Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 310 du 19 décembre 2003 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
DRUON CONTRE GISCARD

C’était un match simple, donc fort, quoique récompensé, comme toujours, par un saladier en argent plaqué rehaussé de verroteries pour rois nègres.

D’un côté, il y avait Valéry Giscard d’Estaing, 77 ans, ex-président de la République en recherche d’emploi, fasciné par l’habit de lumière du matador sans toro mais assis sur le Dictionnaire pénélopien. Personne ne le consulte mais il assure l’immortalité à ceux qui le font.

De l’autre, on trouvait Maurice Druon, 85 ans, conservateur du musée gaullien, chamarré comme un portier de boîte de nuit pour princes russes, persona grata et personnage porté sur le poil à gratter, résolu à empêcher Giscard de pénétrer à l’Académie.

A entendre les traîne-patins au parfum, il n’y avait pas photo. Druon allait se payer Giscard en soldes. Même ceux qui ne squattent pas dans les coulisses de l’opinion opinaient. Depuis qu’il n’avait pas réussi sa réélection en 1981, victime du coup des jumelles, de l’arnaque de Chirac et du tour de main de Mitterrand l’entôleur, Giscard d’Estaing vivotait dans une méforme chronique. Lui, qui prétendait descendre de Louis XV par les dames, ressemblait à Louis XI. Son nez s’allongeait. Sous ses yeux les poches étaient vides. Ses traits se tiraient pour aller nulle part. On ne le rencontrait plus dans le métro, en pull-over, ni sur les plages, à jouer au ballon, en slip noir, comme Mimile, congé payé. il n’invitait plus des éboueurs au casse-croûte. Il ne jouait plus Ah ! le petit vin blanc ! à l’accordéon diatonique. Même quand il réussissait un joli tour d’astuce politicienne, comme le quinquennat où, mine de rien, il obligea Chirac à n’en reprendre que pour cinq ans, son sourire triste fendait le coeur. Il déprimait, rongé par le cancer du vaincu. On ne l’imaginait même pas gagnant le tiercé. Alors l’Académie, vous pensez...

Tout autre apparaît Druon. En 1941, après les décrets sur les Juifs, pris par Vichy, il fait un bref passage au "Mot d’Ordre", quotidien financé par Vichy, paraissant à Marseille et que dirige Ludovic-Oscar Frossard, ancien communiste, ancien socialiste et toujours franc-maçon. On notera, pour comprendre l’époque, que la maman de Frossard se nommait Schwob et celle de Druon, Samuel. Celui-ci réussit heureusement à se réfugier à Londres, puis Alger, où il va gagner la guerre en co-écrivant Le chant des partisans avec son oncle, Joseph Kessel. Ce qui lui vaudra la Légion d’Honneur. Il en est aujourd’hui commandeur.

Suivant le succès du Débarquement, Druon revient en France où, n’écoutant que son patriotisme, il s’engage dans les correspondants de guerre, ces corps-francs du stylo. Pendant les permissions, en qualité de membre important du CNE (Conseil National des Ecrivains), il participe à l’épuration des gens de Lettres. On doit au CNE l’exclusion de l’Académie française du maréchal Pétain (élu en 1929, avec 33 voix sur 33 votants), de Charles Maurras, d’Abel Bonnard et d’Abel Hermant, ainsi que l’exclusion de Sacha Guitry, de René Benjamin et (par solidarité) de La Varende, de l’Académie Goncourt. Celle-ci, ainsi purifiée, couronne Maurice Druon. Il obtient, en 1948, le fameux Prix Goncourt pour son roman : Les Grandes Familles. La chance, ça se mérite.

Homme de convictions et d’une grande ouverture d’esprit, Druon pouvait se permettre de faire l’éloge de la Banque nationale et internationale dans Ces messieurs de Rothschild (Editions Pierre Tisné) et de donner le quatrième tome de ses Rois Maudits, en feuilleton, à "L’Humanité". Autant de dons adroitement cultivés lui valurent d’être élu à l’Académie française en 1966. Il n’avait que 48 ans. Secrétaire perpétuel, puis émérite, son autorité y demeura intacte. Dans ces conditions, la tentative de Valéry Giscard d’Estaing tenait du pari stupide ou du geste d’un désespéré. Il allait lui falloir se contenter de l’Académie d’Auvergne.

