Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 308 du 29 novembre 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
CHIRAC ET LES JUIFS

Lundi 17 novembre. Cellule de crise à l’Elysée. Sujet : l’incendie qui a ravagé le lycée juif de Gagny, en Seine-Saint-Denis. Le président de la République vibre d’indignation. Il n’en montra pas d’aussi forte lors des destructions de nombreux édifices publics en Corse. « Solennellement » il parle « d’acte antisémite... d’origine criminelle ». Pour le président du Conseil Supérieur de la Magistrature (art. 65), n’est-ce pas juger trop vite et sans preuve ?

Au moment qu’il parle, l’enquête est en cours. Elle n’a pas encore établi la cause du sinistre. Ce pourrait être un accident ? Une imprudence ? Admettons le crime. La piste arabe est certes la plus probable. Mais attention, le chef de l’Etat devrait montrer plus de prudence avant d’accuser. Ce pourrait être le fait d’un employé furieux. Ou de lycéens enflammés. Dans les bus ou le RER, ils sont souvent pris à partie par des "jeunes", comme on disait lorsqu’on ne voulait pas désespérer les banlieues. Les élèves du lycée de Gagny sont obligés de cacher leur kippa sous une casquette. Ils auraient pu vouloir se venger ; faire porter la responsabilité de l’attentat par la communauté musulmane. Elle est nombreuse en Seine-Saint-Denis. Depuis trente ans, sous Giscard, sous Mitterrand, comme sous Chirac, tous les gouvernements l’ont laissé envahir, comme tant d’autres départements français.

Il pourrait s’agir d’une provocation anti-antisémite. Ou du geste d’un Juif opposé à la politique de certaines associations juives. Cela est déjà arrivé. Rien n’est simple dans le monde de fraternité et de paix où nous vivons depuis que le national-socialisme a été écrasé et que le communisme s’est effondré. Souvenez-vous d’Yitzhak Rabin. Général glorieux, Premier ministre de l’Etat juif, il n’a pas moins été abattu, au pistolet rapproché, par un jeune patriote juif proche de mouvances dont l’idole était Ariel Sharon...

CHIRAC ET LES JUIFS (suite)

Le président Chirac n’a cure de ces précautions. Il suit son instinct de chasseur de primes électorales. L’émotion le fait lévite inspiré. Aspiré par la lévitation, il s’écrie : « Quand on s’attaque à un Juif, c’est à la France qu’on s’attaque ! » Dans le genre noble, c’est une belle phrase. Elle est faite pour les tréteaux. Elle chante. Je la trouve même un peu sonore. Ma première réaction fut celle-ci :

- Le président Chirac n’en fait-il pas un peu trop ? S’il avait limité les dégâts, s’il avait précisé : « Quand on s’attaque à un Juif français, c’est à la France qu’on s’attaque ! » à la rigueur, on aurait pu le suivre. Français d’abord ! c’est notre devise, palsambleu ! A condition toutefois qu’il ajoute : comme on s’attaque à la France quand on s’attaque à un chrétien, à un libre-penseur ou à un musulman français.

Juif, tout court, peut désigner un Juif étranger, voire hostile à la France. Dès lors l’avertissement présidentiel, si solennel qu’il se veuille, c’est de la poudre aux oreilles, soeur de la poudre aux yeux, toutes deux filles de la poudre de perlimpinpin, cette substance magique dont les charlatans se servent pour duper le chaland.

Soyons lucides et sincères. Si un Juif étranger se fait attaquer, pourquoi la France se considérerait-elle attaquée ? Si tel était malheureusement le cas, elle devrait l’être aussi quand on attaque un étranger, juif ou non-juif. Sinon la France serait coupable de discrimination raciale. Inspirée par le B’naï Brith, qui fait la loi du monde, c’est un crime, sévèrement puni, un peu partout, sauf en Israël, où il serait plutôt recommandé.

