Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 316 du 3 mars 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
L’ANTISEMITISME EST DE RETOUR

22 février. Comme le Veau d’or - et peut-être à cause de lui - l’antisémitisme est toujours debout. Ce ne sont pas ceux qui suivent Ripostes, sur la Cinq, qui pourraient s’inscrire en faux. Patrick Klugsmann est catégorique. Non seulement l’antisémitisme est toujours debout, mais il est partout, de Dieudonné à Jésus-Christ, sûr de lui et dominateur. Depuis trois ans - pourquoi trois ans ? Mystère et boule de gnose - la communauté juive « s’angoisse », affirme Klugsmann, avec force. Elle vit dans « la panique », dans la « terreur ». Honnêtement je ne m’en serais pas douté. Midi et soir, je regarde pourtant la télévision.

A ces révélations sensationnelles, un autre intervenant, nommé Attal, ajoute une émouvante histoire. Il a vu des Juifs, assis sur leurs valises, qui attendaient. Depuis trois ans ? On n’ose le croire. A la longue, Ils devaient fatiguer. Autour d’eux, faisant cercle, les anciens les pressaient : « Ne faites pas comme nous, disaient-ils. N’attendez pas. N’attendez plus. Partez ! » Attal est journaliste de son état. Il a appris professionnellement à vérifier ses sources. Comme Mazerolle. Nous pouvons nous fier à son récit. C’est épouvantable.

Un autre participant confirme. Je n’ai pas retenu son nom. C’est certain, un nouvel exode menace. Il donne des chiffres. Depuis la disparition du Latin à l’école et des Belles-Lettres, les Maths triomphent. La statistique clôt la discussion. Le nombre est sans appel. En période normale mille Juifs par an quittaient la France pour Israël. Ils seront deux mille aujourd’hui. Ce n’est plus une fuite. C’est une hémorragie.

Le nombre total de Juifs vivant en France est évalué à 700 000. Ce qui paraît modeste. Depuis le roi David, Yahveh n’aime pas les recensements. Admettons. Il faudrait donc attendre 350 ans pour que le dernier d’entre eux soit à l’abri... Nous sommes bien en présence d’une « panique » que le Robert définit ainsi : « Terreur extrême et soudaine, généralement irraisonnée et souvent collective. » Voilà le résultat de la culture intensive du devoir de mémoire et des légendes inévitables qu’il nourrit. Le cas n’est pas nouveau. Toute l’histoire l’atteste.

L’ECOLE FINKIELKRAUT

Les mots de Klugsmann m’obsèdent : angoisse, panique, terreur... Ils résonnent d’autant plus fort que celui qui les prononce n’a rien d’un messager de l’Apocalypse. La petite trentaine bon chic bon genre, sapé comme un milord, le gendre rêvé des mammas juives, il ressemble aux jeunes lecteurs du "Figaro" que l’on peut rencontrer dans le triangle Auteuil-Passy-Neuilly, qui n’est pas celui des Bermudes.

Ses traits ne rappellent en rien ceux du Juif errant, tel qu’il apparaissait dans les livres d’autrefois, poursuivi par la malédiction, allant de porte en porte quémander un asile, tandis que les chiens du village aboyaient dans la nuit. Sa détermination est totale et son assurance péremptoire. Il faut bien écouter sa voix, qui vibre, et observer les gestes qu’il fait pour deviner la tension qui le tient.

Klugsmann appartient à l’école Finkielkraut. Comme son maître, l’apprenti ne se contente pas de donner à entendre son émotion. Il exige qu’elle se voie. Admirable charité : dans le tourment où ils sont l’un et l’autre, ils n’abandonnent pas les malentendants. Comme celles du professeur, les mains de l’élève sculptent les mots qu’il prononce dans l’air, devant lui. C’est le mime Marceau prédicateur. Il coupe, tranche, sectionne, sépare, rejette, élimine, écrase, enterre. En élargissant le mouvement, de droite à gauche, il aplatit la terre au-dessus des tombes maudites. Chacun pourra continuer d’y venir cracher. Il n’y a pas prescription.

Vifs, rapides, précis, éloquents, les gestes ne font pas plaisir qu’aux sourds. Les bien-entendants se régalent aussi, en les suivant de l’oeil, tandis qu’éclate, accompagnée par les rugissements des schofars, la loi du talion modifiée par le retour de l’antisémitisme : "Pour un oeil les deux yeux ! Pour une dent toute la gueule."

