Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 312 du 21 janvier 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
"JE CROIS A LA CROISSANCE !"

LCI. "100 % politique". Entre Max Gallo, Jérôme Jaffré et Patrick Buisson la discussion - intéressante - est illustrée par des images parlantes de M. Raffarin. Il me rappelle Fernandel, dans "Le Schpountz". "Tout condamné à mort aura la tête tranchée." Avec les gestes, les expressions, gros succès d’hilarité !

Changeant de mimique et de ton, comme Fernandel, le Premier ministre répète : "Je crois à la croissance... Je crois à la croissance..." La répétition entraîne le rire. L’homme a du métier. Raffarin, c’est un nom de comique. Quel tabac il aurait fait en jouant les Jocrisse dans les farces d’autrefois...

"Je crois à la croissance..." Pourtant, à force, le ridicule gêne. Il touche. Cette insistance à croire, et à vouloir faire croire qu’on croit, finit par émouvoir. Elle a quelque chose de pathétique. Nous avons quitté le Grand Bazar de la politique politichienne. Nous touchons au domaine du religieux, avec ses brumes, ses trompe-l’âme, ses mystères. Le vrai mystère de la croissance, car c’en est un...

Les techniciens de la croissance économique prétendent le connaître dans les coins. Ce n’est qu’une affabulation de plus. La croissance arrive masquée et s’éloigne sous voile. Personne ne la voit venir. Personne ne la voit s’en aller. Personne ne sait vraiment pourquoi elle arrive. Personne ne sait vraiment pourquoi elle s’en va. Elle est pire que le furet. On sait qu’elle est passée par ici, mais on ignore si elle voudra bien repasser par là.

Imprévisible, insaisissable, la croissance montre aux gouvernements les limites de leur pouvoir. Malgré leur superbe et leurs rodomontades, ils sont tout justes capables d’administrer au mieux sa présence et au moindre mal son absence. M. Raffarin en est bien convaincu. Toujours humble, il se contente de croire. Ce qui n’est pas sans inquiéter les témoins de la comédie humaine. Quand les rationalistes pondérés se réfugient dans la foi, c’est qu’il y a de l’eau dans le gaz.

LA REPUBLIQUE A NOTRE-DAME

Brillant comme une apparition, un souvenir surgit. C’est le privilège et l’inconvénient de l’âge. A partir d’une certaine frontière, le passé ne cesse d’accompagner le présent. Il le regarde. Il le compare. Il le marque à la culotte, comme dirait Zizou Zidane, le Français n° 1 des Français.

Le 19 mai 1940, c’était hier, je venais de fêter mes vingt-et-un ans. Sous un casque un peu trop grand pour ma tête, je pouvais affronter l’averse sans crainte de me mouiller les épaules. Le 19 mai 1940, les armées allemandes viennent de prendre Péronne et Saint-Quentin. Le 10, elles avaient attaqué, au petit jour, de la frontière hollandaise jusqu’aux Ardennes. Ce matin elles sont à 150 kilomètres de Paris. Le Conseil des ministres se termine. En corps constitués, le gouvernement, qu’on appelle le cabinet, le français est une langue toute de finesse, se rend à Notre-Dame. Une cérémonie solennelle a été organisée. Déjà les cloches sonnent. Ce n’est pas encore le tocsin. Tout le gratin est là. Toujours arrogant et cambré, nullement abattu par l’adversité, un peu pâle cependant, Paul Reynaud, le président du Conseil, marche en tête. Il fut de ceux qui poussèrent le plus la France à déclarer la guerre à l’Allemagne. Près de lui se tient le vice-président, le frère (trois points) Camille Chautemps, une figure du radical-socialisme, franc-maçon de haut grade, Chevalier Kadosch du Grand Orient, dont le nom est familier depuis l’Affaire Stavisky. Le ministre de la Guerre suit avec difficulté. Il traîne la patte. Quelques jours plus tôt, se promenant en forêt pour se changer les idées, il est tombé de cheval. Depuis il boite. Il s’appelle Edouard Daladier. On le surnomme le Taureau du Vaucluse, dont il est le député. Plus tard on dira de lui : "Un roseau peint en fer". Voici un étrange personnage, emmitouflé dans une houppelande noire, quoique nous soyons en mai. C’est le ministre de l’intérieur, Georges Mandel, né Rothschild. On ne s’étonne pas de le voir à Notre-Dame. Il est partout, et toujours de profil, l’oeil oblique. Il a très mauvaise réputation. On dit qu’il fouille dans les tiroirs. Il ouvre les lettres qui ne lui sont pas adressées. Vieille habitude. Il est la terreur des postiers, dont il fut le ministre. Aujourd’hui son ennemi est plus redoutable. C’est pourquoi la IIIe République laïque, celle qui vota la séparation de l’Eglise et de l’Etat, est là, au grand complet. Elle croit que la victoire ne peut plus lui être donnée que par Dieu. Alors elle fait les gestes sans avoir la foi. Tandis que retentissent les orgues elle prie le Dieu des catholiques, un Dieu auquel non seulement elle ne croit pas, mais qu’elle a chassé de ses écoles, de ses hôpitaux, de sa justice, et qu’elle a interdit à ses officiers de fréquenter.