Poser ainsi la question suffit à montrer l’enflure de la formule du président Chirac. Ce qui entraîna ma seconde réaction :

- Si un Français - par son attitude, ses agissements, ses discours, ses écrits, la politique qu’il propose ou voudrait imposer - le mérite, qu’il soit juif ou pas juif, pourquoi ne pourrait-on l’attaquer, sans attaquer la France ?

- Au nom de la Shoah, répondit M. Sarkozy, ministre de l’intérieur, n° 2 du gouvernement de M. Raffarin qui ressemble de plus en plus à Cosette portant son seau.

C’était au cours des "Cent minutes pour convaincre", où, soit dit en passant, le président Le Pen n’est pas apparu au mieux de sa forme. En vieux renard, M. Sarkozy, qui se défend de briguer la présidence de la République mais qui pense à l’Elysée même quand il ne se rase pas, préparait son piège : la Shoah.

La loi interdit tout examen critique de la Shoah. Celui qui se drape dans la Shoah a gagné. Il est intouchable. Il oblige son adversaire à contester certains détails et certains chiffres, ou à se taire. En un mot il le condamne au silence ou aux enfers.

Outre que l’attitude me paraît malhonnête, ce n’est pas parce que la Shoah est devenue une vérité révélée qu’elle doit valoir une impunité générale sans prescription aux victimes juives encore vivantes de la Deuxième Guerre mondiale, à leurs descendants directs, et encore moins à leurs descendants par capillarité. En conséquence, même ceux qui croient à la version officielle de la Shoah devraient accepter qu’on puisse attaquer un Juif qui le mérite, sans choquer ni attaquer la France pour autant.

CHIRAC ET LES JUIFS (suite)

On trouvera que j’attache beaucoup d’importance aux dits et apophtegmes du président Chirac, caméléon verbal de grand format, un jour dénonçant « la voix de l’étranger » du président Giscard d’Estaing, avant d’applaudir, avec Cohn-Bendit, son projet de Constitution européenne, où la voix de l’étranger n’a jamais été plus harmonieuse.

C’est possible. Le président Chirac, c’est Tapie, issu de la petite bourgeoisie et policé par l’ENA. Comme Tapie, il pratique la sincérité du moment. Il parle pour plaire et obtenir l’adhésion. On l’a encore vu la semaine dernière. Il recevait Thabo Mbeki, le président de l’Union sud-africaine. Comme celui-ci lui confiait qu’un des souhaits les plus vifs de son pays était d’organiser la Coupe du Monde de football en 2010, le président Chirac s’écria d’un air entendu :

- J’en tiendrai le plus grand compte.

Le président Mbeki s’en fut, léger comme l’air et ses semelles étaient de vent. Du moment que le président de la République française en « tiendrait le plus grand compte » l’affaire était dans le sac. Le président Mbeki ne se doutait pas qu’un mois plus tôt, le 11 octobre, le président de la République française avait fait la même promesse à Rabat :

- Je ferai tout mon possible pour que la France soutienne le projet marocain pour la Coupe du monde de football(1).

Le président Chirac est un grand oecuménique-le-monde-qui-l’écoute. Franc-maçon par son grand-père, catholique par Madame, bouddhiste par sa fille, mahométan depuis qu’il inventa les origines musulmanes de l’Europe, il est en outre juif par le pifomètre.

Celui-ci, qui marche aujourd’hui à la perfection, montra longtemps de fâcheuses insuffisances. A ce propos, Jacques Friedmann, l’ami de Jacques Chirac depuis quelque cinquante ans, raconta l’anecdote suivante au journaliste Maurice Szafran : « Un jour, Chirac (alors Premier ministre de Giscard) m’a invité à passer un week-end "privé" avec Saddam Hussein, dans le Midi, aux Baux-de-Provence. J’ai aussitôt accepté et je lui ai demandé qui nous accompagnait. Il avait convié son directeur-adjoint de cabinet, François Heilbronner, et un ministre qu’il "aimait bien", Simone Veil. J’ai dû lui expliquer que Saddam Hussein prendrait la composition de la délégation française comme une provocation, que Simone Veil, Heilbronner et moi étions juifs et qu’il devait tenir compte de cela. Il a été surpris, presque choqué de mon attitude. »

Le récit dut paraître incroyable à Szafran. Il le soumit à l’intéressé. Chirac confirma :

« Sur le moment je n’ai pas compris Friedmann. Et puis j’ai dû convenir qu’il n’avait pas tort, puisque Simone Veil a réagi de la même façon »(2).

