Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 317 du 13 mars 2004 - pp. 8 et 9
Notes sans grande portée
Journal de François Brigneau
PLUS DE CANDIDATS QUE D’ELECTEURS

Le civisme n’est plus ce qu’il était. Plus la République est mise à toutes les sauces, moins nombreux sont ceux qui la pratiquent. Les Grands Ancêtres doivent se retourner dans leurs tombes en grinçant des chicots. A une dizaine de jours d’élections-charnières, déterminantes pour la suite de la législature et du quinquennat, le peuple souverain s’en tape. Ou feint de s’en taper. Ce qui revient au même. « En politique n’existe que ce qui paraît exister. » Air connu.

L’électeur moyen est aux abonnés absents. Il me revient qu’un peu partout c’est l’indifférence et le ronron petit patapon de l’abstention-opposition qui prévalent. Les métinges n’attirent plus le client. Seuls les acharnés archiconvaincus y assistent, et encore à cause des programmes de la télévision, ringards je ne te dis pas. Des fellations, encore des fellations, toujours des fellations, on n’en peut plus. On ne sait plus où donner de la tête... Les à-demi convaincus, et qui gagneraient à l’être totalement, prennent le large, les sournois, en sifflotant « Je vous ai compris ». Je le vérifie dans mon secteur, hélas !...

En Ile-de-France, ce ne sont ni les situations intéressantes, ni les problèmes, ni les vedettes qui manquent. Voici par exemple Santini, le saint-bernard de Bayrou, qui affronte Copé, l’ex-pitbull de Juppé, pour savoir qui va se payer Polochon (Jean-Paul Huchon, dit), socialiste dodu qui a fait édredon de la Région à sa personne. Quel challenge ! C’est superbe.

Et Marine ? La révélation de l’année, la seule femme médiatique avec Arlette, et encore il n’y a pas photo. Marine fera-t-elle mieux que Papa ? Si oui, il ne sera peut-être pas si content que ça. Sinon il ne sera certainement pas heureux. Faudrait un psy. Ce n’est pas parce les intelligents le présentent comme une brute épaisse, sans complexes ni sensibilité, qu’il faut les croire. On pourrait profiter de l’occasion pour demander à Marine pourquoi son père, interdit de séjour électoral en PACA par le fisc, ne s’est pas présenté en Ile-de-France, où il a pignon sur parc et, jusqu’à plus ample informé, où il paye ses impôts locaux(1) ?

On le voit, le spectacle existe. Ce sont les spectateurs qui font défaut. Il y aura bientôt plus de candidats que d’électeurs. Même ceux qui se résignent à voter de peur d’être fichés sont inertes, atones, plats de l’électrocardiogramme. Parfois ils s’excusent, avec des sourires lamentables : « Merci, j’ai déjà donné », disent ceux qui n’ont jamais rien offert, ni leurs sous, ni leur temps, ni leur liberté, ni leur peau.

SANTINI LA BALANCE

On reste avec des remarques à faire, des questions à poser, des portraits à esquisser, comme celui du doyen de la parade, André Santini, déjà nommé, 64 ans à l’automne. Corse de sang, Parigot de coeur, né en 1940, ce qui le rend modeste sur sa Résistance. C’est déjà ça.

Au zodiaque il est coché Balance, c’est-à-dire à égale distance du moteur et du frein, de l’élan et de la retenue, de la spontanéité et de la réflexion, de l’abandon et de la crainte, près de répondre à l’appel de la vie mais se retenant souvent(2). Ce sont là des fariboles vieilles comme le monde. On en sourit. Elles n’en éclairent pas moins, d’une lumière assez judicieuse, le personnage d’André Santini, jusque dans cette dernière candidature où il s’est lancé, intrépide, mais avec une prudence de lapin, et la campagne électorale qu’il parcourt ventre à terre pour se faire moins remarquer. Entre les deux son coeur balance.

Sans jamais nous parler, je l’ai connu dans un bistrot d’Issy-les-Moulineaux, "Les Colonnes", face à la mairie. J’y allais régulièrement avec Jean Nouyrigat (jusqu’à sa mort) et Georges Laffly, un de nos grands essayistes, pour la cuisine de Mme Nayrolles et les beaujolais du patron, mais aussi pour parler de Jacques Perret, de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, de l’Algérie française, de la guerre, de la politique, des moeurs, des copains et du "Père tranquille".

