Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 313 du 31 janvier 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
L’IMPLACABLE MME BADINTER

Dieu n’a plus un poil de sec. Mme Elisabeth Badinter parle. Invitée(1) à donner son avis sur le foulard islamique, elle en profite pour régler le compte des religions, de toutes les religions, même la juive, à laquelle on croyait qu’elle appartenait. Elle les met dans le même sac à misères. C’est Homais en jupon.

Droite sur sa chaise, raide comme un coup de trique, le visage blême mais haut levé, l’oeil clair mais dur, sculptée dans la banquise mais brûlante d’agressivité, elle s’exprime d’une voix tranchante, péremptoire, catégorique, définitive, implacable.

Comme dans la justice modèle Fouquier-Tinville, modifiée Teitgen(2), ses jugements sont sans appel. Née des rapports homosexuels de Flora Tristan avec Simone de Beauvoir, Mme Badinter est persuadée que tout le malheur des femmes vient des hommes, des sociétés et des religions que les hommes ont fabriquées pour les hommes au détriment des femmes.

Elle y met une sorte de passion froide qui me fascine. Une pensée émue me vient pour M. Robert Badinter. Qui l’eût cru ? Le pauvre, me dis-je, in petto. Malgré son époustouflante réussite, fils de fourreur devenu en une génération ténor du barreau, grand avocat d’affaires (Boussac, Empain, l’Aga Khan), grand avocat de droit commun (Patrick Henry, Christine von Opel), "jeune coq arrogant du Palais", marié à une actrice à la mode (Anne Vernon), second époux de l’héritière d’une des grandes fortunes de France (Publicis-Bleustein), garde des Sceaux, ministre de la Justice, président du Conseil constitutionnel, membre important de nombreuses "institutions" juives d’influence, avec une femme de ce format-là, de seize ans sa cadette, le malheureux n’a pas dû être à la noce tous les jours.

UN SILENCE RELIGIEUX

Sur le plateau, personne ne répond à Mme Badinter. Des hommes de foi y sont pourtant présents. L’Eglise a délégué Mgr Defois, archevêque de Lille, un nom prédestiné. Heureux choix. Monseigneur a 73 ans. L’âge tempère le contradicteur vindicatif. Docteur en théologie, prédicateur à Notre-Dame, prélat d’appareil, Monseigneur ne doit manquer ni d’arguments, ni d’adresse. Il se garde de les montrer. Dans un silence religieux, il se contente d’éclairer son visage reposé d’un sourire affectueux. Tout le monde n’est pas Bossuet. Lorsque le maître de cérémonie, M. Mazerolle, un oeil d’oiseau dans une tête à claques au sommet d’un grand sifflet, se permet de lui lancer : « S’il vous plaît, Monseigneur, ne soyez pas jésuite ! », l’archevêque ne pipe mot. L’Eglise se meurt. Ne la réveillez pas...

Mme Badinter non plus n’a pas droit à son paquet. Sur le rôle des femmes dans la société et la religion, l’envie ne le saisit pas aux tripes d’évoquer, pêle-mêle, Jeanne d’Arc, Catherine de Sienne, Mme de Sévigné, Marie-Madeleine, Simone Weil, soeur Emmanuelle, tant de saintes intimement liées à la sensibilité française, et Marie, et sa mère, sainte Anne, pour laquelle tous les Bretons, même "laïques", avaient un sentiment si vif qu’ils la juraient native d’Auray (Morbihan). Le sujet n’inspire pas Mgr Defois. Muet comme une carpe, il continue de sourire. Pas de vagues. Flottez, bouchons...

Le rabbin n’est pas plus loquace. On se demande s’il a entendu parler du Mur des Lamentations. Il est venu de Ris-Orangis pour donner la position du Talmud sur le port du voile à l’école.

- Le problème ne nous concerne pas, se borne-t-il à dire, aussi concis que circoncis.