MOATI FAIT LE BON CHOIX

Aux manettes de l’émission, Moati bout de plaisir. Comment pourrait-il en être autrement ? Promoteur et moteur de Ripostes, c’est lui qui distribue les rôles. Ce dimanche il a eu la main particulièrement heureuse. Outre sa bonne mine et sa pertinence, Klugsmann représente le CRIF, Conseil représentatif des institutions juives de France, C’est-à-dire le parlement, le gouvernement et le président de la République juive de France. Son rôle est si important qu’on voit le gouvernement français se rendre ès qualités aux grands dîners du CRIF. En janvier, le président Cukierman, mêlant compliments et griefs, a indiqué ce que devrait être la politique française. M. Raffarin a répondu qu’il ferait mieux la prochaine fois. Le vote juif n’existe pas, mais les élections ont lieu au printemps. A côté de Klugsmann, voici Pierre Mairat, le délégué du MRAP, Mouvement contre le racisme et l’antisémitisme et pour la paix entre les peuples. J’espère n’avoir rien oublié. Le MRAP naquit d’une décision de la LICA (future LICRA), voulue par des antiracistes anti-antisémites soviétophiles, c’est-à-dire staliniens, puisqu’on était en 1949.

La LICA, c’était la Ligne internationale contre l’antisémitisme. La LICRA, c’est la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme. Toutes ces dénominations me laissent perplexe. Le sémitisme est un racisme. L’antisémite s’oppose donc au racisme sémite. Alors pourquoi les antiracistes considèrent-ils comme racistes les antiracistes qui s’opposent au racisme sémite ?

J’espère que Julien Dray va éclairer ma lanterne. Moati a eu la bonne idée de l’inviter au débat. « Vrai Juif, pas mélangé(1) », tendance loubavitch, les intégristes de la religion hébraïque, Dray est un ex-dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire (douze ans), devenu, grâce à Mitterrand, député socialiste de l’Essonne. L’entrisme mène à tout, à condition d’y entrer. Il ne répond pas à mon interrogation mais son analyse rejoint celle de Karl Marx. La lutte des classes explique tout. Dray confirme la remontée de l’antisémitisme. Pour la première fois ses affiches sont maculées d’étoiles de David. Un tel comportement donne à penser. Surtout quand on a été le fondateur de SOS-Racisme et qu’on a dû apprendre à dessiner à des sémites musulmans. Douloureux souvenir. Julien Dray hoche lentement sa grosse tête. Il pense.

Voici encore Tarnero. Vraisemblablement Juif, ni en agressivité, ni en détermination, il ne dépare la collection. Tout autre est Rony Braumann, le fondateur de Médecins sans frontières. Français juif, il réclame son droit à la différence au milieu des Juifs français. Il ne cache pas son hostilité à la colonisation de la Palestine. Il refuse l’inconditionnalité systématique à l’Etat d’Israël. Il conteste « l’angoisse ». Il n’a vu ni « panique », ni « terreur ». Il est seul à le dire. C’est une voix qui fait du bien. On l’entend peu et mal. Elle est couverte par le tohu-bohu des protestations. Braumann a un curieux regard, rétréci et gris. Il sourit. Il en a vu d’autres... Il ne cède rien sur rien.

Soucieux du numerus clausus, Moati n’a pas oublié son goy. Le voici : Renaud Donnedieu de Vabres, choix judicieux. Ancien élève de Sainte-Croix de Neuilly, ancien chef de cabinet de François Léotard (qui fut novice chez les Bénédictins), député chiraquien d’Indre-et-Loire, condamné à 18 000 euros d’amende, pour avoir tripatouillé de l’argent sale dérivé des fonds secrets au bénéfice du Parti républicain. Il a tout pour plaire. Il est même homosexuel, l’un des plus distingués de Paris, où la concurrence est rude. En 1999 on le soupçonna d’avoir défilé contre le PACS, derrière Mme Boutin. Quelle horreur ! Interrogé par "Têtu", publication gay, le charmant Renaud ne confirma ni n’infirma, jusqu’à ce qu’il fût accusé par Guy Birembaum(2). Evidemment, Serge Moati ne pouvait se passer d’une pareille vedette, une caution bourgeoise encore plus convaincue que les copains du péril antisémite.

