Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 312 du 21 janvier 2004 - p. 14
Bon sens interdit
Les morts, les pauvres morts...

"Les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs". Et parmi ces douleurs, je pense, le traitement que leur infligent les médias à chaque catastrophe, naturelle ou non.

Dernière en date, la perte du Boeing de Flash Airlines à Charm-el-Cheikh. A l’heure où j’écris, personne, strictement personne ne sait ce qui s’est passé : pas d’appels des pilotes à la tour de contrôle, pas de témoignage probant. Dans l’attente du déchiffrage éventuel des informations que pourrait livrer les enregistreurs de vols, rien n’indique s’il s’agit d’un accident, d’un sabotage ou d’un attentat.

Et pourtant, depuis quinze jours, la presse écrite, orale ou visuelle a consacré des heures et des heures à supputer les causes possibles de ce que l’on a (sans rien savoir) qualifié d’accident, et d’accident dû à des causes matérielles. Pour mieux exonérer pilotes et voyagiste de toute responsabilité, et accabler la compagnie aérienne, toujours sans rien savoir. Il se peut que ces supputations soient exactes, mais elles ne sont fondées sur rien.

Il fallait parler, parler (ou écrire, écrire) sans relâche sur un sujet dont on aurait pu faire tenir le contenu en une phrase : "Un avion s’est écrasé au large de Charm-el-Cheikh, il n’y a pas de survivant, on ignore tout des causes de la catastrophe qui a fait 148 morts dont 132 vacanciers français."

Pire, pour ajouter à l’intérêt médiatique de ce sujet tragique, on a utilisé des termes inadmissibles. Un seul de ces journalistes a-t-il pensé à la souffrance des parents et des proches qui entendent l’expression "débris humains" répétée à satiété ?

J’ai eu la tristesse, il y a plus de trois décennies, d’être indirectement mêlée à une grande catastrophe, l’accident ferroviaire de Vierzy, ayant accompagné pour la soutenir la maman (sans famille proche) d’une victime de 18 ans. Comme cette pauvre petite avait été retirée la dernière de l’amas de ferraille, elle n’a pu être identifiée que par un foulard et de modestes bijoux. Pourtant, pendant tout ce douloureux processus, jamais les policiers ou secouristes n’ont prononcé un mot comme "débris humains" qui auraient avivé le chagrin de la maman.

Il n’était alors pas question de "cellules psychologiques" et je pense que leur présence, elle aussi, aurait été un outrage aux pauvres morts. Les familles que j’ai côtoyées, je vous l’assure, ne souhaitaient que le silence et la solitude pour pleurer, ou alors une épaule amie, non un secours stipendié venu sur ordre supérieur. Et je crois que nombre des "bénéficiaires" de ce prétendu soutien psychologique doivent faire appel à tout leur sang-froid pour ne pas mettre à la porte des prestataires dont les emplois ne servent qu’à occuper les trop nombreuses promotions de diplômés en psychologie qui sortent de nos universités.

On a aussi beaucoup parlé de la nécessité de retrouver les corps pour permettre aux familles "le travail de deuil". Quelle bizarre expression et quelle bizarre conception ! Depuis toujours, les "péris en mer" ont laissé leurs corps à la mer, et cela n’a pas empêché leurs veuves ou leurs orphelins de reconnaître leur perte, d’en souffrir, puis de la sublimer quand ils en avaient la force. Je parle là en fille de "péri en mer"... Ce qui n’empêche pas, bien entendu, l’espoir aussi illusoire que ténu d’une survivance de subsister dans l’inconscient et de peupler les rêves, bien des années plus tard. À ces discours, à ces secours contestables, ont succédé des cérémonies qui, certes, avaient l’avantage de suppléer aux impossibles obsèques, mais beaucoup moins bien qu’une simple messe du souvenir, mais surtout celui de permettre à un certain nombre de personnalités de venir se faire voir des caméras.

Les "boîtes noires" remontées, il est possible mais pas certain que l’on sache enfin ce qui s’est réellement passé. Si l’équipage a commis une erreur fatale ou si un commando avait pris d’assaut le poste de pilotage(1). Dans la négative, il faudra encore de longues recherches techniques pour savoir si les commandes n’avaient pas été sabotées, si tel défaut structurel avait échappé à un contrôle, ou si telle opération d’entretien essentielle avait été négligée. Alors, et alors seulement, pourra commencer la recherche des responsabilités.

C’est quand toutes ces recherches auront été menées qu’une explication précise et compréhensible pourrait être donnée aux familles des victimes et au public et que, s’il y a lieu, des poursuites pourraient être engagées.

Mais nous savons qu’il n’en sera rien. S’il s’agit d’un accident dû à un défaut matériel (de structure ou d’entretien), aucun périodique ou média de grande audience ne prendra la peine d’exposer plusieurs mois ou années après la catastrophe, sa genèse et la répartition des responsabilités.

Il y aura quelques gros titres accusateurs, mais la tâche d’explication sera laissée aux historiens de l’aéronautique, dans des publications de diffusion plus que restreinte.

Anne Merlin-Chazelas

(1) Une rumeur assure que le neveu d’un passager a reçu un appel de son oncle présent dans l’appareil et qui, depuis son portable, a crié : « Ils ont égorgé une hôtesse et le pilote est sans doute mort, on va tous mourir » sur quoi la communication aurait été coupée. (NDLR)
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