Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 302 du 28 septembre 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
La Suède aux Suédois !

En Suède, une bonne quinzaine avant le référendum sur l’euro, le "oui" refaisait son retard. Les sondages nous le serinaient tous les jours. Il gagnait du terrain. Les médias orchestraient la bonne nouvelle. C’était normal. Les partisans du "oui" jouissaient de moyens considérables. Les multinationales les soutenaient à bloc. Ericsson, Electrolux, Volvo and C°, ça fait de la monnaie. Le Volvo d’or est toujours debout !

En conséquence 85 % des partis politiques représentés au Rikstag, les sociaux-démocrates, les chrétiens-démocrates, les conservateurs-démocrates, les modérés-démocrates, les Verts-démocrates, les plus démocrates de tous : les ex-communistes-démocrates - vous savez bien que l’Union soviétique possédait la Constitution la plus démocratique du monde, c’était Marchais qui l’assurait - 85 % faisaient une campagne ardente et argumentée pour le "oui".

Tout conspirait à sa victoire. L’assassinat au couteau de Mme Anne Lindh, ministre très appréciée et europhile distinguée, provoquerait un vote humanitaire dont profiterait son camp. Les observateurs prévoyaient une participation maousse. Elle bénéficierait sûrement aux "oui". A la grosse commission de Bruxelles, M. Lamy souriait. C’était si rare qu’on était forcé de le remarquer : "Vous avez vu, Lamy sourit." On pouvait se préparer à hisser le grand pavois. J’ignore comment cela se dit en suédois, mais c’était dans la poche.

Fatalitas ! Bruxelles n’est pas loin de Waterloo. Joyeux, ils se disaient : le "oui". C’était un "non". Et pas n’importe lequel, pas un "non" honteux, riquiqui, à la sauvette... Tout au contraire : un "non" glorieux, franc du collier, massif de la charpente, claironnant, avec des biscoteaux de déménageurs de pianos et du poil aux pattes. Répétons les chiffres. Ils valent tous les commentaires. "Non" : 56,8 %. "Oui" : 41,2 %. Bulletins blancs : 2 %. Participation : 83 %. Seulement 17 % d’abstentionnistes déserteurs pour crier à qui veut l’entendre : "La Suède aux Suédois" ! C’était un triomphe.

Ni "oui", ni "non"

Recevoir dans ce domaine la leçon des Suédois rend mélanco. Et même colique. Mais le fait est là, historique. Les Français n’ont pas dit "non" à l’euro. Ils n’ont pas dit "oui", non plus. Pour une raison aussi bonne que suffisante : on ne leur a pas demandé leur avis.

Le président Chirac, qui serait prêt à mourir sur une barricade pour défendre la démocratie et 25 francs par mois, comme le fit le député Baudin, rue Sainte-Marguerite, le 2 décembre 1851 (voir "Histoire d’un crime" de Victor Hugo), se refusa à consulter le peuple, comme il en a le pouvoir. Il préféra s’en tenir au vote des deux assemblées réunies en congrès, à Versailles. C’était plus sûr. Les députés et sénateurs chiraquiens et les députés et sénateurs antichiraquiens étant d’accord sur le fond, le débat fut de pure forme, anecdotique et l’affaire dans le sac, comme elle l’eût été, à Stockholm, si la décision avait été remise entre les mains du Rikstag. Ce ne fut pas le cas. La couronne veillait. La République est parfois moins démocratique que la monarchie.

Maastricht : 51 %

Si l’on avait demandé au peuple français : "Voulez-vous que l’euro remplace le franc ?", quelle eût été sa réponse ?

Honnêtement, personne ne peut le dire.

J’entends souvent, chez nos amis, affirmer que le "non" l’aurait emporté.

C’est possible.

Mais je suis loin d’en être certain. Rappelez-vous Maastricht.

En 1992, le président Mitterrand décida que les accords de Maastricht seraient soumis à référendum. Il conseilla à ses électeurs, de gauche, de voter "oui". Giscard, ancien président de la République, Chirac, ancien Premier ministre, maire de Paris, Barre, ancien Premier ministre, tous grossiums du Centre et de la Droite, pressèrent leurs électeurs de faire le même choix. "Le bon choix" aurait pu dire Giscard, il aime bien se répéter.

Maastricht fut donc adopté. Modestement : par 51 % des suffrages, mais suffisamment pour que le peuple souverain se soit prononcé, entre autres babioles, pour "la suppression de ses frontières et l’établissement de la monnaie unique".

Huit ou neuf années plus tard, un référendum sur l’euro aurait provoqué la même cohabitation. Le président Chirac, d’un côté, entouré des figures de proue de l’humanisme libéral, Giscard, Juppé, Balladur, Bayrou, Raffarin, etc., et, de l’autre, de M. Jospin, le Premier ministre, flanqué des figures votives de l’humanisme socialiste, Fabius, Strauss-Kahn, Lang, Kouchner, l’homme politique le plus populaire de France, auraient appelé les Français et les Françaises à voter pour la monnaie unique. L’argent étant au rendez-vous, les médias aussi, et Line Renaud apportant son concours bénévole, on ne voit pas pourquoi le "non" aurait obtenu la majorité.

Dévaluations en chaîne

Outre ces appuis considérables, le "oui" à l’euro ne manquait pas d’arguments. Quand je feuillette mes notes d’époque, j’en trouve trois qui reviennent dans les conversations.

- L’euro va faciliter les voyages en supprimant les changes. Etant donné l’importance prise par les vacances, donc par le tourisme, la considération n’est pas à négliger.