D’âge rassis et de poil gris, sa barbe doit être tolérée par M. Luc Ferry. Taillée en pointe, poivre et sel, elle est plutôt du genre barbichette. M. Serfaty - c’est le nom du rabbin de Ris-Orangis - la porte sans ostentation. Il promène un regard triste sur une assistance qui n’est pas plus gaie. Quelques jours auparavant, dans la rue, M. Serfaty a été agressé par deux sémites antisémites. Le cas n’est plus exceptionnel. Autrefois les sémites juifs appartenant à l’immigration historique et les sémites musulmans, issus de l’immigration post-coloniale, vivaient en assez bon ménage. Sans doute par solidarité entre nomades anciens et nouveaux, les premiers aidaient les seconds dans des associations créées pour la circonstance. C’était l’heureux temps de "Touche pas à mon pote !". Il est bien révolu. L’exacerbation du conflit israélo-palestinien a changé le micro-climat. Elle a fait naître un antisémitisme sémitique. La confusion des esprits s’en trouve encore augmentée. Elle n’en avait nul besoin.

Le rabbin Serfaty n’en dit rien. Pas plus qu’il ne dit quelque chose à Mme Badinter sur ses propos iconoclastes. Je suis sur le point de m’en étonner. Comment peut-il les recevoir sans réagir ? N’appartient-elle pas au "peuple élu" ? Au peuple élu qui doit tout à Yahveh ? Au peuple à qui rien ne peut arriver de grave s’il continue à croire en Yahveh et à respecter sa loi ? Au peuple dont l’identité, depuis Moïse et la loi mosaïque, dépend de la femme. Est juif l’enfant d’une juive, exclusivement. Ne l’oublions pas !...

Justement, je me souviens. La petite Elisabeth est le fruit d’un mariage mixte. Si Marcel Bleustein, qui n’était pas encore Blanchet, est bien juif, sa femme, épousée en 1939, ne l’était pas. Elle s’appelait Sophie Vaillant. Le fait n’est pas sans importance.

LE TEMPS DES CERISES

Le père de Sophie, Marie-Edouard Vaillant (1840-1915), fut un des personnages les plus représentatifs de la Commune. Nous devons à celle-ci Le temps des cerises. La réalité fut moins jolie. Membre du comité exécutif, Vaillant fut condamné à mort en 1872, par contumace. Il était accusé de complicité dans l’assassinat des otages en tête desquels marchait Mgr Darboy, archevêque de Paris(3). Heureusement Vaillant appartenait à l’Internationale. Il réussi à se réfugier à Londres. Mgr Darboy n’eut pas cette chance.

Rentré après l’amnistie (1880), Vaillant reprit le même combat farouche contre la République bourgeoise, l’Argent, le Sabre et le Goupillon. Conseiller municipal du XXe arrondissement, il ne put jamais se faire élire député. Trop indépendant, trop rebelle, trop totalitaire dans l’engagement, sans doute. Sa petite-fille n’a pas que du sang Bleustein dans les veines.

Si cette particularité chagrine les rabbins, elle n’a pas dû gêner beaucoup M. Robert Badinter. Le mariage mixte, il connaissait. Il a 29 ans quand il épouse Anne Vernon. C’est une ravissante comédienne qui a eu beaucoup de succès au début des années 50 (Edouard et Caroline, Rue de l’Estrapade). A l’état-civil, elle s’appelle Edith Vignaud. Un homme aussi judicieux que Me Badinter a certainement mesuré les inconvénients qu’un juif peut rencontrer en épousant une goy. Ces considérations religieuses n’ont pas pesé beaucoup quand il est tombé amoureux d’Anne. Elles n’ont pas dû compter davantage quand il s’est épris d’Elisabeth, malgré l’athéisme du bon-papa communard.

Et pourtant...

