Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 309 du 9 décembre 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
L’OREILLE, DU PRÉSIDENT

Nonobstant Noël qui arrive accompagné de la trêve des confiseurs, à Paris, Lyon, Marseille, Lille, Bordeaux et ailleurs, la bataille des régionales atteint une férocité qui surprend. Elle s’explique pourtant. L’objectif des régionales n’est pas les régionales, mais la présidentielle. 2007, c’est demain. Le quinquennat accélère le temps. Ce qui demande des éclaircissements. Je vais essayer de les fournir, à ma façon.

Un bruit court Paris. Le président Chirac deviendrait dur de la feuille. Pas de la feuille d’impôts, ni de la feuille de route... Il aurait les marennes ensablées. La pétulante Mme Bachelot, qui est des environs, l’a confié, sous le sceau du secret, au ténébreux Sarko, le Iago du système Raffarin, et c’est comme ça que tout le pays l’a su. La rumeur vient d’être vérifiée à Tunis. Le président Chirac n’y a pas entendu la voix des Droits de l’Homme.

Sa mini-surdité ne date pas d’hier. A la fin du siècle dernier, un conseiller de l’Elysée vanta les vertus du quinquina devant le chef de l’Etat, qui entendit quinquennat. Réactif et prompt comme est le candidat Chirac, il vit tout de suite le parti qu’il en pourrait tirer pour sa réélection. Cinq ans passeraient mieux que sept, lesquels auraient fait quatorze. Ça compte. Le tour était joué. Un mauvais tour... Aux ennuis inévitables et aux pépins superfétatoires qui ne cessent d’égayer le paysage depuis un an quasi, aux grandes grèves cheminots-instits, aux intermittents, aux incendies de l’été, à la canicule, à l’hécatombe des vieux, à la décroissance, au Budget, à Bruxelles, aux profs, à Ferry, aux inondations de l’automne, à l’épidémie anti-nourrissons, au procès New York - Lyonnais - Pinault, à l’euro qui monte, aux sondages qui baissent, le quinquennat allait ajouter son climat délétère et sa pression. Et ça ne fait que commencer.

QUINQUINA ET QUINQUENNAT

Aucun rapport, bien entendu, entre quinquina et quinquennat. Le quinquina est un arbuste. A l’époque des Grandes Découvertes, les conquistadors le trouvèrent au Pérou. Il poussait en altitude et dans la chaleur. Récoltée en septembre, étuvée et broyée, son écorce guérissait les Indiens de la fièvre. Toujours sensibles aux miracles, les Jésuites l’introduisirent en France, vers seize cents et des poussières. Ils le commercialisèrent sous le nom de "poudre des Jésuites". On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Le Français n’aime rien tant que d’adjoindre l’agréable à l’utile. Il y voit le moteur de la civilisation, et n’a pas tort. Par macération, il obtint le "vin de quinquina", un nectar. Dans ma jeunesse, les familles modestes pouvaient se le fabriquer à la maison, à peu de frais, en suivant minutieusement la notice. Doux amer, velouté râpeux, le vin de quinquina ouvrait l’appétit, tonifiait l’enfant souffreteux et l’adulte bien portant, remontait le vieillard comme une pendule hollandaise, mais irritait l’estomac quand il était consommé sans modération. Depuis le péché originel, sur notre pauvre terre, toute lumière à son ombre et chaque médaille son revers.

S’il peut irriter l’estomac, le quinquennat ne possède pas les qualités du vin de quinquina. Quinquennat vient de quinquennal. A Rome, avant Jésus-Christ, c’était une fête traditionnelle. On allait honorer les dieux et leur apporter des offrandes, si, pendant cinq ans, la République avait été prospère. Autant dire que chez nous les dieux n’auraient pas été gâtés. Par la suite, quinquennal, comme quinquennat, se contentèrent de désigner un plan, ou une élection devant durer cinq années. Pendant 125 ans, de Mac Mahon à Chirac, toutes nos républiques dédaignèrent le quinquennat. Trop occupée à couper les têtes, la Première ne trouva pas le temps d’élire un président avant d’enfanter un empereur. Sacrés grands ancêtres ! La Deuxième se méfiait du pouvoir personnel. En 1848, elle n’accorda que quatre ans, sans rééligibilité, à Louis-Napoléon. Ce qui l’obligea au coup d’Etat de 1851. Après quoi il conserva le pouvoir pendant vingt ans.