DE DIEUDONNE A JESUS

Cet amalgame montre le savoir-faire de Moati. Le bougre est connu. Ce n’est pas un perdreau de l’année. A 58 balais, ce serait plutôt un cheval de retour. Il a beaucoup donné. Juif de Tunis, fils de Vénérable, sans doute maçon lui-même, massif mais électrique, sémaphore râblé, ambitieux anxieux, manipulateur sincère, touche-à-tout boulimique, tour à tour et à la fois chasseur d’images caméra sur l’épaule, directeur, metteur en scène, acteur (mauvais), mémorialiste engagé, ouvert et fermé, calculateur et naïf, il est l’auteur de nombreux documentaires (La haine antisémite) dont un reportage sur le 21 avril 2002. On y voit Le Pen, à 20h01, curieusement affaissé, comme s’il découvrait le gouffre de la victoire, avant de se reprendre. Un jour Serge Moati vint chez moi. Il souhaitait me filmer et enregistrer mes propos. Sur quoi ? Sur la question juive, bien sûr. Serais-je capable de parler d’autre chose ? J’acceptai, à une condition. Je voulais contrôler l’utilisation de l’entretien avant d’accorder ou de refuser sa diffusion. L’affaire en resta là.

Je le retrouve mobilisé dans la croisade sans croix contre l’antisémitisme. Le front est large. Il va de l’extrême droite à l’ultra-gauche qu’occupe Dieudonné M’Bala M’Bala.

Tant qu’il a dégueulé sur le pape, les pandores, les franchouillards et qu’il a « conchié l’armée française dans sa totalité », comme disait le regretté Aragon, Dieudonné était un pote. Maintenant c’est un salaud. Le 1er décembre, chez Fogiel, fringué d’un treillis militaire, cagoulé de noir, coiffé d’un galurin de rabbin avec bigoudis adjacents, Dieudonné s’est payé la soldatesque du général Sharon. Il a attaqué le « pacte américano-sioniste ». Il a salué à l’hitlérienne, et il a crié :

- Isra-Heil !

Aussitôt M’Bala se retrouve au ban de la société médiatique. Ses récitals légers sont interdits à Voiron, de triste mémoire, Roanne, Bourg, Deauville, Aix-les-Bains. On se frite à Lyon. L’Olympia le laisse à la rue. Du coup M’Bala monte au cocotier. Il parle comme "Le Pilori". Il dénonce la Banque juive. Toujours le Veau d’or. Il découvre la puissance du lobby juif. C’est autre chose que celle du lobby antisémite. Aucun caïd du show-biz ne le supporte plus (dans les deux sens du mot). L’intrépide Bedos est aux abonnés absents. Boujenah l’abandonne. Il pleure chez Ruquier, qui retire sa caution morale à Dieudonné, quel gâchis !

Fogiel vit un drame de conscience. On n’aurait pas imaginé ! Au départ, « Isra-Heil », il n’a pas mesuré l’injure. Lui qui a le commentaire vachard si facile, ponctué du ricanement tantouzard pointu, ah, ah, sur deux notes, il l’a bouclée. Mais maintenant que le tocsin sonne dans les synagogues, il se rattrape. Comme un vol de fieljo hors du charnier fécal, il charge. Pour parler de La Passion du Christ de Mel Gibson, dont le père est antisémite, il fait venir le Révérend Père Jean-Charles Roux, le frère d’Edmonde, le bof de feu Gaston. Le Révérend Père a 90 ans. Il vit à Rome. Fogiel l’attaque bille en tête. Il l’accuse de « dire sa messe en latin ». Pour Fogiel, ce doit être la marque de l’antisémitisme. Le Révérend Père répond calmement. Plus il essaye d’apaiser, plus Fogiel monte dans l’aigre. Serge Moati doit être content. Je ne sais pourquoi je songe au Dr Weizmann, une haute figure du sioniste contemporain. Interrogé sur le sujet par une Commission d’Enquête anglo-américaine, il avait répondu : « Nous emportons l’antisémitisme dans nos besaces, partout où nous allons.(3) »

François Brigneau

(1) "Actualité juive", 7 octobre 1988.
(2) Guy Birembaum, dans "Nos délits d’initiés, mes souvenirs de citoyen". "Faits et Documents" n° 160, p. 4.
(3) Cité par Arthur Koestler. "Analyse d’un miracle". Calmann-Lévy, 1949, première édition, p. 369.
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