Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 311 du 7 janvier 2004 - pp. 10 et 11
Reportage exclusif
Madagascar : les malheurs du Paradis

Entre le Mozambique (à 400 km) et La Réunion (à 800 km), il y a la "Grande Ile". La superficie de la France et du Bénélux réunis. Dix-huit ethnies qui refusent de se métisser : le mariage inter-ethnique est fady (tabou). J’y atterris au matin du 22 décembre 2003, sous un soleil brûlant. On prépare Noël en plein été, dans l’hémisphère Sud...

Dans le hall de réception des bagages, une caméra de télévision est braquée. Pas sur moi. Sur la tête de brute de Michaël Müller, venu d’Allemagne en business class pour présenter un "kata artistique" à la Nuit des Arts martiaux de Tananarive.

Cadeau d'adieu du camarade socialiste Ratsiraka à son peuple: des ponts dynamités! Dans un pays qui souffre avant tout de la faiblesse de ses infrastructures! Monstrueux.

Hébété par ma nuit blanche de onze heures, étourdi par le choc tropical, je traverse "Tana" en 4x4 blanc, sidéré par les pyramides de briques crues qui sèchent sur la terre rouge des bas-côtés instables, les nuées d’enfants en loques qui m’interpellent joyeusement : « Bonjour Vazaha ! » (étranger), les charrettes à bras qui débordent de bois ou de sacs de riz, les minuscules gargotes en planches disjointes qui s’adossent à presque toutes les maisonnettes, la foule noire, euphorique et misérable qui fourmille, et parfois une somptueuse ambassade, clip en diamants sur une robe déchirée... Quelques heures plus tard, je m’élance sur la RN5, cap au sud, à bord d’un 4x4 Toyota du "Programme national d’élimination de la lèpre" fourni par l’Association française Raoul Follereau. Onze personnes à bord ! Au volant, Léopold dit "Léo", mon guide indispensable. Derrière, sa famille, deux chiens, quatre poulets.

La route a l’aspect d’une sinueuse départementale française. Mais c’est l’axe central qui relie la capitale à la 3e ville du pays, Fianarantsoa. Sur plus de 400 km, j’admire des rizières inondées parfaitement entretenues, des hordes de zébus bien soignés... et je me demande comment un peuple aussi laborieux, courtois, gentil, intelligent, dans un pays fertile, regorgeant de métaux rares et de pierres précieuses, aux attraits écologiques et touristiques uniques au monde, se contente d’un PNB/h dix fois inférieur à celui de l’Egypte... Je commence à le comprendre en franchissant, au pas, le tablier métallique provisoire d’un des ponts dynamités par la clique de l’Ex, Didier Ratsiraka (grand ami de Chirac) après sa défaite électorale en 2002. La "Révolution socialiste" imposée en 1975 par cet individu - présentement réfugié en France - n’a pas fait beaucoup de bien à Madagascar. Ce pays couvert de rizières importe du riz ! La pénurie était organisée par des spéculateurs proches de l’ancien pouvoir, m’assure-t-on.

La légendaire Soeur Véronique.

Nous dépassons Antsirabe, fief de l’industriel luthérien Marc Ravalomanana, le nouveau président, élu avec le soutien (décisif ici) de toutes les congrégations chrétiennes (y compris parpaillotes et anglo-saxonnes), l’appoint de huit hélicoptères sud-africains pour sa campagne électorale... Notre brillante diplomatie (dont le chef "Afrique" était marié à une Malgache proche de Ratsiraka) a été la dernière à reconnaître Marc. Tout comme elle snobait Clinton la veille de son élection, et saluait « les nouveaux dirigeants soviétiques » du putsch lanaev, balayés en trois jours... Notre colossale représentation dans le monde est au-dessus de nos moyens, mais devant pareils résultats, il n’y a plus qu’à s’incliner et payer.

Un personnage romanesque: le Dr Jeanne-Françoise Ravaoarisoa, à la léproserie de Marovahy (Mananjary).

Voici Ambositra et ses milliers de pousse-pousse. Je m’identifie facilement - comme c’est étrange - à tel loqueteux, pieds nus, tractant au pas de course l’équipage de telle jeune beauté d’ambre alanguie, qui ne lui accorde pas un regard, et qui lui jettera 1 000 Fmg, 1/7e d’euro, à l’arrivée.

La nuit tombe brusquement vers 18 h, comme tous les romans tropicaux nous l’enseignent. Les barrages de police ou de gendarmerie se multiplient. Ces messieurs étaient en guenilles sous Didier. Marc les a dotés d’uniformes sud-africains (police) et français (gendarmerie) neufs. Il a commencé à relever traitements et soldes. Pourtant les forces de l’ordre passent encore plus de temps à rançonner les camionneurs qu’à poursuivre les "dahalos" (bandits) qui infestent toutes les campagnes (et pas seulement le Sud comme le prétendent les guides imprimés à Paris). Mais notre 4x4 blanc est protégé par l’estampille ministérielle et sanitaire. Pour faire bon poids, je salue militairement, avec solennité. Sourires. Passez.

Léo m’éveille doucement, dans la cour du meilleur hôtel, aux toits de pagode, de Fianarantsoa. Je me suis évanoui de fatigue.

