Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 303 du 8 octobre 2003 - p. 15
Le journal des Dames
par Marie-Claude Monchaux
Ces affreuses méthodes freinaient !

Dans ses souvenirs d’enfance, Marcel Pagnol raconte comment il apprit à lire, et lut couramment, à quatre ans. Qu’est-ce que lire couramment ? C’est photographier d’un coup d’oeil une portion de phrase, puis la suivante, en comprenant le sens du texte, et sans ânonner.

Ainsi sortaient de la classe de ma mère, des classes de mes grands-parents, des petits "cours préparatoire" de six ans. Ainsi mes fils lurent-ils avant quatre ans, et Paul et Colombe (à la maison), tous selon la bonne vieille méthode infaillible B et A = BA.

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M. Paul Malatre, secrétaire général de l’enseignement catholique, a déclaré le 25 septembre lors d’une conférence « quand j’entends dire qu’un enseignant ne doit pas être un éducateur, je me dis que c’est aller droit dans le mur », et c’est une de ces phrases simples qu’on devrait écouter davantage. Qui dira le mal qu’a entraîné l’abandon de la modeste "causerie d’éducation civique" qui faisait jadis l’armature morale de milliers de petits écoliers, du C.P. au certificat d’études ?

Le fond en était une histoire attractive que les enfants étaient appelés à commenter et discuter. Et c’est là que les qualités d’éducateur de l’enseignant prenaient toutes leurs forces, car insensiblement et sans faire montre d’une autorité trop évidente, il avait pour vocation d’amener les écoliers à réfléchir et à tirer (leur semblait-il) d’eux-mêmes les conclusions positives du texte offert à leur réflexion. Il y fallait un grand doigté, et une réelle connaissance de la psychologie enfantine, et la plupart des maîtres, pendant plus d’un siècle, a fait montre de cette psychologie.

J’ai l’impression d’enfoncer des portes ouvertes ! Qui se soucie aujourd’hui des leçons de morale dans l’Education nationale ? J’enfonce des portes ouvertes sur le vide. Le mot seul de "morale" fait rire ou hurler selon l’interlocuteur. Il y a longtemps qu’on en est là.

C’était pourtant ces causeries d’une demi-heure à peine qui chaque jour, d’année en année, forgeaient des créatures pensantes, ces mêmes petites créatures intoxiquées par la violence de la télévision d’aujourd’hui. On aurait pu espérer des têtes bien faites avec ce merveilleux joujou de la T.V., et l’on obtient que des petites têtes bien bourrées d’immoralité, de meurtres ou de hideux dessins animés. Il y en a de beaux (Les Kirikou, de Michel Ocelot, parus en albums aux éditions Milan) mais ils sont rares.

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Conscients de tout cela, conscients du mal irrémédiable causé par la désastreuse "méthode globale", les théories des ensembles, et l’Histoire thématique (encore une belle bourde, celle-là !) certains maîtres bien intentionnés voudraient inverser la vapeur. Mais pour des générations, il est déjà trop tard. Le nombre d’illettrés adultes et adolescents le prouve.

Dans leur désir de revenir à une école où l’on apprendrait à lire, à écrire et à compter, certains nostalgiques, comme Xavier Darcos, préconisent même le retour à la blouse grise ou au tablier noir d’uniforme. Je les ai portés, je n’en suis pas morte ! Mais cette boutade appelle à une notion d’égalité d’argent qui n’est pas à dédaigner ; les enfants font de plus en plus la loi chez eux pour avoir des tee-shirts originaux, des pulls griffés ou des chaussures Adidas, et il n’est pas mauvais d’envisager, au moins à l’école, un coup d’arrêt à cette escalade.

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« Quelle réussite scolaire et pour faire quoi dans quelle société ? » demande un quotidien grincheux.

Je dois être demeurée, je ne comprends même pas que l’on pose cette question. on refait constamment le procès de la société - qu’on lui donne donc d’abord de quoi faire des adultes capables de lire, de comprendre ce qu’ils lisent, et qu’on leur apprenne l’alphabet avant de les planter devant un ordinateur.

Je sais qu’on m’attend au tournant : je ne fais pas le procès de l’ordinateur. Il est entré dans notre univers comme la T.V. et le téléphone portable. Je dis simplement qu’avant de considérer l’ordinateur comme un maître, qu’on donne d’abord des maîtres aux enfants : des vrais maîtres, enfin quoi ! Mais quand ceux-là mêmes qui sont appelés à enseigner font des fautes d’orthographe, il y a de quoi baisser les bras, hélas.

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Depuis ma petite enfance, j’ai entendu ma mère se lamenter parce que ses inspecteurs successifs étaient d’ardents adeptes de la méthode globale, sa bête noire avec Célestin Freinet - elle trichait d’ailleurs, et dans le dos des inspecteurs, elle apprenait parfaitement à lire à ses élèves grâce à là méthode du B.A = BA. Entrés le 1er octobre dans sa classe, les trois quarts des élèves lisaient à la Noël, le dernier quart aux grandes vacances. Mais c’était un travail quasiment clandestin, et aujourd’hui encore - elle a 92 ans - si l’on prononce devant elle le nom de Célestin Freinet, elle voit rouge.

C’est chez ma chère Jane Austen, dont je vous parlais il y a dix jours, que cette phrase me frappe en ouvrant "Mansfield Park" au hasard (mais y a-t-il des hasards ?) : « On ne pouvait s’étonner si, en dépit de leurs talents précoces (deux fillettes de 11 et 12 ans) n’aient fait preuve de ces qualités moins répandues que sont la connaissance de soi, la générosité et la modestie. L’éducation qu’elles recevaient était en tous points admirable, sauf en ce qui concernait la formation du caractère ». On ne peut pas mieux dire.

Il est déjà bien tard : un quotidien s’étonne cette semaine de la forte demande pour les écoles catholiques. Celles-ci ne fournissent plus. Il y a une raison. Nul besoin de la chercher bien loin : l’enseignement privé, en grande majorité s’appuie sur un savoir classique et empreint de moralité. La raison est là. Mai 68 a fait bien du mal, mais le ver était dans le fruit depuis les années 30.

- Ah, dit ma mère, ces affreuses méthodes Freinet !

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