- L’euro va nous protéger des opérations politiques contre le franc seul. Allié au deutschemark, au florin, à la lire, etc., l’euro sera moins vulnérable que le franc. L’Amérique ne pourra pas faire payer à l’Europe les positions prises par la France. On a pu le vérifier, on le vérifie encore, dans notre différend avec les Etats-Unis sur l’Irak.

- Enfin et surtout : l’euro empêchera les dévaluations chroniques dont la Cinquième République n’a pas été moins généreuse que la Quatrième. Le petit épargnant l’avait senti passer. Il subit sept dévaluations et une manipulation entre 1958 - retour du Général aux Affaires - et 1994, départ définitif du président Mitterrand, le Bien-Aimé de ces dames.

La première fut la plus corsée. Le général de Gaulle et Antoine Pinay y allèrent bon temps bon argent. Le franc (or) fut amputé de 17,5 %. Ça marque le bas de laine.

Dans la foulée, en 1954, la manip. De l’audace, toujours de l’audace. Ce fut le hold-up du siècle. De Gaulle-Pinay divisèrent le franc par cent. Depuis l’attaque à main armée des lessiveuses, en 1946, par le tandem de Gaulle-Pleven, on n’avait pas fait mieux. Dieu sait pourtant si les pilleurs d’épaves pullulaient ! Nos vieux ne s’en remirent jamais. Vingt ans après, dans leurs cercueils, ils continuaient à compter, en anciens francs, ce que leur coûtaient leurs obsèques.

L’émotion fut considérable. Elle n’empêcha pas d’enchaîner sur six dévaluations, moins à la hussarde, du vol à la tire, en douceur, tout dans le poignet, mais quand même... Citons, pour les anciens c’est émouvant, comme des photos de famille, un peu jaunies, qui tombent de l’album du passé.

Le premier nom est celui du président de la République en exercice, le second celui de son ministre des Finances. Il y en a pour tout le monde.

1969. Pompidou-Giscard -12,5 %.
1974. Pompidou-Giscard (bis) -5 %.
1981. Mitterrand-Delors -8,5 %.
1982. Mitterrand-Delors (bis) -10 %.
1983. Mitterrand-Delors (ter) -8 %.
1986. Mitterrand-Balladur -6 %.

Au total, avec les premiers 17,5 %, 67,5 % de dévaluation. A la veille de l’euro, le dernier franc ne valait plus que le quart du nouveau franc originel.

Nous sommes tous des Suédois

Malgré ces pratiques calamiteuses, les Français économisaient. L’épargne les faisait cocus. Ils l’aimaient quand même, origines paysannes et traditions obligent.

Le nouveau credo civique pressant les citoyens de dépenser jusqu’à ce qu’ils ne gagnaient pas pour relancer la croissance glissait sur leur cuir comme la pluie sur les plumes des canards.

Même réduit de 67,5 %, un bon tiens vaut mieux que deux tu l’auras. Ils croyaient à l’acquis. Plus ou moins héritiers des fiers Gaulois à tête ronde, ils demeuraient fidèles au vieux franc français. Ils l’eussent seulement souhaité plus stable et rigoureux.

Pourtant quand ils entendaient les économistes, sortis des grandes écoles, démontrer qu’avec l’euro les dévaluations seraient désormais impossibles, ils ressentaient un trouble qui ressemblait à l’appel du désir et le bas de laine rêvait de soie.

Tous n’étaient pas dupes. Beaucoup flairaient l’arnaque. Les avantages devaient cacher les pièges. Certains savaient que la dévaluation n’était pas le seul moyen de manger la grenouille. Il y avait la Dette, avec une majuscule, déjà énorme. En 1981, quand les socialistes récupérèrent le pouvoir après quatorze années de vaches maigres, elle était de cinq cents milliards de francs. Une paille. En 1994, quand ils le quittèrent, pour un bref intervalle (trois ans), elle atteignait près de trois mille milliards de francs. Près de six fois plus ! Une poutre ! Emprunter pour éponger les intérêts de l’emprunt, ça creuse... Empêchant les gouvernements de faire fonctionner la planche à billets, l’euro ne pouvait que les pousser à s’endetter. On le voit aujourd’hui. La dette publique de la France culmine à mille milliards d’euros. Soit près de sept mille milliards de francs. Ce n’est plus la paille, ni la poutre, c’est l’Himalaya ! Peut-être aurait-on mieux fait de commencer par la monnaie commune, avant d’embrasser la monnaie unique.

Au bout de leurs réflexions personnelles, dans la solitude de l’isoloir, quelle eût été la réaction des Français ? Nul ne le saura jamais. La décision revenant aux parlementaires, ils en porteraient la responsabilité devant l’histoire. En cas de naufrage, les électeurs pourraient toujours dire : "Ce n’est pas nous". Ainsi s’explique sans doute la facilité avec laquelle le tour de passe-passe fut accompli et accueilli.

Quand on compare le bastringue suscité par les intermittents du pince-fesse, furibards de ne plus toucher des indemnités de chômage leur permettant de jouer Phèdre en caleçon, aux timides soupirs qui accompagnèrent la dissolution du franc, créé en 1350 par Jean le Bon, dans la monnaie d’une communauté évolutive, changeant de lois, d’organisations, de coeur, de politique, d’esprit, de racines et de buts à mesure qu’elle s’agrandit, on voudrait bien pouvoir crier : "Nous sommes tous des Suédois !" Hélas...

François Brigneau
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