadien anglophone de Vancouver, cité qui m’avait jadis enchanté. Je rencontre une Québécoise, soeur française de l’autre hémisphère, grimpe sur le mur romain de la mystérieuse forteresse de Lugo, découvre les plages étranges des archipels galiciens. La Galice est un pays de jardiniers, de petits propriétaires terriens. Je me sens en Gaule. Enfin chez moi. Et je vais remercier l’apôtre matamore à la tombée du jour avant de voir le granit du plus beau monument du monde rouiller de plaisir sous les caresses du ciel tombé de bleu. Et si je changeais Grenade pour Compostelle ?


La question me torture quelque temps. L’Alhambra tend la main à la cathédrale dans ma tête. La Galice et ses délices ? Mais je sens comme cet Ouest me ronge avec ses vents et son granit. Santiago, ville où l’on aboutit, pas où l’on vit. Champ d’étoiles éclaté que Dieu a ramassé pour éclairer les chrétiens perdus par la venue du croissant. J’y reviendrai, je verrai.

Je rentre enfin à Grenade. Nous passons par la vallée du Valcarce. Le paysage est fabuleux, froid, grandiose. Il évoque la sierra des Gredos. Sous l’autoroute passe le chemin de saint Jacques. Il passe aussi par les grandes surfaces de Ponferrada.

Je reviens en France pour un mariage et pour voir mon oncle dans son monastère de la Grande-Chartreuse. Après les demoiselles d’Oviedo et de Saint-Jacques, les demoiselles violées de Vénissieux. Je ne sais même pas pourquoi ils ont appelé l’aéroport de Lyon Saint-Exupéry. Mais passons... Entre deux territoires improbables, la France reste la France, de la Saône-et-Loire à l’Yonne par exemple.

Les villes se tiers-mondisent, les campagnes se nordicisent, si j’ose écrire. L’Afrique occupe nos faubourgs en ruines, Anglais, Belges, Hollandais, Allemands, Scandinaves achètent nos terres en jachère.

La France n’est plus.

Le monastère de la Grande chartreuse est immense et presque vide.

Il reste trente moines contre deux cents au siècle de Louis XIV. J’y viens depuis quarante ans, et en quarante ans j’ai vu que les choses pouvaient encore empirer. On se souvient de la phrase du barde Taliesin : « il faut un survivant à chaque désastre. » Et les désastres se succèdent. Il y a eu le départ de la très bonne soeur Odile qui mourut après avoir été chassée de l’hôtellerie par son ordre ; il y eut des profanations.

Les moines restent dans leur monde, quand ils demeurent moines (la mode est de créer sa communauté chez les bobos cathos, et il y a 425 monastères où l’on peut faire en France du tourisme spirituel ; je n’en peux plus des bobos cathos, façon Gaymard), et le monde les atteint : on fait des travaux - les monuments historiques -, on fait du bruit, on profane la croix du grand Som (des néo-nazis, me dit mon oncle, et je sais que c’est possible), on installe des ascenseurs.

Les moines de la Grande-Chartreuse ont survécu aux attaques meurtrières des protestants de l’Isère, au climat le plus épouvantable, aux profanations des révolutionnaires, à la chasse des francs-maçons de l’ère Combes, et chaque fois ils sont revenus plus forts. Mais ils n’ont pas résisté à la société de consommation, à la social-démocratie qui retape leur murs. Segha c’est plus fort que toi, et une société qui nourrit les gosses de jouets puants, de pokemon, de vidéo et d’ordures nutritives récolte ce qu’elle sème.

On me dit qu’un moine veut me voir. C’est un père espagnol, un Basque de la chartreuse de Burgos. Il veut parler son idioma. Il me tutoie d’entrée et me dit que cette société n’est pas néopaïenne : elle est antichrétienne et rien d’autre. Elle est dirigée par le Prince de ce monde. Une soeur italienne (il y a un petit conclave dans l’hôtellerie bordée de hêtres) acquiesce avec tristesse et douceur. Mon père veut tout filmer : nous passons par la conciergerie et nous allons voir monsieur Gabriel, qui est là depuis soixante ans. Pour la première fois, nous échangeons des mots et des idées.

Gabriel est revenu avec les chartreux en 1941. Il est agacé par l’anti-américanisme d’une partie de la droite catholique, qui semble préférer l’islamisme. Il évoque sa passion, son dada, comme dit le révérend père général, dom Marcelin, crème des hommes de ce monde : la notation musicale grégorienne. En quelques minutes il me fait entrevoir l’absolu, la connaissance initiale : le verbe, la mélodie, l’architecture sonore, la synarchie des formes comme il dit lui-même. Je prends des notes sans bien comprendre les détails techniques de cette érudite conférence, qui mêle art sacré, grec, latin, mathématiques, architecture et musique. Gabriel remonte vers la source grecque de la connaissance ecclésiastique. Plus besoin de tao, de bouddhisme, de rien. Si seulement l’Occident écoutait cet archange de la connaissance traditionnelle chrétienne, qui balaie d’un revers de main tous les doutes que les intellectuels comme moi ont conçu a l’égard d’une hiérarchie catholique crétinisée par la modernité.


L’enneacorde grave est masculin, l’enneacorde aigu est féminine, me dit le grand sage. Les moines grecs ne savaient-ils vraiment rien du yin et du yang ? Et ces nomenclatures harmoniques qui s’inspirent de l’architecture : le ionien et le dorique. Plus que jamais l’architecture est de la musique solidifiée. Les nombres sont le squelette de la musique.

Gabriel mourra-t-il avec son secret ? L’humble Gabriel laissera-t-il Madonna enseigner ce qu’est la musique ?

Jamais l’âge de fer de Hesiode ne m’a semblé si long ni si dur. Je croise dom Marcelin en remontant à l’hôtellerie. Il souffre beaucoup de deux opérations successives. Il souffre en souriant, comme un sage chrétien. Il discute avec son homme à tout faire, Guy.

Je lui ai déjà parlé : il vient de Marseille. Il fait partie de la population déportée, celle qui n’en pouvait plus. Il vit depuis plusieurs années dans les monastères. Il est comme moi un laïc qui souffre de la fin de ce monde. Le soir tombe : les sapins nous écrasent, et la cime du grand Som.

Je ne dors jamais en chartreuse. Cette nuit je lis Thomas d’Aquin dans une édition agréable. Il pose des questions, objecte, discute, conclut.

Il a été pillé par tous les chiens, Descartes, Spinoza, Kant et les autres. Il est éminemment rassurant. Il explique que le désespoir vient d’un trop grand espoir déçu. Bernanos le dira plus tard : le monde moderne est décevant, comme les promesses de Satan au paradis. La lecture de Thomas me renforce : c’est lui la nourriture solide dont parle saint Paul. Le lendemain mon oncle me prendra le livre qu’il n’osait emprunter à leur fabuleuse bibliothèque.

Le diable est virtuel, je l’ai déjà dit, le diable ne se touche pas. Les stigmates, on les touche, les nourritures on les goûte. L’esprit saint c’est le souffle (qu’a-t-on besoin du yoga ? Apprenez à chanter le grégorien, bandes d’ânes à bout de souffle !), c’est ce qui fait de nous des femmes et des hommes gonflés, irradiant d’énergie, comme ce frère espagnol qui dans les jardins du monastère, à 75 ans, travaille la terre huit heures par jour sans poser de questions à son rhumatologue.

Au monastère on m’a parlé pour la première fois.

Nicolas Bonnal

* Nicolas Bonnal a récemment publié "Le voyageur éveillé", éd. Belles-Lettres.
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