Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 301 du 17 septembre 2003 - p. 17
L’histoire à l’endroit
par Laurent Blancy
Filippo Corridoni, le guerrier pacifiste

Le Libre Journal poursuit le portrait d’un des héros les plus étonnants et les plus méconnus de l’une des doctrines politiques du XXe siècle les plus calomniées : Filippo Corridoni, précurseur du fascisme italien.

C’est en 1921 que le fascisme deviendra un parti. Cependant, rien n’est gagné pour le camp des interventionnistes. L’Union syndicale italienne, à l’exception des représentants de Milan, de Parme et de Castrocaro, a voté pour la neutralité. Mais peu à peu les arguments interventionnistes progressent. Ainsi, quelques jours plus tard, le 14 octobre 1914, le Popolo d’Italia dirigé par Benito Mussolini, parait à Milan. En première page, le journal fait siennes deux citations de Blanqui et de Napoléon : « Qui a du fer, a du pain » et « La révolution est une idée qui se fait avec les baïonnettes ».

Le ton est donné.

Le 1er janvier 1915, le Faisceau d’action interventionniste de Milan lance un manifeste aux travailleurs italiens : « Le triomphe du bloc austro-allemand serait en Europe le triomphe de la Sainte-Alliance, le renforcement de la cause réactionnaire et militariste contre celle de la révolution. Elle signifierait la persistance et la consolidation des forces conservatrices, militaires et féodales qui ont engendré l’immense catastrophe actuelle et qui demain amèneront d’autres guerres, d’autres conflits et d’autres désastres pour renforcer son émancipation économique. Les grands conflits de l’histoire ne se résolvent pas par un refus idéologique mais en en maîtrisant les fins : la guerre ne se combat pas en ruminant des formules ou en opposant des mots stériles et renonciateurs, mais en éradiquant les causes génératrices. »

Le 13 février, Corridoni se rend à Trévise pour rencontrer les irrédentistes de Trieste. Ils projettent d’attaquer un poste de frontière autrichien afin de créer un casus belli. Arrivé à la gare, Corridoni est arrêté pour avoir écrit peu de temps avant un article incitant au sabotage. Le Popolo d’Italia y voit une machination politique et dénonce « l’hypocrisie d’une procédure pénale pour un délit n’existant que dans un cerveau de détraqué. »

Au début mai 1915, Milan s’anime. Chaque jour, trois à quatre meetings y sont organisés. Le 12 aux côtés de Cesare Battisti, Corridoni prononce un discours place Cairoli devant 50 000 personnes. Le 13, il prend la parole avec Benito Mussolini sur le parvis du Dôme. Le 14, il harangue une foule de 100 000 Milanais : « Nous devons nous convaincre que ces rassemblements sont les derniers. Nous n’attendrons pas d’autres journées pour continuer à vivre ainsi dans l’angoisse et l’incertitude. Car nous préférons la vie périlleuse des tranchées à celle qui n’est pas la vie, mais l’agonie ».

Le 19, Corridoni parle pour la dernière fois : « Demain, le gouvernement déclarera au parlement son entrée en guerre. Mais la guerre, cher Milanais, a déjà été déclarée par ce parlement infini, celui que constitue le peuple Italien. Demain, sera terminée l’époque des discussions. Et notre liberté d’expression, considérée comme un droit sacré, sera, une fois les soldats au front, une polémique nocive et criminelle ».

Corridoni se présente aussitôt comme volontaire. Jugé inapte, il réagit avec vigueur : « Ce qui est impossible est monstrueux. Je ne peux pas rester à la maison ! » Voulant se déguiser en fantassin et partir en se fondant dans une troupe, Il décide finalement de s’adresser au commandant du corps d’armée, le général Spingardi : « Il paraîtrait, mon Général, que je pourrais me soustraire à mon devoir de faire la guerre, alors que j’ai tout fait pour l’obtenir ». En fait, c’est par l’intermédiaire du général-médecin D’Angelantonio que Corridoni est accepté. Son exemple est suivi par de nombreux ouvriers, qui comme lui se présentent à la caserne du 68e régiment d’infanterie. Néanmoins, en dépit de leur enthousiasme, ils apprennent qu’ils devront patienter ici quelques mois, le temps d’acquérir une formation militaire. Avec beaucoup de difficultés, Corridoni réussit à empêcher un soulèvement. Le 15 juillet, jour de départ vers les tranchées, cent mille Milanais viennent saluer les volontari.

Le Popolo d’Italia décrit l’événement : « Des républicains, des socialistes, des syndicalistes, des anarchistes, des agitateurs connus, des ouvriers modestes, des partisans de partis extrémistes, tous, plus encore qu’à la veille des âpres luttes de rues, sont animés par le grand désir : tout donner pour la civilisation européenne, sa foi et l’ardeur de la jeunesse. Ainsi, les volontari partent en chantant les hymnes de la patrie, acclamés aux cris de Viva la guerra rivoluzionaria !... Au passage de Corridoni, les clameurs de la foule en liesse se font encore plus retentissantes. C’est l’euphorie. Et quand Mussolini et Corridoni s’embrassent, la foule scande Viva Corridoni ! Viva Mussolini ! »

Les compagnons de l’Union syndicale de Milan sont également présents. Corridoni les salue : « Nous au front, vous dans les usines. Nous avons tous un grave et noble devoir à accomplir pour le succès de I’Italie, pour la liberté de l’Europe, pour l’avenir de l’humanité. Compagnons ouvriers, faites que nous obtenions la victoire pour que nous puissions reprendre la lutte pour la défense de notre foi, qui aujourd’hui et plus qu’hier, enflamme nos coeurs. Cette lutte permettra la réalisation du rêve de votre classe, celui d’un avenir meilleur. »

Le périodique de Parme, Gioventu Sindicalista, reprend le témoignage de Corridoni sur cet instant inoubliable : « Nous, la jeunesse, nous partons pour le front vêtus des uniformes des soldats du Roi. Mais nous partons surtout avec l’âme profondément républicaine. Peu en reviendront. Nous le sentons. Car beaucoup payeront de leur vie cet acte révolutionnaire. Qu’importe ! Mais ceux qui retourneront, reprendront une nouvelle fois nos idées que nous gardons dans un solide coffre-fort, et duquel nous tenons jalousement les clés, afin que personne ne puisse les contaminer pendant notre absence. »

(à suivre)

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