Vers 13 heures 30, le brouhaha baissait. Il se faisait une sorte de silence. Monsieur le maire arrivait. Il traversait la salle bondée jusqu’à sa table réservée, massif, mais le pas leste. C’est un cavalier, sapé gandin, mais avec une tête de forçat évadé auréolée de cette bonté que donne la réussite sociale, modèle Jean Valjean repenti M. Madeleine, Chéri-Bibiche pour mieux dire, le crâne rasé, la bouche aimable, tout à fait l’homme chauve sourit. Ce qui frappait, c’était son oeil gris bleu, mobile et fixe, circulaire, rapide, incisif, qui courait sur l’assistance. En une seconde, il repérait, reconnaissait et fichait. Dans l’argot de ma jeunesse, on aurait dit retapissait.

Une équipe de jeunes technocrates de la politique-métier l’entourait avec ce mélange de déférence et de familiarité fréquent dans ces milieux. Je n’entendais pas ce que Chéri-Bibiche leur disait. Aux mimiques et aux rires, je devinais qu’il s’agissait de calembredaines, féroces à l’occasion. Il cultivait sa réputation. Santini, c’est le chansonnier de l’Assemblée nationale. Observateur des moeurs parlementaires, grand amateur d’apophtegmes rigolos, il les distille, les paupières mi-fermées, la tête redressée, en pivotant d’un quart de tour sur les talons. C’est ainsi que le grand public l’a découvert, à la télévision, où les hommes politiques se plaisent à faire les guignols puisque les Guignols font les politiques, avant d’apprendre que l’amuseur était aussi un bâtisseur moderne. En 24 ans, il a fait d’Issy-les-Moulineaux une ville pilote de la région parisienne. Toujours l’ambivalence...

Mère employée des postes, père bistrot : Santini se présente volontiers comme d’extraction modeste. C’est au comptoir, en écoutant "les gens" que le petit André aurait appris à parler "l’humain". Ce n’est sans doute pas faux, encore qu’on sente un peu trop la patte du ministre délégué à la Communication. N’oublions pas l’élève studieux, le bûcheur que dut être aussi le petit André pour devenir, après le comptoir, docteur en droit, titulaire d’un DES d’études politiques, diplômé de japonais, maître de conférence à la Fac de droit de Paris !

Ces deux tendances se retrouvent dans sa carrière. D’un côté il y a ses qualités de caractère et d’intelligence. Il leur doit sa maîtrise des dossiers et la réussite, en profondeur, d’une gestion municipale de haute qualité. De l’autre, tout le reste : l’instinct, le sentiment, l’adresse, le pif, la roublardise dans une politique de clan élargi ; proche du RPR mais, quand il le fallait, des pieds-noirs et des harkis ; socialiste mais antimarxiste, ce qui ne mange pas de pain, surtout noir ; sans doute franc-maçon, mais sans ostentation, comme il se doit à un frère du sublime secret ; des amis partout, mais fidèle au centre gauche droit et vice versa ; membre de la Licra, soumis au pouvoir de ceux qui peuvent détruire la situation la mieux établie ; habile et prudent, prudent, prudent. Ce qui permet de supposer qu’André Santini n’a pas accepté d’être le candidat de l’UDF, contre Copé, le candidat de l’UMP, sans le feu vert de Charles Pasqua et de Nicolas Sarkozy, les deux cadors des Hauts-de-Seine, ex-RPR recyclés UMP par la force des choses.

COPE, LE JUIF NON PRATIQUANT

Jean-François Copé est un autre genre de pistolet. A 40 ans, en mai prochain, il pourrait être le fils de Santini. Sauf qu’il n’est pas d’origine corse, mais juive. Sa mère s’appelle Ghenassia. « Je suis juif non pratiquant, déclara-t-il à "Tribune juive" le 15 février 2002, mais je veille à demeurer avant tout représentant d’une autorité laïque. » Un Juif non pratiquant est-il néanmoins circoncis ? Estime-t-il appartenir toujours à la race élue, sans être raciste évidemment ? On l’ignore. Mais ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’un an plus tard ce Juif non pratiquant, ne se souvenant plus de l’autorité laïque dont il est le représentant en qualité de ministre des Relations avec le parlement, célébrait le Yom Kippour dans la synagogue de la rue de la Victoire, où ses grands-parents s’étaient mariés(3). Il est vrai qu’entre-temps il est devenu le chef de la liste UMP à l’élection régionale de l’Ile-de-France et qu’à Paris la puissance électorale du lobby juif, ça compte.

