Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 302 du 28 septembre 2003 - pp. 18 et 19
Cap au sud avec
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
Portugal aux yeux fixes

Le plus grand reporter du "Monde" nous fait à nouveau (cf. "LLJ" n° 290) la grâce de nous laisser reproduire un de ses articles(1). Nous en sommes d’autant plus heureux que le lyrisme lucide de JPPH percute une actualité effroyable (colonnes ci-contre), dans un autre Portugal.

PROMONTOIRE DE SAGRÈS
Algarve, mai 2003

Ici commença en 1415, année de la prise de Ceuta, au Maroc, par les Portugais, le prodigieux enlacement du monde par un petit peuple rugueux, alors d’un million d’âmes et mené par des cadets capétiens appelés à la rescousse pour bouter hors du Portugal l’occupant maure ; enlacement qui ne devait prendre fin qu’en 1986 avec l’admission de Lisbonne dans l’Europe communautaire.

C’est le moment ou jamais sur ce promontoire, cette "table" battue par l’Atlantique, choisie par l’infant Henri le Navigateur (1394-1460) pour "calculer l’Univers", jauger l’inconnu, lancer ses caravelles sur les routes liquides, c’est le moment de sortir son Pessoa, d’y retrouver les vers terriblement pessimistes et peut-être prémonitoires de l’auteur de "Message", seul recueil de poèmes en portugais publié de son vivant par le chantre moderne de la lusitanité, le nouveau Camoëns :

L’Europe est un gisant reposant sur les coudes.
Son visage au regard fixe est le Portugal.

Les poètes voient loin. On était en 1934. Salazar régnait sans partage sur le Portugal et ses colonies et comptoirs. Pessoa, dont l’intelligentsia parisienne ferait beaucoup plus tard un opposant voire un résistant à la dictature paternaliste du Doutor, alors qu’il se fichait éperdument de toute immédiateté politique, ne pensant qu’au "Cinquième Empire" dont le Portugal serait la conscience, Pessoa allait recevoir un prix littéraire de l’Estado novo pour son "Message".

Le Portugal avait en ce temps-là les yeux rieurs ou le regard sombre, une expression vivante sur les traits en tout cas. Malgré la pauvreté, l’austérité, les guerres coloniales, la vite fanée Révolution des oeillets (1974), il arbora longtemps cette expression dans ses rues, ses champs, ses ports.

Aujourd’hui, les Portugais ont le regard fixe. Ils courent d’un centre commercial à leur télévision, ils consomment, ils n’ont plus le temps de procréer ni d’aller à la messe, ils s’entourent de chiens, s’endettent pour un studio sur le littoral bétonné, lisent de moins en moins de poésie alors qu’ils furent longtemps les premiers lecteurs de ce genre littéraire en Europe, ils méprisent leurs politiciens à faces de comptable, ils ne se passionnent plus, morbidement, que pour le dernier scandale sexuel impliquant le tout-Lisbonne (lire ci-contre à droite, ndlr).

L’Europe, au Portugal comme ailleurs, accomplit son oeuvre funèbre d’uniformisation, elle dépimente tout, elle promeut le fade et le blafard, elle coupe tout ce qui dépasse. Les Portugais étaient traditionnellement graves, ils deviennent tristes. Ils étaient naturellement nobles, ils se vulgarisent. La saudade dégénère en attrape-touriste.

ILE DE PICO
Archipel des Açores, septembre 2002

En route pour Sao-Tomé, république insulaire au large du Gabon, née en 1974-1975 de la "décolonisation-minute" des cinq provinces d’outremer portugaises en Afrique, nous faisons escale dans un autre archipel lusitan, les Açores, qui, lui, à la même époque, se contenta de l’autonomie. Aujourd’hui, les Açoréens, tous descendants des découvreurs et colons portugais du Moyen Age, se félicitent d’être restés, comme Madère, sous la souveraineté de Lisbonne car, du coup, l’argent de Bruxelles ruisselle sur leurs îles et îlots, comme un gros lot décroché après plus de 500 ans de frugalité et labeur. Routes, aérodromes, aqueducs, stades, etc., tout s’est abattu d’un coup sur cet archipel atlantique dont Chateaubriand, en route pour l’Amérique, décrivit jadis la simplicité.

