Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 301 du 17 septembre 2003 - p. 15
Le journal des Dames
par Marie-Claude Monchaux
Les belles réclames du temps jadis

Lorsque j’étais petite, mon grand-père et moi partions chaque jeudi en promenade, selon un périple immuable qui incluait une visite aux murs recouverts d’affiches. L’homme qui crachait du feu pour se soigner à « l’ouate thermogène » (sic) me faisait très peur, et je me cachais derrière le vaste pardessus de grand-père pour ne pas voir cet échappé des enfers. En revanche, j’aimais beaucoup le petit écolier des biscuits LU avec sa pèlerine et son bon sourire, ainsi que la petite fille de mon âge aux deux nattes attachées par un ruban qui écrivait le nom du chocolat Menier avec un morceau de craie.

- Tu aimais beaucoup tes grands-parents ? demande Colombe, les deux coudes sur mes genoux.

- Beaucoup. Ce sont eux qui m’ont élevé. Mes grands-pères étaient instituteurs. L’un d’eux disait à ma grand-mère : « Aimée, cuis-moi des galettes » et il partageait les galettes à ses élèves pour bien leur mettre dans la tête et dans la bouche le phénomène rebutant des fractions. D’un tempérament très attiré vers les arts, il m’ouvrait ses gros livres à reliure cuir et or pour me faire admirer les tableaux en couleurs des grands musées d’Europe. Je rêvais devant la petite infante des « Mérinos » de Velasquez au Prado, ou les petits princes, enfants de Charles Ier de la National Gallery. Il y avait là une brochette d’enfants royaux couverts de perles ou de satin cramoisi qui me fascinait. J’avais cinq ans.

Il ne faut pas hésiter à mettre devant les yeux d’un petit enfant de belles images qui font s’envoler son imagination. Je ne devais pas avoir plus de sept ans quand je m’embarquais sur des vaisseaux qui menaient aux châteaux enchantés de Claude Le Lorrain, ou quand je me promenais dans les ruelles propres aux peintres flamands du XVIle siècle.

C’est l’époque (1938/39) où je feuilletais chaque semaine la revue féminine Marie-Claire à laquelle étaient abonnées mes grands-mères. Il y avait là déjà des dessins de mode signés Gruau, d’autres Dignimont. Il n’en faut pas beaucoup pour éveiller le sens artistique chez un enfant. A cette époque, cinq petites filles avaient les faveurs de la publicité : les premiers quintuplés sauvés d’une naissance prématurée. Elles étaient nées d’une famille pauvre au Canada : les Dionne. Le médecin qui les avait mises au monde avait le sens de la pub ! Il vendait à un trust les photos des enfants qu’on voyait s’épanouir fraîches comme des camélias grâce au savon Palmolive. Chaque semaine, je cherchais les photos couleur des petites Dionne : Emily avait une robe bleue, Annette une robe bouton-d’or, Marie était en rose, Cécile en vert pomme, Yvonne en mauve.

D’autres fois, elles étaient toutes en rose sur une prairie pleine de fleurs. Je n’ai su que beaucoup plus tard que ces petites filles, enlevées à leur famille, vivaient dans une maison entièrement vitrée de manière à les montrer comme des petits animaux savants aux curieux qui venaient les voir vivre, moyennant monnaie. Le savon à l’huile d’olive n’avait pas fait une mauvaise affaire avec le Dr Dafoe, accoucheur bienheureux des quintuplées.

Ah ! les images de mon enfance !

A six ans, je découvrais avec un emportement de bonheur le dessin animé "Blanche-Neige et les sept nains" de Walt Disney et je ne boudais pas mon plaisir. Il fallut m’y emmener deux fois. Ensuite, ce fut le black-out, plus de cinéma en couleurs avant la Libération. Cinq ans de films en noir et blanc. Mais quels chefs-d’oeuvre parfois !

Et puis la découverte d’albums exquis : "Callisto la petite nymphe de Diane" d’André E. Marty me plaisait tant que je l’emportais dans mon lit ainsi que "Diki, le rouge-gorge enchanté" de Jean A. Mercier, et les contes de Grimm illustrés par Jean-Pierre Joubert chez Alsatia.

Ainsi, devant mes yeux d’enfant, s’érigeait un musée de publicités charmantes, de livres d’art et d’imageries raffinées. Comme un enfant ignore ce que sont le bon et le mauvais goût, les Dionne et leur teint de porcelaine étaient pour moi les petites soeurs de Callisto et de l’infante de Velasquez, et l’homme de l’ouate thermogène apeurait mes nuits, vivant à mes côtés à l’insu des grandes personnes qui sans trop le savoir peuplaient ma petite imagination à l’affût de telles images. Les numéros de Noël de l’Illustration m’offraient d’autres chefs-d’oeuvre avec les aquarelles de Léon Bakst, Maurice Leloir et A. E. Marty...

Ainsi se mettait en place dans ma petite tête folle tout l’art des années 30, ses réussites et ses médiocrités, pour édifier un goût de mon siècle qui ne m’a pas quittée.

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