Installée en 1875 par une voix de majorité, 353 contre 352, amendement Wallon, la Troisième établit le septennat qui fut conservé par la Quatrième en 1946, et en 1958 par la Cinquième.

S’il garda la durée, le général de Gaulle modifia le scrutin. Depuis 1876, le président de la République était élu par l’Assemblée nationale des députés et des sénateurs. De Gaulle lui substitua un collège élargi de 81 764 Grands Electeurs. 62 394 d’entre eux l’élurent pour sept ans le 21 octobre 1958. Cela ne lui suffit pas. Les riches n’ont jamais assez d’argent. Les politiciens n’ont jamais assez de suffrages.

Au lendemain de l’attentat du Petit-Clamart, dont la victime fut Bastien-Thiry, le général de Gaulle obtint par référendum (62 % contre 38) que le collège élargi fût remplacé par le suffrage universel. Cette réforme allait bouleverser la vie politique française dans ses profondeurs. Le quinquennat va aggraver ces bouleversements. Nous pouvons déjà le constater. Le quinquina abattait la fièvre. Le quinquennat l’attise.

LE STRATAGÈME DU GÉNÉRAL

Dans la kyrielle d’élections offertes au citoyen-électeur, celle qui plaît le plus est la présidentielle. « La seule qui compte » disait Chevènement à la télévision. Pour lui, en effet, la dernière a compté dix. Le temps d’un KO.

"Y a du sang ! La boxe est belle ! A qui le gant ?" criaient jadis les forains sur l’estrade des baraques. Le public aime. La présidentielle est un match. Première mi-temps, premier tour, après le barrage des Cinq-Cents (signatures), les champions s’affrontent. Tous les coups sont permis, surtout les tordus. On joue les demi-finales, avec élimination directe, comme en Coupe de France, autrefois... En finale il ne reste plus que deux gladiateurs, face à face. Le pression devient énorme. Le suspense aussi. Le tumulte des supporters, déchaînés, hystériques, monte dans l’arène, jusqu’au coup de gong, le dimanche, vingt heures, où, dans un silence frémissant, la voix sacramentale dit :

- Le nouveau président de la République est...

Je ne voudrais pas faire de peine à Georges-Paul Wagner. Il dira ce qu’il voudra. Même bidon, c’est quand même plus excitant qu’un millier de parlementaires, traînant en hypocrites dans les couloirs de Versailles pour scier les pattes des candidats opposés à leur candidat.

Le général de Gaulle était un drôle de pistolet. Il connaissait la manoeuvre du guet-apens dans les coins. Sous couvert de donner la parole au peuple souverain, il pulvérisait les partis au sécateur. Avec la présidentielle au suffrage universel, le parti qui ne possède pas de présidentiable qualifié n’existe plus. Or un bon présidentiable, ce n’est pas si courant. Le présidentiable doit sortir de l’ordinaire sans être trop ceci, ni trop cela. Trop jeune ne fait pas sérieux. Trop vieux, ça fait croûton. La foule est enfantine. Elle a besoin d’un père, pas d’un pépère. En 1988, dans un salon de coiffure mixte, on put entendre ce dialogue :

- Alors, madame Germaine, vous votez qui ? Raymond Barre ?

- Ça ne va pas bien, non ? Je ne couche pas avec mon père.

Le mot va loin. Il révèle un certain côté sexuel de l’élection. Faire le portrait de M. X. est à la portée du premier farfelu venu. Exemple : J.J.S.S.. En dénicher un est une autre paire de manches. On finit par mettre Hue. Voyez le résultat.