Cependant à Pico, pointue, noire et verte, digne d’Hergé, et fière d’avoir sur son pic de 2 531 mètres le point culminant du Portugal, les vignerons du fameux verdelho - vin des tsars et des papes, poussé dans la lave recuite au soleil et humidifiée par les embruns océaniques - commencent à se rebiffer contre les exigences "hygiéniques" des technocrates européens : « Voilà que maintenant ils se sont mis en tête d’empêcher nos gars de fouler pieds nus les raisins comme nous l’avons toujours fait sans que personne jamais ne s’en plaigne ! Pas de bottes en caoutchouc et hop, on nous coupe les subventions... » Un inspecteur nordique ou germanique en costard, lunettes et cartable serait même venu incognito fourrer son museau dans les caves îliennes où, en grognant, les vinificateurs ont dû, au moins provisoirement, se soumettre, tout en craignant que le caoutchouc des bottes obligatoires ne communique un sale goût au verdelho.

Chaque Açoréen coûte près de 2 300 zeuros par an à l’Union européenne, contre 1 300 zeuros pour chaque Antillais...

SAO-TOMÉ ET PRINCIPE
octobre 2002

Dans ce micro-Etat lusophone de 140 000 habitants sur 1 000 km2, on a oublié que l’archipel, découvert par les Portugais en 1470, passa ensuite pour "la forcerie de la lusotropicalité", on a enfoui les corvées obligatoires, la culture obligée du café, les coups de badine. Quasiment tout le monde à présent se réclame d’un ancêtre lisboète ou bragançois et se félicite haut et fort d’appartenir à la lusophone à égalité avec l’ancienne métropole, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, l’Angola, le Mozambique, Timor, Goa et Macao. D’anciens planteurs portugais revenus en voyage ont été embrassés, pressés, portés presque en triomphe. Surtout, on compte sur Lisbonne, parfois aussi un peu sur Paris - Sao-Tomé, où l’on parle volontiers français, a même adhéré officiellement à la francophonie - pour conserver la tête hors de l’eau, ne pas sombrer complètement dans le malheur tiers-mondesque.

C’est que les Santoméens ignorent encore, les pauvres, que leurs "amis portugais" ont dû sacrifier leurs cousins ultramarins sur les autels bruxellois, donner le pas à l’Europe sur toute autre considération historique ou linguistique. Il n’y eut que le roi Hassan II du Maroc, qui avait son franc-parler, pour regretter publiquement un jour que les gouvernements de France ou du Portugal se dégagent de leurs vieux liens africains au profit d’un Tout-Europe à courte vue, au lieu d’entretenir plusieurs cordes à leur arc. Paris n’a pas de politique francophone énergique sur le plan mondial, car cela chagrinerait les autorités sans visage des bords de Senne qui exigent une allégeance absolue.

PORTO-SANTO
Archipel madéran, janvier 2001

Sur cette minuscule terre émergée, existe toujours la maison ocre où le jeune Christophe Colomb coula des jours heureux entre son épouse portugaise, fille du capitaine héréditaire de l’île, et ses calculs maritimes, bien avant la découverte du Nouveau Monde. Nous passons là quelques jours chez un retraité de l’administration portugaise de Macao. Nostalgique de son séjour asiatique, il a fait placer des tuiles recourbées à la chinoise aux quatre coins du toit de sa villa.

Dans sa bibliothèque, tous les Torga, cette autre grande plume lusitane du XXe siècle, pas poète comme Pessoa, plutôt essayiste, nouvelliste, diariste, voyageur à la Montaigne. Torga s’opposa à Salazar, mais pas assez tonitruamment et surtout il eut le culot de reconnaître que, somme toute, le Doutor avait eu le mérite de laisser le Portugal en dehors de la Seconde Guerre mondiale... Cette opinion mesurée lui coûta le Nobel de littérature qui alla à Saramango, filandreux mais marxiste. Torga eut aussi l’audace de supposer, dans son "Portugal" (Arléa, 1986), après hommage à la cité historique de Guimaraes, « cellule-mère de la nationalité », que son pays pourrait bien être un jour « la nation (surgissant) contre toutes les forces entendant faire de la planète un vaste territoire collectif ». Une réponse possible à l’irréductible pessimisme pessoen, une note d’espoir au moment où l’Europe collective (après avoir failli être collectiviste) rabote chaque jour un peu plus la personnalité des Etats-nations la composant, au premier rang desquels un Portugal naguère encore si épicé, si goûteux, si capiteux.

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz
***
Question à JPPH

L.L.J : Vous, l’islamologue réputé, vous abandonnez le monde arabo-musulman au profit du Portugal ?

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz : Pas du tout ! Il se trouve que mes deux derniers livres(2) sont consacrés au Portugal. Coïncidence... Hasard des reportages que l’on m’a commandés... Je n’abandonne rien ni personne.


(1) Déjà paru dans "Salamandra" n° 3 (été 2003), revue politique et culturelle du groupe EDD au parlement européen, dirigée par Florence Kuntz.
(2) Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, "Petit journal lusitan" (Domens, 2001), "Le fil rouge portugais" (Bartillat, 2002).
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