Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 311 du 7 janvier 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
CHIRAC LE VEINARD

Parodiant Oceano Nox, on se dit "Où en est-il ? Va-t-il toujours ? L’a-t-il encore... ?" Comme devant une mer inconnue, grosse de tous les périls, au début de cette nouvelle année, les questions se pressent, haletantes, parfois angoissées. La chance et la malchance ont tellement marqué le parcours du président Chirac qu’on brûle de savoir ce qui va sortir du chapeau.

La chance aurait même précédé son existence si l’on en croit Marguerite Basset. Elle était l’amie intime de Marie-Louise Chirac lorsque celle-ci, un jour, lui fit une confidence empruntée au roman-photo(1). Ayant perdu une petite fille, prénommée Jacqueline, la toute jeune Mme Chirac, dans sa détresse et son désir de demeurer fidèle à la morte, se fit ligaturer les trompes, à l’insu de son mari, pour ne plus avoir d’enfant. Dix ans plus tard elle se retrouvait pourtant maman d’un grand pendard, un gaillard, un braillard, déjà autoritaire, gesticulateur et bien pourvu par la nature. On le prénomma Jacques, en souvenir. C’était un miracle. Le grand-père Chirac étant hussard de la République et libre-penseur, on se contenta de parler de chance.

La chance accompagna Jacques Chirac dans son mariage avec Mlle Chodron de Courcel, nièce du premier "compagnon" du général De Gaulle ; dans l’achat avantageux (120 000 francs) du manoir De Bity, et dans son classement judicieux en monument historique ; dans la rencontre avec Pompidou qui l’appelait, affectueusement "mon bulldozer", c’était le bon temps ; dans son élection à la mairie de Paris et l’immunité dont il jouit depuis ; dans la victoire par knock-out sur Doudou Balladur, le rengorgé, donné grand favori par les bookmakers, mais exécuté en deux rounds. Etc., etc.

Sans la chance - une vraie chance de cocu, d’autant plus inexplicable que la chère Bernadette, femme de tête et femme de coeur, a toujours été créditée d’une fidélité inoxydable par un monde qui prête plus volontiers au vice qu’à la vertu - sans la chance, jamais le président sortant n’aurait été rentrant en 2002. Le 21 avril, le candidat Chirac arrivait en tête du ballottage, certes, mais à quatre pattes, avec seulement 19,88 % des votants.

Quand on se souvenait du passé, on tremblait. En 1965, pour l’inauguration du système, le Général en avait obtenu plus du double (44,64 %), sans éprouver le besoin d’exprimer sa satisfaction. Au contraire. Etre ballotté lui tournait sur le coeur. Lui, le Sauveur de la France ! L’homme d’Etat français le plus sanglant depuis Adolphe Thiers ! Tas de veaux ! D’une humeur de dogue, il parlait de retourner à Colombey terminer ses "Mémoires". C’eût été dommage. Il n’aurait pas connu Mai 68. Sa chienlit.

Le président Chirac est d’un autre métal. Les 19 % et des poussières lui convenaient. Tout baignait. Sa chance s’appelait Le Pen. Incroyable mais vrai. Je l’avais annoncé ici même, la décade précédant le scrutin. Les collectionneurs pourront vérifier.

Jospin en second, Chirac et lui se seraient tiré une bourre d’enfer. Jusqu’au bout des courses, seul le Diable aurait pu donner le vainqueur. Avec Le Pen deuxième, le match était plié avant d’avoir commencé. Du gâteau. On allait rassembler, comme à Carpentras, des judéo-chrétiens jusqu’aux bouffeurs de curés, du Medef à Blondel, d’Hue-cocotte à Juppé-sur-une-toile-cirée, ça devait glisser, bras dessus, bras dessous (de table), tous unis comme au front républicain, pour les Droits de l’Homme et d’Israël, ventre à terre, on galopait vers le succès affiché.

Ce fut mieux. Ce fut le triomphe. Du jamais vu qu’on ne verra plus de sitôt. En quinze jours de réflexion accélérée, le peuple souverain passait de 19 à 82 %. Grâce à Le Pen ! Qui l’eût cru, Lustucru ! La chance ! La chance, vous dis-je !

