Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 314 du 11 février 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
La loi est dure...

Vendredi 30 janvier. A Nanterre, Hauts-de-Seine. Le département le plus riche de France. Le plus corrompu aussi, disent certains. Le destin l’a choisi pour qu’on y tourne la scène capitale de L’Affaire Juppé. C’est le nouveau feuilleton-culte de la télé-réalité, un Dallas sans pétrole mais avec de la politique, des affaires louches, de l’argent sale, des flics, des règlements de compte, beaucoup de férocité et de rebondissements dans un univers pitoyable.

Après des années d’une instruction contrecarrée mais reprise, et trois mois de délibérations sous haute surveillance, voici le jugement. Dans le décor modern style sans âme ni passé du Palais de Justice, le tribunal entre à la queue-leu-leu. La présidente, Mme Catherine Pierce, ressemble à une directrice d’école d’autrefois, sévère mais juste, qui mettait les élèves en ligne sur deux rangs, immobiles, sans un mot, avant d’entrer en classe. Elle a 54 ans. A considérer ses cheveux noirs, aux reflets auburn, soigneusement peignés et brillants, elle sort de chez le coiffeur. Qu’elle le veuille ou non, elle fait partie du spectacle. Pourtant c’est d’une voix sans intonation qu’elle lit les attendus. On entend :

« Grandes écoles de la République où Alain Juppé a été pratiquement formé... rôle éminent dans la vie publique... notamment au Parlement... ce qui exclut qu’il ait ignoré l’état de droit au regard des faits dont il est déclaré coupable... Loi 95-65 du 19 janvier 1995, article 17 du Code électoral... inéligibilité de plein droit de tout électeur définitivement condamné du chef de prise illégale d’intérêts... agissant ainsi alors qu’il était investi d’un mandat électif public, Alain Juppé a trompé la confiance du peuple souverain... 18 mois de prison avec sursis... Dix ans d’inéligibilité parlementaire... »

Le teint cireux, l’ancien Premier ministre se penche en avant comme s’il saluait théâtralement ses juges. C’est pour mieux se laisser tomber sur sa chaise. Il y demeure figé. Quand il se relève, il a du mal à trouver son équilibre. Il quitte le prétoire sans un mot(1). La loi est dure, mais c’est la loi. Il faut l’accepter. Surtout celle-là, 100 % RPR, voulue, obtenue par le gouvernement Balladur. Le ministre de la Justice s’appelait Toubon. Juppé était déjà aux Affaires, mais étrangères, faisant fonction de vice-Premier ministre, ce qui ne l’empêcha pas de transgresser la loi, sa loi, sitôt en vigueur, avec cette désinvolture dans l’impudence que donne aux timides ambitieux le sentiment de leur impunité.

Avec neuf années de retard, presque jour pour jour, la loi du 19 janvier 1995 revient frapper le bourge arrogant qui se croyait droit dans sa hotte de nanti d’honneur.

La surprise du chef

« J’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. » Alain Juppé l’avouait, plus tard, non sans ingénuité. Il reconnaissait ainsi l’existence d’une justice immanente qui pouvait être supérieure à la justice de M. Perben. Chacun partageait sa surprise. Depuis que le pouvoir juif a réussi à faire condamner le fils de Dieu par les Romains, les chrétiens savent que la justice n’est pas de ce monde. L’inégalité est tellement inscrite dans la vraie loi naturelle que la constatation de La Fontaine est devenue une évidence. Par essence les puissants sont blancs, les misérables noirs. Rien n’a changé depuis la Guerre du Feu. Le général De Gaulle le rappela à ceux qui feignaient de l’oublier. En 1944, sur son ordre, les magistrats qui prêtèrent serment au maréchal Pétain - chef légal de la nation, auquel les députés et les sénateurs avaient voté les pleins pouvoirs - durent condamner à l’indignité nationale, à la prison, au bagne, parfois à la mort, les Français qui lui avaient obéi.