Un parti qui possède trop de présidentiables n’est pas mieux loti. Regardez le PS. Rien que du super. Fabius, Strauss-Kahn, Lang, la troublante Mme Aubry, grande amoureuse selon Sollers, Delanoë, sois gay, ris donc, Hollande, sans oublier Kouchner, en vedette américaine, ni Jospin qui, devant la pléthore, mère de la division qui condamne à l’impuissance, cédant à l’affectueuse pression de ses amis, pourrait nous rejouer "l’éternel retour", air connu.

Cette surabondance est encore plus dramatique que la pénurie. Dans un cas rien ne compte plus que fabriquer une vedette. Dans l’autre, le dégraissage obligatoire obsède les esprits. Ici et là on a perdu le goût de la réflexion, de la discussion idéologique, du débat contradictoire, du pilpoul doctrinal, de la mise au point toujours recommencée du programme magique nourri d’utopies généreuses et de calculs sournois. Plus de discours, partant plus de joie. La stratégie du général de Gaulle a payé. La vie politique part en brioche. Les partis sont malades. Les partis vont mourir, victimes du septennat au suffrage universel, et le quinquennat va précipiter leur trépas.

LA FIÈVRE DU QUINQUENNAT

L’UMP en apporte une éclatante démonstration. C’est un parti tout neuf, un parti électoral fait par et pour le Président. Il a déjà quatre candidats putatifs, plus un. Les quatre d’abord : Juppé (s’il n’est pas condamné le 30 janvier), Fillon, l’acharné moineau qui n’a pas peur des gros, Sarko, le serial-killer qui flingue à tout va, et naturellement Chirac, qui en reprendrait bien pour cinq ans, malgré l’oreille. A côté de la prostate à Mittou, qu’est-ce que c’est ? Dans l’instant Sarko fait la course devant. Il a pris le Président bille en tête : « Quand on a servi son pays, deux mandats ça suffit. On laisse la place à d’autres. » Conclusion : "Casse-toi, Papi !" C’est gentil. Sarko n’hésite pas à jouer grossier. "Le Parisien" le révèle, relayé par "Le Figaro" (29 novembre) : « S’ils me font chier, je m’en vais. C’est aussi simple que ça. » Excusez, c’est le ministre qui parle. Il ajoute, droit sur ses talonnettes, la tête froide et l’oeil fixé sur l’horizon 2007 : « Je suis incontournable. » C’est le quinquennat qui le travaille.

Ensuite, le "plus". C’est Bayrou. Président de l’UDF, il appartient à la majorité, mais il a la majorité dans le collimateur. Il est pour les intermittents, pour les étudiants, pour les buralistes, contre le budget. Descendu de son autobus à colza, Bayrou a mangé du lion. Il se présentera à Bordeaux, le fief de Juppé, contre Xavier Darcos, qui fut le directeur de son cabinet quand il était ministre. A Paris, contre Copé, le porte-parole du gouvernement, il patronnera Santini, le caïd d’Issy-les-Moulineaux. C’est la fièvre du quinquennat qui monte.

Pour la PACA, Bayrou se tâte. Il y a Le Pen. Faut pas aller trop loin. Le Pen, c’est l’homme qui profite de tout. La présidentielle au suffrage universel lui a donné ses meilleurs suffrages : cinq millions et demi de votes, le 5 mai 2002. Le quinquennat va le servir. En 2007, il n’aura que 79 ans. Pour moi ça fait gamin. C’est ce que je disais aux mômes de onze ans quand j’en avais vingt. Avec le septennat, il en aurait eu 81. C’est différent. On passe un cap. Ça fait dinosaure, vieux qu’ont de l’âge, etc. Encore que lui, il n’a rien à craindre. Ni la pénurie : il est là, de fondation, inamovible. Ni la surabondance : au Front national il est le seul qui pourrait lui faire de l’ombre en se corrigeant. N’étant pas très porté sur l’autocritique, ça ne risque pas de lui arriver. Tout baigne. Comme il préfère ses filles à ses nièces et ses nièces à ses copains, la relève est assurée. Jean-Marine Le Pen, successeur ! Que rêver de mieux ? Même si les urnes lui sont moins favorables qu’il l’annonce, le loto du quinquennat peut lui rapporter gros.

François Brigneau
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