DES GRIEFS FALLACIEUX

La vindicte de Druon feignait de s’appuyer sur trois arguments. Il les considérait comme définitifs. A l’examen ils apparaissent fallacieux. Ce qui n’a aucune importance. Dans ce genre d’affaire, ce qui compte n’est pas ce qu’on dit. Ce qui compte c’est le non-dit, et souvent l’inavouable.

Pour commencer, Druon affirmait que jamais un chef d’Etat n’était devenu académicien, ce qui, à ses yeux, faisait jurisprudence. Sur le fait, cela semble exact. Adolphe Thiers, Raymond Poincaré, Paul Deschanel, Philippe Pétain furent élus à l’Académie française avant de devenir présidents de la République et chef de l’Etat français. Sur le fond, on discerne mal pourquoi ce qui n’est pas arrivé ne pourrait se produire. Dans le règlement que je possède, cette interdiction ne figure pas. Alors ?

Selon la tradition, le chef de l’Etat est le "protecteur" de l’Académie et des académiciens. Thiers, Poincaré, Deschanel, Pétain furent des "protégés" avant de devenir des "protecteurs". Avec Giscard d’Estaing ce serait le phénomène inverse qui se produirait. De "protecteur" il deviendrait "protégé". En quoi serait-ce rédhibitoire ? Je n’y vois au contraire que des avantages. En s’offrant au vote des académiciens, l’ancien chef de l’Etat fait preuve d’humilité et reconnaît, publiquement, l’importance qu’il accorde à l’Académie française, dans laquelle il souhaite entrer. C’est ce que durent penser Jean d’Ormesson et Alain Peyrefitte (ancien ministre et porte-parole du général de Gaulle) quand ils proposèrent à l’ancien troisième président de la Cinquième République, de passer de l’Elysée au quai Conti et d’y venir siéger avec eux.

Druon reprochait ensuite au candidat Giscard d’Estaing de n’être pas un écrivain digne de ce nom. Est-ce bien sérieux ? Qu’est-ce qu’un écrivain digne de ce nom ? Je connais des écrivains qui s’estiment dignes de ce nom et ne considèrent pas Druon comme tel. A tort, me semble-t-il. Mais c’est ainsi. Vingt fois l’Académie refusa de considérer Zola comme un écrivain digne de ce nom. Elle le renvoya à ses Rougon-Macquart. Il n’est pas facile de juger.

Une chose est sûre. Giscard ne s’est jamais pris pour Zola. Je l’ai entendu, un soir, à la télévision, parler fort intelligemment de Maupassant. Ça m’a surpris. Il y avait de la déférence et je ne sais quelle nostalgie dans la voix. Il eut un mot révélateur. « Les politiques passent plus vite que les artistes. »

Avant d’être française, l’Académie se voulait être des Beaux-Esprits. Le mot convient à Giscard d’Estaing. Voltaire devait penser à lui quand il écrivit : « L’Académie est un corps où l’on reçoit des gens titrés, des hommes en place, des prélats, des gens de robe, des médecins, des géomètres et même parfois des hommes de lettres. » Aujourd’hui on ajouterait des savants, des économistes, des cinéastes, des plongeurs sous-marins comme le commandant Cousteau, des faiseurs, des hommes de théâtre. Giscard n’y sera pas déplacé.

Encore un mot sur ce chapitre des Belles-Lettres. Druon croit-il que Valéry Giscard d’Estaing est un plus mauvais écrivain que Michel Debré pour lequel il vota et qui fut élu en 1988 ?

ET DE GAULLE S’EN ALLA...