Le moeurs se sont adoucies. La main de fer s’est gantée de velours. Désormais on ne touche plus aux mécanismes de la Justice. Elle est inviolable. Elle est inviolée. On ne la force plus aux tournantes. Simplement, seuls les magistrats compétents bénéficient des mérites qui récompensent le talent. C’est plus souple.

Les magistrats de Nanterre n’ont pas voulu le comprendre. Le substitut Grouman s’était pourtant époumoné à indiquer le droit chemin, qui n’est pas nécessairement le chemin du droit.

- Il ne vous appartient pas de parler au nom du peuple souverain, répétait-il. Huit mois de prison, au maximum, avec sursis, naturellement, me paraît une honnête mesure. A condition de ne pas figurer au casier judiciaire. Rien n’est plus facile. C’est prévu par le Code. Ainsi sera évitée l’automaticité regrettable voulue par les rédacteurs de la loi. M. Juppé ne sera pas inéligible. Laissons cela à Le Pen. A l’Assemblée, au gouvernement, ou ailleurs, l’ancien Premier ministre continuera à servir le pays et l’UMP, l’U aime P, comme dit ce bon M. Gaudin, avé l’assent.

Je ne déforme qu’à peine les propos de M. Grouman. J’en garde l’esprit. Il en fut récompensé et se retrouva muté à Paris. Les magistrats de la 18e chambre correctionnelle savaient ce qu’il leur restait à faire. Ce n’était pas une pression, tout juste une indication. On sait, hélas, qu’elle n’a pas été entendue. Dix-huit mois de prison pour « prises illégales d’intérêts », même avec sursis, c’est infamant. Dix ans d’indignité nationale, ça compte. Alain Juppé aura 59 ans en août. Dans la République des fonctionnaires, c’est l’âge de la retraite. Si les fonctionnaires sont aussi politiques, ça arrive, c’est le temps de l’accomplissement. Il faut en profiter. Sinon... En 1958, quoique vainqueur, De Gaulle avait perdu car, depuis 1946, il avait perdu douze années sabbatiques. A méditer...

Malheureusement, avant la sentence, peut-être pour l’influencer, ou par provocation, M. Juppé a multiplié les déclarations imprudentes. « Même seulement condamné à huit ans de prison avec sursis, pour les yeux de Clara, je ferai autre chose. »(2) « Je l’ai dit à Jacques Chirac, les yeux dans les yeux... Si j’étais condamné à une peine infamante, j’abandonnerais la politique. C’est une question d’éthique personnelle. »(3) Le 13 janvier dernier, lors des voeux à la presse, il insistait encore : « Si je suis inéligible, je quitte la politique ! » Etc, etc...

Va-t-il se soumettre à la loi ? Ce serait dans l’esprit du système. Il suffit qu’un ministre soit mis en examen pour qu’il doive se retirer du jeu. Alors, condamné à de la prison et à l’inéligibilité ? Va-t-il se renier ? Ce serait conforme aux us et coutumes de la société actuelle. Même mort un homme politique ne démissionne pas. Le suspense monte. L’usine à gaz s’emballe. Le microcosme bruisse de mots. Chirac a perdu son bouclier. Il est seul, en première ligne, avec Raffarin, le caporal-trompette. Seul devant Sarkozy et son armée des ombres, sans parler de la République des Juges. C’est un séisme, de force 0,2 sur l’échelle de Richter, mais néanmoins un séisme...

J’y suis, j’y reste...

Mardi 3 février. Aux studios TF1 de Boulogne, on tourne la suite du feuilleton-culte : Que va faire Jean Valjean ? Record d’affluence battu. 13 millions de téléspectateurs-électeurs. Zidane peut aller se rhabiller.

Le décor représente le bureau du 20 heures : PPDA, la vedette incontournable des "Guignols", interprète le rôle de Javert adapté par Dolto, rigoureux mais permissif, la loi c’est la Ioi, mais restons humain, trop humain, fine allusion à Nietzsche. PPDA n’est pas que guignolesque. Il assume aussi une émission littéraire. Ne l’oublions pas. La télé ne va pas tarder à entrer à l’Académie.

