Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 315 du 21 février 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
LE BLUFF DE LE PEN

« Vous avez aimé le 21 avril ? Alors vous allez adorer le 21 mars ! » L’été dernier, c’est dans ces termes que Jean-Marie Le Pen annonçait à ses fidèles la victoire du Front national aux élections régionales du printemps.

J’écoutais sans adhérer. D’instinct je suis rétif aux bonnes surprises programmées avec trop d’assurance. On est tellement déçu lorsqu’elles ne se réalisent pas. Cette fois les sondages auxquels on croit quand ils sont favorables, les allusions des adversaires, je ne sais quelle rumeur sourde et persistante abondaient dans son sens, si bien que je me laissais gagner par l’euphorie. Non sans bémol, cependant.

Je me suis éloigné du Front depuis quelques années. Le charme est rompu. Mais nous avons toujours quelque chose en commun, un détail, plus fort que les querelles de la vie : la haine que nous portent nos ennemis. Ça soude.

Et puis, une fois encore, le ciel se plombe. Le grain menace. Il y a une quinzaine de jours, Le Pen lui-même sonne l’alerte. Son dossier de candidat à la présidence de la PACA n’est pas complet. Il y manque l’attestation, par l’administration fiscale, de son inscription au rôle des impôts locaux. Il n’y figurerait pas en qualité de contribuable. Ce serait la fédération départementale du Front national et non lui qui acquitterait la taxe d’habitation. Ce n’est qu’une bricole, une formalité. Le litige n’est que d’apparence. Il suffira d’une démarche pour le régler. Attendons. Pour l’instant, la pièce manque. Le Code électoral est formel : son absence rend irrecevable tout dépôt de candidature.

Personne n’y croit. Ce serait trop gros. Les concurrents font des gorges chaudes. Ce Le Pen, quel marlou ! Tout lui est bon pour jouer les martyrs et faire parler de lui en victime de la haine, de l’ostracisme, de l’injustice. Ne l’a-t-on pas entendu dix fois, à la télévision, se plaindre de ne jamais être invité à la télévision ? Une citoyenne de Marseille, porte-parole du PS, qui n’a pas l’air d’avoir inventé l’eau chaude, invente quand même un mot : « victimisation ». Le Pen y serait orfèvre.

Quoi qu’il en soit, le fait est là. Le mercredi 11 février, le directeur des services fiscaux refuse de délivrer l’attestation indispensable au motif que « le président du Front national n’était pas inscrit à un rôle des impôts directs dans la commune de Nice, le 1er janvier 2004 ».

C’est clair, net, précis. Le Pen n’affabulait pas. C’étaient ses détracteurs qui bluffaient.

UN MATCH CONTRE LA MONTRE

Le lundi 16 février s’ouvre le dépôt des listes électorales. Il est clos le 23. Le match contre la montre commence. Il n’y a plus une minute à perdre.

Le jeudi 12, Le Pen s’adresse au tribunal administratif. Il lui demande d’ordonner aux services fiscaux la délivrance, dans les vingt-quatre heures, du certificat de conformité au règlement.

Le vendredi 13 - jour faste ou néfaste selon les joueurs - l’affaire se plaide. Me François Wagner représente Le Pen. Contrairement à ce que croient beaucoup de sympathisants, il ne s’agit pas du fils de Me Georges-Paul Wagner, ancien député du FN (1986-1988), écrivain et chroniqueur de grand talent, qui fut longtemps le défenseur - et quel défenseur ! - de Jean-Marie Le Pen. Un de ses fils se prénomme en effet François. Il est avocat au barreau de Paris. Celui-ci l’est au barreau de Nîmes. C’est un homonyme. Il plaide « l’atteinte aux libertés fondamentales ».