Ce ne sont là que sornettes. Le troisième et dernier argument se voudrait plus définitif. Il appartient au domaine de la politique ; plus exactement de la rancune politique. Druon accuse Giscard d’être responsable de l’échec du référendum, le 27 avril 1969, sur la régionalisation et la modification du Sénat. Le peuple souverain s’étant opposé tant à la régionalisation qu’à la modification, le général de Gaulle s’en alla. Le 28 à 0 heure du matin, tombait le fameux communiqué : « Je cesse d’exercer mes fonctions de président de la République, etc... »

Admettons-le un instant. Suffirait-il alors d’avoir été opposé, il y a trente-quatre ans, à une initiative malencontreuse du général de Gaulle, chef de l’Etat, pour se voir privé d’Académie et d’immortalité ad vitam aeternam ? Ce serait dérisoire et monstrueux.

On a d’autant plus de mal à le croire que le refus était trop important (53 - 47 %) pour pouvoir être attribué à un seul homme. On sait depuis longtemps que la condamnation de l’Etat d’Israël par le président français, lors du conflit israélo-arabe de 1967, a beaucoup compté dans le "non" de 67. « Peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » marquait encore les sensibilités et les susceptibilités de la Communauté, laquelle n’a jamais craint personne dans ces manifestations. Six mois plus tard, dans "Le Figaro littéraire", François Mauriac révélait « ce que personne n’ose rappeler, tant on a peur d’être accusé d’antisémitisme ». Une des causes du « triomphe des "non" au référendum, ce fut la politique du Général à l’égard d’Israël. Je regrette de n’avoir pas conservé certaines lettres où des amis juifs, fervents gaullistes, devenaient d’un seul coup des adversaires implacables » (24 novembre 1969). Après un mois et demi de réflexion, Viansson-Ponté confirmait, dans "Le Monde" : « Le vote de la communauté juive au référendum du 27 avril contre celui qui avait dénoncé Israël comme l’agresseur n’a pas été, semble-t-il, sans influence. » (12 janvier 1970).

Druon n’a pas besoin de ces citations pour connaître mieux que moi les dessous de l’histoire. Donc il maquille les brèmes. S’il tenait Giscard responsable du crime dont il l’accable aujourd’hui, se serait-il assis, à ses côtés, en 1973 ? C’est pourtant ce qu’il fit. Dans le troisième gouvernement Messmer, Valéry Giscard d’Estaing était ministre des Finances, comme d’habitude, et Maurice Druon, ministre des Affaires culturelles, pour la première et la dernière fois. Le collaboration ministérielle ne fut en rien troublée.

Nous touchons là, peut-être, au coeur de la haine. Dans l’année qui suivit, en 1974, Giscard est élu président de la République. Il désigne son Premier ministre : Chirac. Tous deux oublient de reconduire Druon à la Culture. Ils choisissent un obscur, Michel Guy, un poète, mais qui n’avait pas écrit Ami, entends-tu... Certaines natures frémissantes, pénétrées de la valeur de leurs talents, n’oublient jamais de pareils affronts... Druon aurait-il perdu de son audience ? Ses arguments décisifs auraient-ils été reçus comme de la roupie de sansonnet ne valant pas tripette ? Giscard d’Estaing a été élu par dix-neuf voix contre deux à Michel Tack, écrivain belge, une à un certain Robert Pioche, quatre bulletins blancs et sept (ou huit) bulletins marqués d’une croix par ceux qui ne souhaitaient pas avoir comme collègues MM. Pioche, Tack ou Giscard d’Estaing.

La joie de l’ancien chef de l’Etat fut digne, mesurée, mais de courte durée. Le lendemain il apprenait que l’Europe n’avait pas voulu de sa Constitution. Elle était renvoyée aux calendes grecques. Comme l’Irlande prenait le relais de l’Italie, on n’était pas sorti de l’auberge espagnole. La malchance poursuivait Giscard. Pendant les fêtes de Noël il pourra pourtant se consoler en pensant qu’elle a aussi frappé Druon.

François Brigneau
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