Mme Badinter donna trois enfants à son mari. En souvenir du calendrier républicain et de son goût pour les travaux des champs, elle aurait pu les nommer Colza ou Charrue. Charrue Badinter aurait fait de l’effet. En hommage à la Révolution, inspirée par l’Antiquité, il y avait Castor et Pollux, comme les jumeaux du grand comédien Talma. En fidélité à la grande vague antireligieuse, ils pouvaient choisir Apostat, ou Amour-Satan, comme Louis Mézières(4). Non. Malgré l’indifférence de l’un et le rejet de l’autre, c’est dans la religion hébraïque que puisent les Badinter. Ce sera Judith, « Cette femme splendide, parée des plus hautes vertus, personnification de la nation juive qu’elle sauve par sa foi dans le Dieu d’Israël et par son patriotisme »(5). Simon, dont l’Ecclésiastique fait un brillant éloge. Benjamin, fils de Jacob et de Rébecca, père de la Douzième tribu, faible par le nombre mais forte de ses guerriers fameux... Ce sont là des "signes extérieurs" qu’on ne peut ignorer.

Ils entraînent aux réflexions. Tout en y cédant, je regarde Stasi, pour qui M. Mazerolle organisa ce pince-fesses intello. Il est défait. On le comprend. Le rapport de sa commission, d’où sort le projet de loi Chirac interdisant le foulard, prétendait clarifier et apaiser la situation. Il l’exaspère et la complique. Mme Badinter exige que le port du voile, symbole de la spoliation des femmes, soit interdit non seulement dans les écoles, mais partout. Le rabbin n’est pas concerné. L’archevêque sourit. M. Ferry (Luc) s’en prend au système pileux des exhibitionnistes et brise dans l’oeuf la carrière des femmes à barbe. Certains découvrent que la neutralité et la tolérance ne sont que des masques sous lesquels le laïcisme s’avance, pour détruire le surnaturel et vider la religion de son sens. Max Gallo veut la loi républicaine et que ça saute ! Nous sommes quelques-uns à dénoncer le nombre. Un million d’immigrés, ça se digère et s’assimile. Cinq millions, non. A qui la faute ? A la droite, à la gauche, au centre, aux Eglises, à la Loge ? Tous les ont voulus. « Ils sont une chance pour la France », disait Stasi. « Les étrangers sont chez eux chez nous », renchérissait Mitterrand. On les a invités. On les a laissés entrer. On les a naturalisés. Mme Badinter ne va pas manquer de foulards. C’est le merdier démocratique dans toute sa splendeur.

François Brigneau

(1) "Cent minutes pour comprendre" devenu "Cent minutes pour convaincre", du lundi 19 janvier, avec le souvenir de quelques autres émissions sur le sujet.
(2) Pierre-Henri Teitgen. Ministre démocrate-chrétien de la Justice pendant l’Epuration gaullo-socialo-communiste, déclarait à la tribune de l’Assemblée nationale, le 6 août 1946 : « Vous jugez sans doute que, par rapport à Robespierre, Danton et d’autres, le garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant ? Eh bien ! ce sont eux, Messieurs, qui sont des enfants si l’on en juge par les chiffres. »
(3) G. Vapereau. "Dictionnaire universel des contemporains". 6e édition. Hachette, 1893, p. 1544.
(4) Alfred Mézières, écrivain et érudit, spécialiste de Shakespeare, membre de l’Institut, membre de l’Académie française, sénateur du Bas-Rhin, auteur de nombreux livres dont des "Récits de l’invasion" très remarqués. Il raconte que son père était né en 1793, de parents ardents républicains. Ceux-ci le prénommèrent Amour-Satan. La fièvre retombée, il préféra se nommer Louis. C’était plus facile à porter.
(5) A-M Gérard. "Dictionnaire de la Bible". Laffont. Bouquins, 1989, p. 735. Le Livre de Judith qui lui est consacré ne figure pas dans la Tora, Bible hébraïque, qui ne retient que la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome. La Genèse la désigne comme une des femmes hittites d’Esaü, ce qui rendait amers ses parents, Isaac et Rebecca, car les Hittites n’appartenaient pas à la lignée d’Abraham... Et les "Fils d’Israël" étaient très racistes, déjà.
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