En face, Alain Delon-Juppé se révèle formidable acteur de composition. A la ville, fils de riches exploitants agricoles (750 ha de terres et bois, nombreuses fermes et métairies, maman héritière des foies gras Darosse), à la scène le voici Petit Chose. Il nous la joue humble. Elève studieux, il doit à ses efforts plus qu’à ses dons les diplômes qu’il va mettre au service de la patrie. Du travail, toujours du travail, encore du travail et la France est sauvée.

De son naturel, il se montrait distant, raide, cassant, caustique, imbu de sa supériorité. Durant le procès, il ne cachait pas son dédain : « Je ne suis ni Mellick, ni Balkany. » A la présidente s’étonnant qu’il ne connût pas le salaire de sa secrétaire, il répondit : « C’est une faiblesse, madame. On me reproche parfois de ne pas attacher assez d’importance aux relations personnelles. »

En représentation, le voici modeste mais digne, sensible mais maître de lui, sauf quand l’émotion affleure. Alors il baisse lentement ses paupières aux longs cils sur un regard toujours intelligent mais triste, triste... Il se tait. On croirait pourtant l’entendre murmurer. « N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? » Il se domine. De la même voix sourde et calme, il continue. Il n’exprime pas de remords, à peine de regrets. Il assume. En haut, en bas (ce sont ses mots), à gauche, à droite, devant, derrière, dignement, comme toujours, il assume. Avec simplicité, il raconte les peine d’un homme de bien qui a rencontré le mal. Ce jugement l’a bouleversé. Son premier réflexe fut de tout abandonner. Et puis il a trouvé le châtiment trop sévère. Il ne jugeait pas ses juges. Mais tout de même. Beaucoup de gens partageaient son avis. La famille bien sûr, la famille politique aussi, c’est normal ; mais toutes ces lettres, ces témoignages de sympathie, "Tenez bon", tous ces gens, même de gauche, il ne peut les laisser tomber, mettre la clé sous la porte, s’en aller... c’est pourquoi, puisque l’appel est suspensif, pour organiser la relève, il choisit la voie la plus difficile, il continue de faire son devoir : il reste !

Le morceau est admirable. La sincérité du comédien vous prend aux tripes. Quoique d’extrême droite, je serais certainement ému si nous n’étions pas au début du mois de février. A cette date, chaque année, depuis cinquante-neuf ans, c’est un autre procès qui me prend le coeur et la tête. Celui de Robert Brasillach. Rien de comparable, c’est évident, même s’ils furent tous les deux élèves de l’Ecole Normale supérieure. Pour Juppé, l’instruction s’étendit pendant plusieurs années. Celle de Brasillach fut bouclée en une heure et demie. A Nanterre, le procès de Juppé et de ses comparses exigea trois semaines, et la délibération si délicate qu’elle demanda trois mois. Celui de Brasillach demanda un après-midi, délibération comprise (20 minutes). Condamné à mort pour avoir écrit une centaine d’articles déplaisants, il attendit quinze jours, au rez-de-chaussée de la prison de Fresnes, vêtu de bure, avec aux pieds une chaîne de huit kilos. Les valeurs de la République l’exigeaient. Le 6 février 1945, au matin, on le conduisit au fort de Montrouge, le bien nommé ! Me Isorni a raconté la scène. « D’une voix forte, Robert Brasillach crie au peloton "Courage !" et les yeux levés : "Vive la France". Le feu de salve retentit. La bouche se crispe. Le maréchal-des-logis se précipite et donne le coup de grâce. Le corps glisse doucement. Il est 9 h 48. »

Robert Brasillach allait avoir 36 ans. De Gaulle tenait mieux ses juges que son successeur. Tout fout le camp.

François Brigneau

(1) D’après Stéphane Durand-Souffland ("Le Figaro", 31 janvier).
(2) Confidence faite à Jérôme Clément, PDG d’Arte. Clara est le prénom de la fille de Juppé. D’après le "Journal du dimanche" (1er février).
(3) "Nouvel Observateur", novembre 2003.
Sommaire - Haut de page