Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 301 du 17 septembre 2003 - p. 20
C’est à lire
"Polar" au fond de la Russie

Un atroce tueur en série vient d’être arrêté une seconde fois dans une ville moyenne, à trois cents kilomètres de Moscou. Auparavant, il a bénéficié d’une louche remise en liberté, et il a allongé la liste de ses crimes...

Bob, le dynamique journaliste américain, entraîne dans cette « ville au nom d’usine métallurgique » son ami Daniel, scribouillard français plutôt morose et inerte. Mais ils boivent, d’abord, et parlent s’ils dénicheront l’âme slave, en même temps que les motifs et les complices du tueur. Aussitôt arrivés, les fouinards occidentaux s’assurent à force de dollars la collaboration d’un journaliste local, Oleg. Et nous voilà sur les traces d’une troïka aussi évidente qu’une histoire drôle: "Y a un Français, un Russe et un Américain..." Derrière un tel attelage, le traîneau verse immédiatement.

SAS Malko Linge n’est pas là, qui débrouillerait sans doute vite l’affaire en braquant le commissaire de police avec un pistolet chromé, tenant de l’autre main un manuel de conversation russe de trente pages, et dans la troisième la mamelle de la lionne locale...

L’enquête piétine dans les méandres de l’éternelle bureaucratie russe et dans le plus grand réalisme. Car l’auteur, Thierry Marignac, sait de quoi il parle : il rentre de plusieurs années en Russie, et il en possède la langue. Les héros ont tout le temps de faire la navette avec Moscou et même Paris, où Daniel va consulter le directeur de son agence de presse. Le temps de voir passer le cadavre de son ennemie dans la Seine : « Une femme pour qui j’avais voulu me suicider, ou m’engager dans la Légion étrangère - avant de reprendre mes esprits - passa devant moi, l’air hagard. Elle avait perdu son aura de statue, sans doute enfuie avec sa jeunesse, et ses traits de madone impérieuse s’étaient durcis et desséchés, comme si en voulant annuler le vieillissement elle avait été rattrapée et ravagée à son insu. »

Redescente au fond de la province moscovite : le mystère s’épaissit. De quoi les "fédéraux" du FSB viennent-ils se mêler ? Enfin une entrevue avec le tueur, mais ses propos sont incohérents. C’est l’accusation qui procède à l’instruction de l’affaire : pas étonnant que l’adjoint du procureur, si élégant, ne soit guère coopératif avec la presse... Et quelle est cette "autorité" à laquelle les autochtones font des allusions tremblantes ?

Bob est compromis avec la fille, ravissante et droguée, d’un richissime "nouveau Russe". On va voir ce qu’elle va faire de son dynamisme...

Daniel, lui, s’entiche d’une infirmière bénévole qui a « la beauté qui m’émouvait de plus en plus souvent : le souvenir d’une splendeur dont les ruines composaient une illusion unique. »

Alors l’enquête se traîne plus désespérément encore, comme là-bas, dis donc ! On ralentit, on s’arrête, on boit, et le paysage, et le peuple russe prennent les commandes du récit.

Quand on a suivi, même de Paris, l’interminable "Affaire Limonov" - et c’est le cas de nos fidèles lecteurs -, on demeure fasciné d’en voir surgir le décor admirable et accablant dans les pages de "Fuyards". Aux tournures languissantes ou brutales de Marignac, on sent qu’il a traîné trop longtemps en Russie, qu’il en est un "gaspillé", comme disent les Gabonais des Européens qui adoptent leurs moeurs, qu’il est rentré à demi-dévoré par ce pays féroce et sentimental. Son personnage le masque mal quand il fait les quatre coins de la place des Trois-Gares, à Moscou, en quête de lames de rasoir d’importation. Quand il se bat à coups de poing ou de trique avec des ivrognes pires que lui-même. Ou quand il la déniche enfin, l’âme slave.

Igor Kondratiev

Thierry Marignac, "Fuyards" Rivages/noir. 268 p., 7,95 zeuros.
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