CHIRAC LE POISSARD

Tout n’a pas été toujours aussi rose bonbon. Faut pas berlurer. Le soleil d’Austerlitz se couche parfois sur la Bérézina. Napoléon, le boucher d’art, et surtout ce qui restait de sa Grande Armée, pourraient en témoigner. En revenant de Moscou, sur la rive orientale de la Bérézina, ils étaient encore 70 000 hommes. De l’autre côté, ils ne se comptaient plus que 40 000. Les cosaques... La glace était rouge. La chance avait tourné.

Ce phénomène, le président Chirac l’a subi aussi, à moindres frais, il est vrai. Trois exemples me reviennent. 1976, il a 44 ans, un perdreau... Secrétaire d’Etat, ministre de l’Agriculture, ministre de l’Intérieur, Premier ministre, il est en pleine ascension. Tout lui est ouvert. L’ambition le brûle. La réussite le dope. L’impatience l’électrise. Les calculs l’éblouissent. Brusquement il claque la porte de Matignon. Il appartient toujours à la majorité présidentielle, mais sans participer, parfois même en contrant, comme Bayrou-Colza aujourd’hui, et, à bien y voir, plus que lui.

La galère va durer cinq ans. Il change d’allure, de ton, d’analyse, de parcours, d’objectif, Même en voiture il dérape. Sur le verglas... Depuis l’hôpital Cochin il lance des proclamations hallucinées sur « le parti de l’étranger... Sa voix paisible et rassurante... Français ne l’écoutez pas... C’est l’engourdissement qui précède la mort... » Chirac attaquant le « parti de l’étranger » ! Chirac xénophobe ! On croit rêver. Mais c’est Chirac-Guignon qui parle et délire... En 1981, il finira par trahir celui qui l’avait fait Premier ministre, au bénéfice de celui qui le traitera comme le dernier des derniers de 1986 à 1988, lors de la première cohabitation. Quand la malchance s’y met, on ne sait jamais jusqu’où peut aller le pire.

Mon deuxième exemple se passe en 1986-88. Malgré le souvenir désagréable qu’il avait gardé du rôle de Premier ministre, il accepta de le redevenir sous Mitterrand. Doudou Balladur l’y poussait. Il rêvait de trôner au Louvre, en qualité de ministre des Finances.

- Matignon, c’est la position-clé pour investir l’Elysée, affirmait Sa Suffisance, jouant les stratèges.

Dans une élection normale, avec des candidats à égalité sur la ligne de départ, le conseil se serait sans doute avéré pertinent. Hélas ! Rocard, socialiste moderne, émettait la prétention de succéder au président Mitterrand. Il le trouvait « archaïque ». Paris retint le mot. Mitterrand lui répondit par une lettre-fleuve. Adressée aux 37 millions d’électeurs inscrits, personne ne la lut. Elle n’en eut pas moins un profond retentissement. Rocard disparut. Chirac se sentit perdu. Il l’était. Largement distancé au premier tour, le second l’acheva (54/46). Il n’était plus ni Premier ministre, ni maire de Paris, ni chef incontesté du RPR. En plus il avait la poisse. Sous le ciel noir de la malchance, où brillait le mauvais oeil, Chirac traversait un désert.

Il n’était pas au bout de ses malheurs. 1997. Chirac est président, mais la conjoncture ne cesse de se dégrader. L’an prochain elle sera plus mauvaise encore. Les experts l’affirment. Or l’an prochain, ce sera les législatives. Pour ne pas les perdre, malgré ses déclarations solennelles, le Président les avance. Il dissout une assemblée où il disposait d’une majorité écrasante (477 députés sur 677 sièges) pour retrouver une minorité écrasée de 267 députés contre 319 "gauche plurielle" et un FN. D’où le dicton obligeamment fourni par Corneille :

« Nous sortîmes 500, mais par un coup du sort
A peine la moitié se retrouva au port.
 »

LA MÉTHODE QU.

