Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 302 du 28 septembre 2003 - p. 15
Le journal des Dames
par Marie-Claude Monchaux
Ma Colombe découvre Jane Austen

Je suis en train, me dit Colombe, de lire un roman extraordinaire. Adorable, pas cucul-la-praline. Il est intelligent, il va chercher dans le fond des sentiments de filles de quinze ans, c’est presque mon âge ! (Elle a treize ans et demi).

- Et c’est quoi, ton roman ?

- Tu ne le croirais jamais, il a été écrit sous Napoléon Ier, par une demoiselle célibataire anglaise, tout pour plaire a priori ! Eh bien ça m’a tellement plu que je veux lire tous ses autres livres. Ça s’appelle "Northanger abbey" et c’est un roman d’amour de Jane Austen. Génial.

- C’est bien mon avis, lui dis-je, je suis une inconditionnelle de Jane Austen !

- Pourquoi ne me les as-tu pas fait connaître plus tôt ?

- Je te croyais trop jeune pour apprécier la psychologie de Jane. Je me suis trompée, je suis ravie.

- Je ne croyais pas que sous Napoléon, les filles de 15 ans s’intéressaient à leurs flirts ; et bien sûr, elles s’intéressent aussi à leurs fringues, c’est d’un drôle ! On est loin des blue-jeans, évidement...

- Çà oui, dis-je, on nage dans la mousseline à pois, on orne des chapeaux de paille avec des rubans et des bonnets de dentelle avec des fleurs ! Mais quelle vie là-dedans ! Quelle actualité dans les sentiments ! c’est bourré de potins, de filles amoureuses de beaux militaires, les danseurs les plus recherchés, c’est exquis et c’est intelligent.

- On peut dire que tu lui fais de la pub, dit Colombe.

- Absolument. Avec d’autant plus de plaisir que l’essentiel de son oeuvre a paru en 10/18, c’est-à-dire dans une collection de poche - donc, la moins chère. Il y a même ses « juvénilias », soit des inédits de son vivant, écrits entre 11 et 18 ans, avec tout ce que cela comporte de fraîcheur, de maladresses, de spontanéité, de mauvais goût parfois, mais d’un charme délicieux. Elle est morte à 41 ans, quel dommage ! Tous les fans de Jane Austen le déplorent, car elle laisse des romans inachevés très prometteurs.

- Lequel préfères-tu ? dit Colombe, ravie que je m’intéresse à ses lectures.

- Difficile à dire. "Mansfield Park" est très prenant, il y a dans ce livre un long passage au cours duquel les jeunes décident de monter une pièce de théâtre, qui est d’une actualité époustouflante. Et l’humour sous-tend tous ces charmants romans de la jeunesse écrits par une vieille fille anglaise "Emma" ou la demoiselle qui voulait marier ses amies est d’une grande drôlerie au deuxième degré. J’aime beaucoup « Persuasion »... A dire vrai, je les aime tous ! Je relis actuellement "Orgueil et préjugés" avec le même plaisir que la première fois et je reprendrais ensuite "Raison et sentiments" pour en parler avec toi parce que je vais te l’offrir, j’adore parler des livres que j’aime avec les personnes de mon âge !

- Rappelle-moi ton âge ? dit Colombe.

- Tout de suite les insultes !

- Bon, bon, admettons que je n’ai rien dit. Pour l’instant, je me régale avec "Northanger Abbey", cette jolie histoire d’une fille intoxiquée par les romans noirs et qui voit des mystères partout. C’est traité avec tellement d’humour !

- Je suis contente, dis-je, que tu y sois sensible à ton âge.

- Pas de jeu ! On a dit qu’on ne parlait plus d’âge.

- Tu marques un point, je te prêterai "Lady Susan", il a été écrit quand elle était très jeune et il y a un côté comtesse de Ségur là-dedans...

- Alors là, tu me blesses.

- Tu aurais tort, la comtesse est un grand écrivain. J’admets que je lui préfère Lawrence Durrell, mais là pour le coup, tu es un peu jeune, sauf ton respect...

- C’est toi qui me cherches, qu’est-ce que tu lisais quand tu avais treize ans et demi ?

- A la demie pile, je lisais "Terre des hommes" de Saint-Exupéry.

- Ah, alors, si on repart sur Saint-Exupéry !

- Tu sais bien, ma Colombe, qu’avec moi, on y revient toujours !

- Parle-moi de "Northanger Abbey" ? Ça finit par un mariage, au moins ? Non, non, ne me le dis pas !

- Jane Austen, cette vieille fille, comme on disait autrefois, était hantée par le mariage, et ses romans, d’une grande profondeur de sentiment...

- Non, non, tu ne me dis pas !

- Non, non, je ne te dirai pas ! Mais laisse-moi te lire cet aparté ravissant sur le roman : « Des romans, oui, car je refuse d’obéir à cette coutume mesquine et peu politique qu’adoptent si souvent les auteurs et qui consiste à déconsidérer par une censure des plus méprisantes le genre d’oeuvres même dont ils sont en train d’accroître le nombre. (...) Ne nous trahissons pas les uns les autres. Nous sommes un corps insulté. Bien que nos productions aient offert au lecteur un plaisir plus grand, plus sincère que celles d’une autre corporation littéraire en ce monde, aucun genre jamais ne fut plus décrié (...) Et que lisez-vous miss X ? - Oh ce n’est qu’un roman, répond la jeune fille en laissant tomber son livre avec une indifférence affectée et une honte passagère » - Je ne te lis pas ces deux pages exquises en entier pour te laisser le plaisir de les découvrir.

Colombe rit :

- C’est vrai, dit-elle, que j’adore les romans. Quand je lisais « Autant en emporte le vent » je l’emportais dans la salle de bains et je le dévorais dans la baignoire. Toute la famille frappait à la porte à tour de rôle en disant « En as-tu pour longtemps ? » avec des voix exaspérées ! Je le lisais la nuit sous mes draps avec une lampe électrique. Eh bien pour "Northanger Abbey", c’est la même chose ! Je crois que je veux lire tous les romans de Jane Austen.

Je crois que Colombe ne pouvait pas me faire plus de plaisir.

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