CHIRAC ET LES JUIFS (fin provisoire)

A l’époque, le gouvernement français voulait aider à l’équipement nucléaire de l’Irak. Saddam, Chirac, Heilbronner, Friedmann, Simone Veil poussèrent donc jusqu’à Cadarache, visiter l’usine atomique. Précisons qu’à l’époque Saddam était l’allié des Etats-Unis et qu’Israël fut constamment informé de la réalisation du projet. On allait avoir très vite la preuve de la qualité du renseignement.

Le 6 avril 1979, à la Seyne-sur-mer, des saboteurs hautement qualifiés et jouissant de complicités locales évidentes, détruisaient les réacteurs Tamuz 1 et Tamuz 2, fabriqués par la CNIM et en partance pour Bagdad. 70 millions de francs et 300 000 heures de travail s’envolaient en fumée.

Le 6 juin 1981, à quinze heures, des F16 sans cocardes, récemment livrés par les Etats-Unis à Israël, décollaient d’une base du Néguev. Cinquante minutes plus tard, la centrale atomique toute neuve de l’Irak était rasée en trente secondes. Les Irakiens l’appelaient Osirak, les Israéliens O’Chirac. Parmi les victimes, on releva un Français, Daniel Chaussepied, 25 ans, technicien. Le président Mitterrand, qui venait d’être élu, estima que l’attaque qui avait causé la mort du Français Chaussepied n’attaquait pas la France.

Ancien commandant en chef de l’Irgoun, Premier ministre d’Israël, Menahem Begin soupira : « Barouh Hachem » (Dieu soit loué). M. Giscard d’Estaing, qui venait d’être battu, dit : « C’est Chirac qui a fourni la Centrale. »(3) Chirac ne dit rien. Il devait commencer à vouloir améliorer le rendement de son pifomètre.

Tout se passe en effet comme si, depuis cette date, il avait pris une conscience aiguë de la puissance des politiques juives ou sionistes ; ce ne sont pas forcément les mêmes. Je remplirais un numéro du Libre Journal en y accumulant les preuves. Ce serait accablant et fastidieux. Contentons-nous du dernier exemple.

Le 21 septembre 2003, le président partait pour les Etats-Unis. Le 22, au Consulat général de France, il recevait les représentants de l’American Jewish Committee, de l’Anti Defamation League, du B’naï Brith International, de la Conference of Major Jewish, de l’American Jewish Organization, du Jewish Community Relations Council, du Congrès juif mondial.

Pour leur expliquer son attitude dans le conflit qui opposa les sionistes et les Américains à l’Irak de Saddam Hussein, il était accompagné de David de Rothschild, d’Ady Steg, ancien président du Conseil représentatif des institutions juives, haute figure de la communauté juive de France, urologue très en vue (il opéra Mitterrand), de Roger Cukierman, actuel président du CRIF (qui est une sorte de gouvernement des Juifs de France) et de Simone Veil(4).

Cette fois la présence du "ministre qu’il aimait bien" ne pouvait passer pour une provocation. Chirac avait compris.

François Brigneau

(1) D’après "L’Equipe", 18 novembre 2003.
(2) Maurice Szafran. "Chirac ou la passion du pouvoir". Grasset, 1986, p. 179.
(3) Prad Eytan. "David et Marianne". Alain Moreau, 1986, p. 202 et suiv.
(4) "Faits et Documents", n° 160, p. 204. (BP 254-09, 75424 Paris Cedex 09)
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