Le samedi 14, M. Alain Fouchet, juge des référés au tribunal administratif de Nice, prononce son jugement. M. Fouchet doit appartenir à une famille de jésuites normands. Il ne donne pas satisfaction au candidat Le Pen. Il ne lui donne pas tort non plus. Il déclare que « l’atteinte aux libertés fondamentales, dont se prévaut M. Le Pen, n’est pas telle, à supposer qu’elle soit établie, que les mesures soient prises dans le délai de 48 heures pour sauvegarder ces libertés ». Quel régal ! « A supposer qu’elle soit établie... » Tout le morceau est à savourer. Comme disait Totor, dans "Les pauvres gens" : « Ces choses-là sont rudes. Il faut pour les comprendre avoir fait ses études. »

Au jour où j’écris ceci (15 février), Le Pen se retrouve donc à la case départ : encore candidat mais toujours sans l’attestation fondamentale. La décision revient désormais au préfet de la République et de la Région réunies, M. Frémont. Légalement il a jusqu’au 27 février pour la prendre. A cette date Le Pen sera à trois semaines du premier tour, sans savoir s’il peut y participer. Qu’il soit là ou non, ça ne facilitera pas la campagne. A commencer par l’impression des trois ou quatre millions de bulletins de vote, sans parler des affiches, des dépliants, des tracts. L’égalité, valeur-mère de la République, est scrupuleusement respectée : tous les candidats sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres.

QUE VA FAIRE CHIRAC ?

M. Frémont représentant l’Etat, il n’est pas insensé de penser que son intime conviction sera celle du chef de cet Etat. Le sort de Le Pen va dépendre de Chirac. C’est une constante dans l’histoire des couples maudits. Ils n’arrivent pas à rompre.

Deux éventualités sont donc possibles.

1.- Sur instruction du président Chirac, le préfet Frémont déclare que le président Le Pen est présentable. Tout baigne, ou à peu près. Une partie des électeurs estime que Le Pen a gagné l’épreuve de force. Une autre juge que Chirac s’est tiré adroitement d’une situation délicate. Le chef Muselier mange son chapeau, mais ne pipe mot. Quand on est le responsable de l’UMP, que peut-on dire ? Vauzelle, le socialiste pur malt, dépose une requête au Conseil d’Etat. Il espère une réponse en décembre-janvier prochains. En attendant, l’élection a lieu. Le Pen y est présent. Rien ne me permet d’avancer un pronostic. Je serais surpris que sa renommée ait à pâtir de ces calembredaines.

2.- Après avoir dîné avec M. Moshe Katsav, président de l’Etat d’Israël, le président Chirac prévient le préfet Frémont : le président Le Pen n’est pas présentable. Son dossier n’est pas conforme aux exigences du Code électoral, Le chef Muselier hisse le grand pavois, en souvenir de son grand-père, l’Amiral, l’inventeur de la croix de Lorraine. Le citoyen Vauzelle illumine. Il offre un vin d’honneur. Ce sera toujours ça de pris. Le Pen possède encore deux recours, au tribunal administratif et devant le Conseil d’Etat. Il n’en est pas moins à craindre que ces élections se déroulent sans lui. L’électorat lepéniste est déjà dans l’angoisse, frappé de stupeur et de colère. Ce qui est totalement justifié. L’absence de Le Pen en première ligne serait-elle pour autant une catastrophe pour le Front national ? On me permettra de ne pas en être convaincu. Sans passion et avec toute la lucidité dont je suis capable, essayons de dire pourquoi.

RETOMBÉES DE L’ARBITRAIRE

Tout en espérant une divine surprise, admettons donc l’hypothèse n° 2. Que va-t-il se passer ? Va-t-on perdre du temps à examiner le bien-fondé du prétexte juridique ? Je ne le crois pas. Va-t-on s’amuser à chercher pourquoi un citoyen au civisme éclairé, sans problèmes de fins de mois particulièrement aigus, a évité de payer lui-même, de sa bourse personnelle, les impôts locaux de la ville où il est candidat ? Va-t-on s’interroger pour savoir s’il s’agit d’une allergie chronique aux impôts, héritage du passé poujadiste ? Ou d’un trait de caractère que l’âge aggrave ? Il arrive que d’anciens pauvres, devenus nouveaux riches, continuent à être tourmentés par la peur de manquer au point de demeurer étroits du morlingue et serrés du gousset. Et après ? Aujourd’hui, on s’en fout.