Pour un coup du sort, ce fut un coup du sort. Il nous a valu cinq années d’une seconde cohabitation molle, incontrôlée par un président aboulique, quand il n’était pas absent. Après Mauroy, Fabius, Rocard, Mme Cresson, Bérégovoy, ce fut Jospin. La malchance persistante du président Chirac, elle nous aura coûté très cher, malgré la croissance revenue sitôt la dissolution prononcée. Toujours la malchance. D’où la question :

- Où en est-il aujourd’hui ? Sa chance, sa fameuse chance, existe-t-elle encore ?

On peut en douter. Ne parlons pas des catastrophes naturelles ou prétendues. En matière d’inondations, de feux de forêts, d’avalanches, de raz-de-marée, on aura du mal à faire mieux que 2003. Avec les 137 touristes français engloutis en mer Rouge, 2004 parait prendre le relais.

Mais laissons cela aux extra-lucides qui lisent le destin dans le marc du Bugey (excellent). Limitons-nous aux opérations politiques. Longtemps Chirac a voulu nous faire croire que son maître à penser était le président Queuille (1884-1970). Le nom ne doit plus dire grand-chose actuellement. Ce fut pourtant celui d’un personnage éminent de la IIIe et de la IVe République. Député ou sénateur radicale-socialiste de la Corrèze, de 1914 à 1958, une trentaine de fois secrétaire d’Etat et ministre, quatre fois vice-président du Conseil, trois fois président, on vantait sa sagacité et son savoir-faire. Edgar Faure m’a cité, un jour, une des formules préférées du bon docteur Queuille (il avait été médecin).

- En politique il ne s’agit pas de résoudre les problèmes mais de faire taire ceux qui les posent.

Chirac a dû s’en souvenir quand éclata l’histoire du foulard. Pour essayer de faire taire les poseurs de problèmes il commença par charger une commission d’étudier, en urgence, une question primordiale : "Pour appliquer la loi, faut-il une nouvelle loi ?". Queuille n’aurait pas fait mieux.

Il aurait également approuvé le choix du président de la commission : Bernard Stasi. On n’eût pas trouvé plus apte à la fonction. Il avait tout pour plaire à tous. Démocrate-chrétien, il rassurait les cathos. Cornichon vénéneux, face de carême avec bonnet phrygien, Stasi enchantait les laïques pur porc. Auteur de « L’immigration ? Une chance pour la France », il satisfaisait les théoriciens du parti burnous. Malheureusement, quand on passa du particulier au général, la machine s’emballa. Contrairement à ce que racontait le président Chirac en présentant ses voeux, la laïcité n’est pas « ouverte, généreuse et porteuse d’harmonie entre les Français ». Détournée de son sens, elle a toujours été une machine de guerre. Elle n’est pas ce système neutre qui permettrait aux religions de vivre en paix. Elle est une religion qui fait la guerre aux autres religions.

Ceux qui l’ignoraient le découvrent. Ceux qui l’avaient oublié se souviennent. Le 3 mai 1877, dans un discours fameux devant la Chambre, Gambetta s’écriait : « Comme avait dit un jour mon ami Peyrat : "Le cléricalisme, voilà l’ennemi !" » Gambetta mentait. Son ami Peyrat avait dit et écrit : « Le catholicisme, voilà l’ennemi ! » Cette tricherie faisait partie des « mensonges nécessaires » dont parla Viviani (« La neutralité était un mensonge nécessaire. »). Député socialiste d’Oran, président du Conseil en 1914 quand éclata la guerre, Viviani s’était félicité d’avoir « éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera pas ».

C’était le 8 novembre 1906. Après des « vifs applaudissement à gauche et à l’extrême gauche », 240 députés contre 120 décidèrent qu’un discours aussi important devait être affiché dans les 86 000 communes de France !

Le foulard n’est que le signe extérieur de l’invasion maghrébine et de ses conséquences. L’extrême gauche, la gauche, une partie de la droite sont responsables de cette invasion. Pour ne pas le reconnaître, le président Chirac a appelé la laïcité à l’aide, risquant le retour d’une guerre de religions. C’est un problème dont la France n’avait pas besoin. Il n’est pas dû seulement à la malchance.

François Brigneau

(1) "Jacques Chirac : Les vertes années du Président". Editions Filipacchi ("Paris-Match"). 1996.
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