Jeune loup et même loulou aux dents longues et aux idées courtes, Copé, aspiré par la politique-carrière, a suivi le classique parcours du combattant démocrate, Sciences Po, ENA, sur le terrain suppléant de candidat député (Guy Drut), et directeur de cabinet ministériel (Roger Romani), de préférence francs-maçons. Drut et Romani le sont. Copé a un don : il parle abondamment pour en dire le moins possible. Cela empêche de se faire poser des questions gênantes ou, si impossible, permet de répondre à côté. Au vrai, Copé ne parle pas : il jacte. C’est un verbe qui devrait venir de jactance. Il devient donc porte-parole de l’UMP, puis du gouvernement de M. Raffarin qui possède aussi des porte-coton, des porte-plumes, des porte-couteaux, et même des porte-poisse. Ces derniers sont trop nombreux pour les citer tous. Copé, lui, est un excellent porte-parole. Toutes ses phrases commencent par « Le Président pense... Le Premier ministre a dit... » Les marques extérieures d’obséquiosité sont toujours très appréciées dans le service.

Copé comprit très vite que la politique est un sport individuel qui se dispute par équipes. Il a appartenu à celle de Juppé. Il fonda avec Sarkozy l’association Res Civita, pour développer l’esprit d’entreprise. Dans ses années trente il créa une association des trentenaires : le Banquet républicain. Ils sont ou seront bientôt des quadra. Le temps passe vite. Il participe aux dîners du Siècle où s’entretiennent tous les décideurs. Il assiste aux réunions discrètes de Bilderberg... La présidence de l’Ile-de-France serait une étape importante dans son irrésistible progression. Y parviendra-t-il ? Faut-il le souhaiter et favoriser sa tâche ? Ou au contraire... A Matignon les avis sont partagés. Si au premier tour Copé devance Santini, c’est un revers pour Bayrou, c’est bon pour l’UMP, donc bon pour le gouvernement, le Premier ministre et le Président. En apparence, tout au moins, car à bien réfléchir, plus encore que la victoire de l’UMP, ce qui compte, c’est la victoire de la majorité reconstituée au second tour. La semaine dernière, à Paris, au cours d’un meeting d’union patriotique, Sarko et Raffa, les duettistes, tiraient les larmes en chantant :

- Il faut d’abord gagner les élections.

Pour le ministre de l’intérieur, le Premier ministre et certainement le Président, gagner les élections signifie perdre le moins possible de régions. Mission difficile quand il apparaît que la Bretagne, le Languedoc-Roussillon, et le cher Poitou-Charentes, sont menacés, voire très menacés, entre autres...

Gagner les élections, c’est aussi, et surtout, enlever des régions à la gauche, au premier rang desquelles la PACA et l’Ile-de-France, Pour I’impact, l’importance, le prestige. Ça changerait tout. Ça ferait passer les bavures.

Sinon, comment peuvent-ils espérer tenir trois ans avec un Président en chute libre, tombant de 82 à moins de 40 %, un gouvernement désavoué, minoritaire dans le pays ; entre 50 et 60 % d’abstentions, ce qui permet aux élus de ne représenter que le quart des électeurs inscrits ; un Parti socialiste requinqué, arrogant et revanchard ; une extrême gauche manipulatrice, infiltrée dans les syndicats, les associations et les lobbies ; un Front national, qui aura vraisemblablement perdu en sièges mais gagné en voix (Marine Le Pen est donnée à 18 Gollnish fait un tabac à Lyon...).

Voilà ce qui se cache sous l’affrontement Santini-Copé. Comme le résultat va se jouer dans un mouchoir, l’extrême droite est maîtresse du jeu. Dénoncée par Mégret, repoussée par Le Pen, il lui suffirait de préférer le vote tactique au vote idéologique pour imposer son vainqueur. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce scrutin. Mais après tout, en 2002, Chirac n’avait-il pas dû son triomphe à Le Pen ?

François Brigneau

(1) La même question pourrait être posée à Nicolas Bay, candidat du MNR. Pourquoi Mégret, au lieu d’aller bricoler dans les Ardennes, ne s’est-il pas présenté dans l’Ile-de-France, puisqu’il habite dans les Hauts-de-Seine ?
(2) Chevalier et Geerbrandt. "Dictionnaire des Symboles". Collection Bouquins. Robert Laffont. 1982, p. 100.
(3) "Faits et Documents" n° 140, p. 2 ; n° 163, p. 6.
Sommaire - Haut de page