RAFFARIN ET L’OPINION

Soixante-quatre ans plus tard, après avoir voté une loi renforçant le laïcisme d’Etat, la Ve République du président Chirac et du Premier ministre Raffarin se rendrait-elle, en corps constitués, à Notre-Dame pour prier Dieu de lui donner la croissance si les circonstances l’exigeaient ? A considérer la ferveur de M. Raffarin psalmodiant "Je crois à la croissance... je crois à la croissance...", je réponds "oui" sans hésiter.

Le Ciel lui a déjà offert un miracle. Il a retourné la Sainte Opinion à son profit. Dans l’Eglise démocrate, c’est une insigne faveur. A la veille de Noël, l’opinion, si l’on en croit du moins ceux qui la font, considérait Raffarin comme un pas grand-chose et même un moins que rien. Les informateurs des Guignols de l’info étaient formels. Le président Chirac, propriétaire de l’Hôtel Matignon, cherchait par tous les moyens à virer le locataire actuel. La politique du pied-de-biche dans une charentaise de velours, ça suffisait. Sitôt les régionales, à dégager ! Si c’était mauvais, il serait sanctionné. Si c’était bon, il serait remercié. Toujours bon coeur mais faux-cul et méchant comme une teigne, Sarko, la cravache-qui-rit, opinait :

- Pauvre Jean-Pierre ! Dans quelques mois, où sera-t-il ? Sera-t-il roi dans quelque île ? Nous aura-t-il délaissés pour un sol plus fertile ?

En moins d’une année la cote du "pauvre Jean-Pierre" s’était effondrée. Il en avait les yeux tristes et cernés, la bajoue en berne et le moral dans les chaussettes. De 60 points il était descendu à 30. Quoi qu’il fît, ça descendait toujours.

- Même au Poitou il va finir par trouver du pétrole, ricanaient les citoyens sans pitié qui reluisent aux malheurs des copains.

Chacun se préparait à l’enterrement. Ils parlaient même de funérailles nationales. C’était aller plus vite que la musique. Condamné à Noël, Raffarin-Tintin se requinque à la Saint-Sylvestre. Un coup de pineau au réveillon du Jour de l’an, et il ressuscite. Il part comme une fusée et remonte dans les sondages. De six point selon les uns ; de dix selon les autres ; qu’importe... En politique n’existe que ce qui paraît exister. C’est bien connu.

Déjà les avis changent. L’opinion évolue. On va connaître le vrai Raffarin. Raff-la-menace... Bonhomme, mais du poil aux pattes. Attention les yeux. N° 2 de l’exécutif, n° 1 du législatif. Et pour les cartons jaunes, la main rapide. Ceux qui glosaient sur le Petit Chose pourraient bien trouver le Grand Machin !

Les informateurs des Guignols de l’info changent de CDrom. Toujours au super-parfum de ce qui se manigance à l’Elysée, ils adaptent :

- Attentif comme il l’est à tout ce qui se rapporte à la chance, vous pensez si le président Chirac allait se séparer du seul bossu naturel qu’il a sous la main...

Sous-entendu : les autres ne seraient que des bossus artificiels, des courtisans courbés.

Dans les paddocks de Matignon on entend hennir notre jument verte, Roselyne Bachelot, chiraquienne historique, ministre de l’Environnement et du Développement durable, quelle santé ! Pétulante comme à ses plus beaux jours, elle s’exclame, avec l’accent du Maine-et-Loire :

- Vous avez vu s’il a de la moelle, not’ Jean-Pierre ?

Ainsi va notre régime de la planche à voile. Il surfe sur les vagues déferlantes et contradictoires de l’opinion. En 1981, le peuple souverain élit Mitterrand pour réaliser "la rupture avec le capitalisme" et "changer la vie". En 1986, le même peuple souverain choisit Chirac pour limiter la casse. En 1988, il retourne à Mitterrand. Suivent Rocard, Edith Cresson, Bérégovoy. Bonjour les dégâts ! C’en est trop. 1994 : Vive Balladur ! 1995 : A bas Balladur. Vive Chirac ! 1997 : A bas Chirac ! Vive Jospin. 2002 : A bas Jospin ! Vive Chirac. Nul ne s’étonnera si Raffarin passe de 60 à 30 pour remonter à 40, voire plus... Ni s’il croit à la croissance... T’as qu’à croire Grégoire !... Nul ne s’étonnera non plus qu’un pareil système de gouvernement donne les fruits succulents que nous pouvons déguster, tous les jours d’aujourd’hui.

François Brigneau
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