Ce sont là d’aimables sujets de conversation, propres à divertir l’équipage par temps calme, brise de demoiselle et mer belle. Mais quand le grain noircit le ciel au point de faire la nuit en plein jour et que les déferlantes explosent, personne n’y prête intérêt. Si Le Pen est mis au ban de la société électorale, un sujet balayera tout : l’exclusion, et l’exclusion seulement. Il n’y aura qu’un cri : "A bas la discrimination idéologique ! A bas le racisme politique ! A bas l’arbitraire de l’Etat." Et, croyez-moi, les électeurs du Front ne seront pas les seuls à le pousser.

Les erreurs que Le Pen a commises, les griefs qu’on a pu lui faire s’éloigneront. Ni ceux-ci, ni celles-là ne seront oubliés. Mais ils attendront des jours meilleurs... Jusqu’aux scrutins ce sera une réaction globale et frontale à la tyrannie d’une démocratie confisquée. Les retombées ne se feront pas sentir qu’en PACA. Dans le Rhône, le Nord-Pas-de-Calais, le Languedoc-Roussillon, en Alsace, en Ile-de-France, partout, on en constatera les effets. Puisqu’il est interdit de voter pour le chef du Front national, on votera pour le Front national lui-même, en masse et sans état d’âme. Ce sera le Front contre le Front républicain des truqueurs.

J’ai lu que Le Pen évaluait à 2 ou 3 % le nombre des voix supplémentaires que ce « scandale national » apporterait aux listes du Front. Le succès prévu deviendrait alors un triomphe dont Le Pen serait le chef d’orchestre omniprésent, plus efficace encore sur la touche que sur les tréteaux, où il est parfois un peu long. L’autre semaine, à Marseille, il a duré deux heures. C’est beaucoup. Encore que Fidel Castro, à La Havane, pour fêter sa 78e année, a parlé au peuple cinq heures durant, sans broncher. Tous les espoirs sont permis.

Débarrassé des contraintes de l’élection en PACA, et n’ayant plus à redouter les conséquences immédiates des résultats, Le Pen se trouverait à la fois au coeur de la bataille et au-dessus de la mêlée. Il pourrait y préparer, avec toute la hauteur nécessaire, les européennes de juin et la présidentielle de 2007, pour lui ou pour le candidat qu’il aurait choisi. Il aura 76 ans le 20 juin prochain. C’est un âge où il convient de ne plus attendre et de tout mettre en oeuvre si l’on veut assurer la pérennité du mouvement dont on a été l’un des fondateurs et l’irremplaçable moteur.

L’action politique est une course d’obstacles. Elle commence en solitaire, se poursuit en équipe et se termine en course de relais. Le dernier geste, le plus haut et sans doute le plus difficile, est le passage du témoin. L’épreuve peut-elle aider Le Pen à l’accomplir au mieux des intérêts du mouvement national tout entier ? Les voies de la Providence sont impénétrables. Le bien peut sortir du mal. L’absence peut renforcer la présence. S’il en allait ainsi, l’exclusion - si elle a lieu - n’aurait pas été aussi catastrophique que certains le redoutent.

François Brigneau

NDLR : le préfet de PACA rejetait le dossier de Le Pen le 18 février. Le même jour, ce dernier invitait sur France Inter à deviner le nom de son remplaçant éventuel, « sachant qu’il a été dix-huit ans conseiller régional ». Le 19, selon un sondage CSA-"Le Parisien", 21 % des Français soutenaient le président du FN.
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