Ce couple de paysans betsimisarakas n'a plus de doigts. Et ici, qui ne travaille pas ne mange pas. La léproserie est leur dernier refuge.

Cap à l’est, le lendemain. Par la RN7. Nous la quittons pour rendre visite, dans son village, à la soeur de Léo, lui porter une télé et un groupe électrogène. Les femmes cuisent notre riz. Les jeunes filles nous le servent. Nous devisons entre hommes de nos affaires d’hommes. Puis nous rejoignons les femmes, qui parlaient de leurs affaires à la cuisine. On m’y fait l’honneur insigne de m’installer au nord du foyer, pour bavarder. J’aimerais traîner ici par les cheveux une de nos andouilles de féministes, pour qu’elle explique à ces braves gens, d’une courtoisie raffinée, que leur mode de vie traditionnel, encore à l’honneur dans les regrettées campagnes françaises il y a si peu de temps, est criminel et dégradant !

Ce crochet est l’occasion de découvrir, avec indignation, que la RN25, sur les 25 km qui séparent Ambalavoangy et Vohiparara, a été largement creusée, à grands frais, et même empierrée, mais qu’on y attend toujours le simple bitume qui aurait empêché la pluie et les camions de creuser ces fondrières pleines de boue rouge qui défoncent la voie jusqu’à un mètre de profondeur !

Enfants lépreux, enfants de lépreux et indigents entonnent un cantique avec ferveur, peu avant la messe de Noël à l'école qui jouxte la léproserie.

Cette RN25 continue jusqu’à notre destination, Mananjary, sur la côte Est, à 200 km. Elle est souvent revêtue, parfois défoncée. Comme de plus elle serpente pour descendre des hauts-plateaux, ces 200 km demandent 7 h de conduite nauséeuse (les enfants vomissent à qui mieux-mieux), à condition de bien la connaître, comme mon guide. Cela dans un décor de rêve : une jungle odorante et bruissante, croulant de fruits, égayée par 3 000 espèces de papillons exclusivement malgaches. La veille de Noël, je rencontre la Soeur Véronique (ordre de saint Paul de Chartres), 50 ans d’apostolat, dans la banlieue de Mananjary. Elle a formé une nombreuse succession de soeurs malgaches, dont Asmine, qui pourrait la remplacer bientôt. Je me rends ensuite à la léproserie de Marovahy, à 7 km de la ville... Non, les lépreux ne sont plus maudits, mais pas encore vraiment bénis ! Le Dr Jeanne-Françoise Ravaoarisoa m’initie à la terrible pathologie de la lèpre, avant de traduire mon entretien avec Jean-Baptiste, un vieux paysan de l’ethnie forestière locale, Betsimisaraka, qui n’a plus de doigts.

La cuisine de l'école: trois marmites de riz au feu de bois.

Puis c’est la rencontre avec les enfants de l’école adjacente. Je suis conduit par M. Dony, le directeur. Quelques heures plus tard, j’enregistre les chants folkloriques puis religieux que les élèves répètent depuis longtemps pour la messe de Noël. Celle-ci est célébrée en malgache, à la lueur de deux bougies (le groupe électrogène a vite lâché). Je renonce à la troubler avec mon flash. Pas de photos. Suis-je un mauvais journaliste ? Je suis ému et troublé par cette liturgie catholique chantée en pleine brousse, et suivie d’un maigre réveillon à la chandelle chez Soeur Asmine, avec le directeur du séminaire, qui a célébré, et qui me raccompagne dans sa 4L...

Ouf ! Je retrouve le confort du Sorafa Hotel**. Je poursuis le réveillon, ou je tente de l’oublier, en sifflant force "Three Horses Beer" (THB, excellente "lager" locale) avec un louche expatrié. Un feu sur la plage bientôt nous attire, comme des papillons de nuit. Le gérant de l’hôtel, Flavien ancien commando de l’Air, réveillonne sous les filaos avec sa famille et ses amis. Un coup d’oeil amical sur ma personne, et il me tend une autre THB, 65 cl. Joyeux Noël et heureuse année 2004, Repoblikan’i Madagasikara !

Patrick Gofman
© photos de l’auteur
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La lèpre

Madagascar est un des pays, très pauvres, comme l’Inde ou le Brésil, où la lèpre ronge encore 750 000 personnes au total, rappelle, dans Santé magazine (juin 2003), Eric Lebec. 4 000 à 8 000 ? sur la Grande Ile (statistiques infiables). Le bacille de Hansen peut pourtant être éliminé par un traitement médicamenteux quotidien d’un an qui ne revient qu’à 24 reuros.

La Fondation Follereau finance et conseille un programme national malgache d’élimination (jusqu’à 1 malade/1 000 habitants) de la lèpre, également partenaire de l’OMS. Elle entretient une trentaine de léproseries à Madagascar, et va jusqu’à fournir des motocyclettes 125 XL aux Infirmiers qui traquent la maladie dans la jungle, la montagne ou la campagne, par des pistes impraticables !


La suite de ce reportage a été diffusée sur Radio Courtoisie le 14 janvier 2004 à 19h30, lors de l’émission du "Libre Journal de Serge de Beketch".
Fondation Follereau - 31 rue de Dantzig - BP 79 - 75015 Paris. www.raoul-follereau.org - CCP 2929 P. Paris.
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